Projets urbains : la participation citoyenne à l’épreuve du réel
La participation citoyenne favorisant une réelle implication des citoyens dans les projets urbains permet aux habitants de s’approprier leur environnement, et pour les collectivités de s’assurer de leur adhésion.

Projet de transformation de la place de la Petite-Hollande à Nantes, aujourd’hui parking à ciel ouvert, en un vaste espace vert.
« La crise sanitaire a démontré que l’intelligence collective citoyenne fonctionnait. En témoignent l’élan de solidarité et les initiatives citoyennes qu’elle a suscitées et qui se sont souvent révélées plus agiles et immédiates que celles de la puissance publique. Il peut en aller de même sur les projets urbains », veut croire Carmen Santana, architecte-urbaniste du Studio Archikubik, convaincue de la nécessité d’écouter les citoyens avant de prendre le crayon.
Elle parle d’expérience. Son équipe a passé des mois à écouter les habitants du quartier Gagarine-Truillot, quartier en pleine rénovation à Ivry-sur-Seine, afin de s’imprégner de son ADN. De ces échanges ont découlé plusieurs décisions : réemploi des matériaux de la déconstruction dans le nouveau projet, développement de l’agriculture urbaine, modification du plan des voiries afin de bâtir un quartier pacifié sans voiture.
« Trois axes clés qui répondent aux attentes des habitants et à leur fort attachement au quartier », insiste l’architecte tout en regrettant que le temps nécessaire à cette phase exploratoire ne soit encore que très rarement pris en compte dans les appels d’offres et mal rétribuée. Pourtant, « qui mieux que les habitants connaissent leur quartier, son quotidien, savent quels sont les parcours, les usages, les manquements ? », interroge Carmen Santana.
Certes, les maîtres d’ouvrage publics, mais aussi privés, introduisent de plus en plus une étape préalable de diagnostic, laquelle intègre souvent un dialogue avec les citoyens. « Mais dans la plupart des cas, ce dialogue, qui passe par l’organisation d’ateliers, ressemble plus à de la consultation, observe François Meunier, directeur d’Attitudes urbaines, agence d’assistance à la maîtrise d’ouvrage. D’autant que ce dialogue se poursuit trop rarement au-delà de la phase de diagnostic, ou alors dans des conditions ne permettant souvent pas la pleine participation des citoyens à la conception du projet. »
Implication à toutes les étapes des projets
La maire, Johanna Rolland, qui a fait de la participation des citoyens un acte majeur de sa mandature, s’attache à les impliquer à toutes les étapes des projets. Dès le « dialogue compétitif » avec les équipes en lice, il est demandé à ces dernières de travailler avec les citoyens. Et des représentants de ces derniers prennent part au jury de sélection. Une fois l’équipe finaliste choisie, les habitats sont appelés à poursuivre leur contribution dans la phase de conception du projet jusqu’à sa réalisation, en donnant leur avis.
« Ils apportent ainsi tout au long du processus leur contribution qui peut parfois entraîner d’importantes adaptations », souligne Alain Robert, maire adjoint délégué à l’urbanisme. Comme cela a été le cas sur le projet de transformation de la Place de la Petite-Hollande, appelée à devenir un vaste espace vert apaisé, tout en gardant une place pour le marché hebdomadaire.
Le maire de Nanterre, Patrick Jarry, raconte n’avoir « jamais imaginé » être amené à créer une nouvelle rue. C’est pourtant sur proposition des citoyens qu’il s’y est résolu
Aujourd’hui, cette esplanade du centre-ville, située en de Loire, est occupée par un parking à ciel ouvert – sauf le samedi, où s’y tient un marché. Ce sont les citoyens qui ont demandé à élargir la bande paysagère jusqu’au fleuve et à prohiber toute voie automobile traversant cet espace. Ces vœux ont été avalisés par la mairie et ses services, et pris en compte par l’agence paysagère retenue.
De cette participation citoyenne, des sujets que les décideurs n’avaient pas proposés au débat peuvent émerger. Nanterre aussi s’attache à demander aux équipes retenues d’échanger avec les acteurs du quartier concerné avant de rendre leur réponse. Le maire, Patrick Jarry, raconte n’avoir « jamais imaginé » être amené à créer une nouvelle rue. C’est pourtant sur proposition des citoyens qu’il s’y est résolu, lors de démolition, place de la Boule, d’une tour de 185 logements mitoyenne à un îlot pavillonnaire, vouée à être remplacée par immeuble moins élevé d’une centaine de logements.
« Une expertise essentielle »
« Le débat a débouché sur la question : “Par où vont sortir les voitures des habitants du nouvel immeuble, si on veut éviter de passer par les ruelles de l’îlot pavillonnaire ?” Question pertinente pour éviter les conflits d’usage, note Patrick Jarry. D’autant plus que cela résout le problème de l’accès des véhicules de service à l’immeuble, comme les camions de collecte des ordures. » Preuve, selon lui, que « l’expertise d’usage des habitants est essentielle. Cela aboutit à des projets enrichis, répondant à leurs attentes. Dès lors que vous leur donnez les éléments pour comprendre, les citoyens entendent, saisissent les enjeux. »
Un élément est décisif pour favoriser cette discussion, insiste Romain Marchand, adjoint au maire d’Ivry-sur-Seine chargé du développement urbain : « On n’arrive jamais avec une feuille blanche. Il y a toujours des contraintes, qu’il faut partager avec les citoyens. Mais on ne peut pas arriver avec zéro marge de manœuvre : il faut que la feuille de route soit amendable. »
Un projet de rénovation de la résidence Lamant-Coutant d’une centaine de logements sociaux et en accession à la propriété a ainsi fait l’objet d’un débat qui a conduit à modifier l’implantation des bâtiments et à ajouter un jardin collectif. Une demi-douzaine de scénarios ont été successivement étudiés avant de parvenir à un compromis. « Même si tous les projets ne sont pas partagés à 100 %, il faut amener chacun à comprendre l’intérêt collectif », insiste Romain Marchand. L’élu convaincu que ce type de débat, dès lors que la ville joue le jeu d’apporter tous les éléments de compréhension aux habitants, « accroît la confiance dans ce que peut faire la ville, renforce la démocratie et le climat social ».

Résidence Lamant-Coutant à Ivry-sur-Seine dont la réhabilitation, réalisée en 2015 et 2016, a donné lieu à un débat avec les citoyens.
Tout l’enjeu est de recueillir la plus grande diversité possible de points de vue. « Il ne s’agit pas de tomber dans une logique de groupe d’intérêt. Il faut surtout veiller à ce qu’il n’y ait pas que ceux qui savent parler en public qui s’expriment », ajoute Basseh Asseh, adjoint à la maire de Nantes délégué au dialogue citoyen. « Il s’agit de repérer tous les lieux d’animation du quartier, les jardins, les sorties d’écoles, les fêtes des voisins, et même de faire parfois du porte-à-porte », souligne Céline Steiger, associée de Ville Ouverte, agence de programmation urbaine participative.
« Créer la confiance »
A Ivry-sur-Seine, la démarche de concertation en cours a commencé en septembre 2016. Elle permet aux habitants de participer à la définition du vaste projet de rénovation du quartier Gagarine-Truillot, emblématique du passé ouvrier de la ville. Cette rénovation a conduit à la « déconstruction » – en cours – d’une tour de 400 logements et doit permettre une métamorphose du quartier en une agro-cité. Face à l’ampleur de la tâche et l’enjeu, la ville a voulu prendre le temps de cette concertation.
« Pour créer la confiance et un climat permettant d’ouvrir le débat, il faut commencer par aller voir chez eux les habitants, les écouter, échanger librement avec chacun pour défaire des nœuds, répondre à leurs peurs », explique Carmen Santana de l’agence Archikubik retenue sur ce projet. Pour ce faire, elle a travaillé avec le sociologue Michaël Silly, fondateur de la Ville Hybride. Une agence qui propose aux collectivités et investisseurs privés de prendre le temps de cette démarche pour « abreuver » les urbanistes, paysagistes, architectes de l’identité du quartier, de ses dynamiques, et faire de l’habitant, de l’usager des « contributeurs » au projet.
« Tout territoire a ses spécificités économiques, sociales, culturelles qu’il faut chercher à comprendre, relève Michaël Silly. Après des temps longs d’immersion, les ateliers de débat se déroulent tout autrement quand on a pris le temps de cette écoute, de cette discussion ; les citoyens entrent eux-mêmes dans la dynamique de coconstruction. »
Pour l’élu d’Ivry-sur-Seine Romain Marchand, ce temps long de discussion est d’autant plus important qu’« il permet aux gens de faire leur chemin, de se faire à l’idée que leur environnement va changer. L’acceptation de la destruction de 400 logements ne serait pas passée sans cette discussion avec les citoyens », assure-t-il. Constat que confirment Alain Robert de Nantes et Patrick Jarry de Nanterre : « Plus on intègre en amont les citoyens, plus cela permet de limiter les recours. »
Ce texte est paru dans la newsletter Cities.
Laetitia Van Eeckhout