« Nous ne pouvons pas vivre sans contact physique »

« Enlevez la bise, la poignée de main réapparaît. Enlevez la poignée de main, le check s’installe, etc », explique Saverio Tomasella
Pour le psychanalyste, dans une période où le contact physique est fortement déconseillé, la généralisation du check témoigne de ce besoin vital d’être relié à ses congénères. Il permet de s’assurer de la reconnaissance de l’autre, et « exprime plus d’affection qu’une simple poignée de main ».
Le 5 mars, quand Saint-Etienne s’est qualifié pour la finale de la Coupe de France, des milliers de supporteurs se sont embrassés… Comment expliquer ce besoin de contact en dépit des consignes de sécurité liées au Covid-19 ?
Se toucher, c’est vivre, manifester sa vitalité, exprimer que nous sommes vivants. Seuls les morts ne peuvent pas se toucher physiquement. Nous ne sommes pas des machines, mais des êtres humains : nous ne pouvons pas vivre sans contact physique. Les bébés privés de contact et de toucher de la part de leurs parents dépriment rapidement, puis dépérissent. Ils se laissent mourir.
Par ailleurs, nous sommes enclins à oublier non seulement le danger, et encore plus les prescriptions sérieuses ou les restrictions autoritaires, lorsque nous vivons un moment d’effusion. Nous sommes transportés par des sentiments très forts, submergés par nos émotions. Nous sommes avant tout des êtres sensibles, la rationalité ne vient qu’après et ne fait pas le poids face à la puissance de notre sensibilité lorsqu’elle est profondément mobilisée.
Enfin, n’oublions pas que l’inconscient ignore la mort. De fait, le décès d’un être vivant, humain ou animal, est toujours une surprise, un choc, une effraction. Brandir la menace de mort, du fait d’une maladie, d’une guerre ou autre, n’a jamais empêché qui que ce soit de prendre des risques, de braver les interdits, de surmonter ses peurs, d’aller au-devant des dangers…
Le fait que l’on soit ouvertement contraint de limiter les contacts semble, par une réaction inverse, les encourager, sous une forme classique ou réinventée. Selon un sondage IFOP publié le 9 mars, 75 % des Français continueraient à se serrer la main pour se saluer…
La maladie, quelle qu’elle soit, même le sida, est moins importante que ce besoin fondamental et vital du lien pour la vie entre humains. Une maladie reste abstraite tant qu’elle ne nous frappe pas de front. Elle ne communique pas avec nous. Elle fait partie d’un monde non humain. Alors que les autorités comptabilisent les morts et les cas infectés par le virus, prônant la nécessité de précautions, non continuons à exister avec des besoins fondamentaux, bien plus impérieux que ce que la raison ou une instance bureaucratique peut nous recommander.
Nous ne pouvons pas vivre sans être en contact avec nos congénères. Ce n’est pas possible. Nous avons fondamentalement besoin de nous sentir en lien avec les autres, de manifester concrètement ce lien, de partager chaleur et affection. Rester à l’écart n’est pas envisageable, sauf lorsque nous sommes blessés, vexés ou que nous boudons, mais cet évitement ne concerne qu’une personne précise ou ne dure qu’un moment. De surcroît, la vie est une suite continue de créations. On ne peut pas éradiquer l’expression corporelle du salut entre humains. Enlevez la bise, la poignée de main réapparaît. Enlevez la poignée de main, le check s’installe, etc.
Comment expliquer cette nouvelle habitude du check ? Peut-il donner plus d’affection qu’une poignée de main ?
Le check permet de s’assurer de la reconnaissance de l’autre, comme lorsque l’on donne un mot de passe pour pouvoir entrer dans un cercle réservé. Le check permet de saluer l’autre, d’entrer en contact avec lui et d’affirmer son appartenance à la même tribu. Suivant les habitudes reconnues et partagées, le check peut exprimer plus d’affection qu’une simple poignée de main ; de même que l’on échange souvent beaucoup plus de tendresse profonde et de chaleur par une accolade, par un hug que par une bise.
Comment expliquer le besoin d’un contact physique hors de la sphère purement intime ?
En fait, il y a de l’intime hors de la sphère privée intime. Cet intime se partage par le corps, avec le corps, dans une approche physique qui exprime une ouverture du cœur, et surtout un désir de partage. Nous ne souhaitons pas rester des étrangers pour autrui : nous souhaitons entrer en relation à un niveau qui signifie que nous sommes acceptés comme un humain, accueilli comme un semblable.
Saverio Tomasella est auteur de « Ces amitiés qui nous transforment » (Eyrolles, 2018).