Coronavirus : comment la rhétorique complotiste détourne la science en période d’épidémie
Enquête« Citoyens enquêteurs », militants extrémistes ou politiciens populistes citent des études scientifiques à l’appui de leurs propos parfois conspirationnistes.
Des références à une étude prépubliée puis retirée, un brevet biologique interprété de travers, ou encore des liens vers de pseudo-portails scientifiques au contenu orienté… Depuis le début de la crise sanitaire, d’innombrables faux articles et vidéos complotistes citent des études savantes à l’appui de leur démonstration. Et avec succès.
Très populaires sur les réseaux sociaux, ces messages ont rallié 26 % des Français à la thèse conspirationniste du virus créé en laboratoire, selon un sondage IFOP/Conspiracy Watch. « On est dans la pantomime de discours scientifiques sérieux. Et, pour beaucoup de gens, cela fait illusion », déplore Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, site d’information spécialisé dans la lutte contre le complotisme.
Prenons un exemple qui a largement circulé sur les réseaux sociaux et ailleurs : un vrai-faux journal télévisé, qui explique que le virus responsable du Covid-19 n’aurait rien de naturel, mais aurait été créé par un laboratoire financé par le milliardaire George Soros afin d’anéantir les populations chinoise et japonaise. Il convoque deux experts médicaux, une liste de brevets en génie biologique, et une étude pointue de 2007 sur l’enzyme humain auquelle s’accrochent les coronavirus.
Et si cette théorie fumeuse était accréditée par la science ? Il faut prendre le temps de creuser pour s’apercevoir que non : les spécialistes n’en sont pas ; les brevets montrés n’ont aucun rapport ; l’étude pointue a été lue de travers. Qu’importe, ce montage vidéo, mis en ligne par le site conspirationniste suisse d’extrême droite Kla.tv, a figuré, au début de mars, parmi les liens les plus partagés en France sur Facebook.
Un classique du complotisme…
La référence aux études scientifiques est une figure rhétorique classique des théories conspirationnistes, explique Marie Peltier, historienne et autrice d’Obsessions : dans les coulisses du récit complotiste (Inculte, 2018).
« Il s’agit pour les idéologues du complot à la fois de critiquer tous les discours d’autorité, notamment scientifiques, et en même temps de s’en servir pour discréditer les discours qui sont hostiles à leurs thèses. Le tout entraînant le lecteur dans un très grand nombre de références, souvent contradictoires, qui entretiennent un véritable doute paradigmatique. »
Julien Giry, docteur en science politique de l’université Rennes-I, fait remonter cette stratégie aux thèses complotistes apparues dans les années 1960, après l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, « avec des citations, des titres universitaires, des notes de bas de page »…
… revitalisé par l’explosion des prépublications
La grande nouveauté, c’est l’évolution récente de la pratique universitaire, avec sa course au nombre de publications et surtout l’explosion dans les années 2010 des plates-formes ouvertes, comme BioRxiv, où sont envoyés d’innombrables articles qui n’ont pas été validés par des pairs, comme l’exigent les revues à comité de lecture.
« On peut y mettre des études beaucoup moins solides et n’importe qui peut aller les chercher et les interpréter à sa manière, sans avoir la rigueur ou la compétence nécessaire pour distinguer une simple étude de quatre pages d’une analyse scientifique d’ampleur revue par les pairs », s’inquiète Alexandre Moatti, historien des sciences à l’université Paris-Diderot, auteur d’Alterscience : postures, dogmes, idéologies (Odile Jacob, 2013).
C’est ainsi qu’à la fin de janvier, sur le site BioRxiv, une préétude indienne sur des « insertions à la similitude étrange » entre le SARS-CoV-2 et le VIH (virus de l’immunodéficience humaine) a été repérée et mondialement reprise par la complosphère afin de promouvoir la thèse d’un virus créé en laboratoire. Elle a depuis été déjugée par les spécialistes et ses propres auteurs, mais continue d’être citée comme référence par les partisans de la thèse d’un virus de laboratoire.
Des experts qui gonflent leurs titres
Cette mobilisation de la science est en effet à sens unique. « Le savoir est exclusivement mis en avant quand il va dans le sens de la thèse voulue, constate Julien Giry. Le reste est écarté au prétexte que ce seraient des agents ou des idiots utiles du complot. Un tri est opéré. »
Les sites Internet et les chaînes YouTube conspirationnistes ont même leur propre carnet d’adresses d’experts qui pourraient approuver leurs thèses, dont la légitimité est volontiers exagérée. « Ces scientifiques hétérodoxes s’expriment en dehors de leur sphère d’expertise ou gonflent leurs titres. Ils sont présentés comme des génies visionnaires, alors que leurs positions sont souvent ultramarginales, voire inexistantes, dans le monde scientifique », précise M. Giry. C’est le cas d’Andrew Wakefield, figure antivaccin, qui est en réalité gastro-entérologue.
A contrario, un ennemi d’un jour peut se transformer en allié de circonstance. Ainsi, alors que les sphères conspirationnistes jettent habituellement l’anathème contre les médias télévisés mainstream, elles ont récemment repris un reportage de 2015 de la télévision italienne RAI sur des expériences de virologues chinois sur des chauves-souris.
« Comme toujours dans le complotisme, ce qu’on discrédite peut par ailleurs devenir un argument quand cela sert notre propre posture, résume Marie Peltier. C’est dans ce rapport d’ambivalence aux discours d’autorité que se niche l’un des nœuds des problèmes de désinformation actuels. »
Les bons scientifiques et les mauvais scientifiques
Cette rhétorique est d’autant plus sournoise que, au contraire d’une approche scientifique, elle laisse peu de place à la contradiction et au débat. Comme le formule avec humour Stephan Lewandowsky, professeur à l’université de Bristol :
« Un théoricien du complot reçoit [les preuves allant contre ses idées] comme les preuves d’une conspiration plus large (pour créer un gouvernement mondial ou que sais-je) qui implique le gouvernement, la justice, Soros, et toute personne qui a un jour été dans la même queue de supermarché qu’Al Gore dans les années 1970. »
Ces lectures orientées des travaux scientifiques s’adossent en effet souvent à une vision manichéenne du monde. « Il y a les bons scientifiques et les mauvais », ironise Rudy Reichstadt, qui s’étonne de la violence avec laquelle sont traitées sur les réseaux sociaux les personnes qui critiquent le professeur Didier Raoult, infectiologue décrié par ses pairs pour sa méthodologie, mais très populaire notamment chez certains théoriciens du complot. Ils sont accusés de faire partie d’un grand complot pharmaceutique, voire qualifiés de « scientifiques collabos », s’étrangle M. Reichstadt.
« Raoult est devenu l’homme providentiel pour beaucoup de personnes. Les gens disent qu’il a une solution, point. Il y a là une tentation antiscientifique. »
Des experts victimes de harcèlement en ligne
La rhétorique complotiste, revendicative, imperméable à la critique, semble avoir définitivement gangrené le débat public. Au point de donner lieu à des vagues d’intimidations décomplexées. En février, le compte Twitter du site conspirationniste d’extrême droite Zero Hedge avait été suspendu pour harcèlement. Il avait accusé un chercheur chinois de l’Institut de virologie de Wuhan d’avoir créé le virus responsable du Covid-19, publié ses informations personnelles et invité sa communauté à « lui rendre visite ».
En France, Karine Lacombe, une des multiples scientifiques ayant mis en garde contre le manque de preuves scientifiques de l’efficacité de l’hydroxychloroquine contre le Covid-19, a fait l’objet d’une campagne de harcèlement en ligne liée à ses liens d’intérêts avec des laboratoires pharmaceutiques. Elle a fini par fermer son compte Twitter.
Aux Etats-Unis, le docteur Anthony Fauci, directeur de l’Institut national des allergies et maladies infectieuses, est l’un des premiers à avoir sonné l’alarme et demandé des mesures de confinement d’urgence pour lutter contre le coronavirus – en dépit de la posture rassurante de Donald Trump. M. Fauci, qui est le principal conseiller sanitaire de l’administration américaine, a fait l’objet de multiples accusations à caractère complotiste sur les réseaux sociaux, rapporte le New York Times, et vit désormais sous protection.
« La science est dévoyée tous azimuts »
Derrière ces dérives, une réalité : l’activité complotiste est souvent portée par des objectifs politiques. Mi-mars, le porte-parole du ministère des affaires étrangères chinois, Zhao Lijian, partageait ainsi un lien vers Global Research, faux portail scientifique connu pour diffuser des théories du complot, parce qu’il servait la rhétorique antiaméricaine de la Chine. Pour Marie Peltier, « le complotisme est devenu une véritable arme politique et certains l’utilisent tout simplement à des fins mercantiles ou encore électoralistes ».
Certaines sphères sont spécialistes en la matière. Selon les chercheurs américains en biologie Jedidiah Carlson et Kelley Harris, l’extrême droite est la communauté non universitaire la plus active sur BioRxiv, et la plus influente dans la médiatisation et la décontextualisation d’études scientifiques. En France, les électeurs du Rassemblement national (RN, ex-Front national) sont les plus perméables aux théories du complot, et Marine Le Pen a récemment jugé « de bon sens » de questionner l’origine du virus.
Pour autant, le profil des conspirationnistes ne se réduit pas à un camp politique. « Les antivaccins, on en trouve aussi beaucoup à gauche », rappelle Alexandre Moatti à titre d’exemple. Il importe de distinguer deux types de démarche très différents, estime Julien Giry :
« Les groupes organisés d’extrême droite ont un savoir-faire et une expertise, presque une légitimité à diffuser des thèses complotistes. Mais il ne faut pas les mettre sur le même plan que ceux que j’appelle les “citoyens enquêteurs”, qui partent d’un événement donné, se posent des questions, ce qui est sain, et aboutissent à des hypothèses parfois complotistes. »
Le défi de la médiation scientifique
Entre les deux, un continuum existe, nourri en France d’un an et demi de tensions sociales, de « balkanisation » de l’information et de parole publique contestable. « On ne peut pas dire que le gouvernement est complotiste, mais lui aussi affirme des contre-vérités sous forme scientifique pour masquer une forme d’impéritie, quand il prétend qu’on n’a pas besoin de masques », rappelle Alexandre Moatti, désolé de constater qu’« en ce moment la science est dévoyée tous azimuts ».
Dès lors, quelle médiation scientifique opposer à ce détournement quasi généralisé de la science ? C’est toute la question, alors que l’ère du « tout vidéo » et les algorithmes sensationnalistes de YouTube sont un terreau propice aux montages racoleurs et mensongers. « Ces discours entrent en concurrence avec une vulgarisation scientifique de qualité. Mais il nous appartient à nous tous d’éduquer les gens à faire la différence entre les deux. Et des vidéos de vulgarisation scientifique très bien sur YouTube, cela existe aussi ! », rappelle M. Moatti. Et de citer l’intervention sur France Culture de l’infectiologue Didier Sicard à propos des origines animales du virus comme exemple de pédagogie.
« Les cas les plus extrêmes et caricaturaux ne sont personnellement pas ceux qui m’inquiètent le plus, car on peut relativement facilement les contredire par l’argumentation, estime Marie Peltier. La défiance, elle, ne se contredit pas aussi aisément. »
Enfants, complot et cigarettes
(Paru sur Ricochets.cc)
« Face à des régulations de plus en plus contraires, les vendeurs de tabac, n’ont d’autres choix pour assurer les ventes de l’avenir que de rendre dépendantes les jeunes générations », m’expliquait à Hong Kong le strategic planner d’une agence de pub de taille mondiale ayant pour client l’un des plus gros cigaretier mondial. L’enfance et l’adolescence sont des moments cruciaux d’imprégnation pour l’avenir des marques. L’investissement publicitaire visant les enfants rapporte leur vie durant. Pourquoi ? Parce que les éléments du paysage enfantins sont pour toujours banals, normaux, rassurants.
Pour contourner les règles de plus strictes bannissant le tabac, tout en s’achetant à pas cher une conscience, un puissant cigaretier tourna un petit film mettant paradoxalement en garde les adolescents contre la cigarette. La vidéo mettait en scène un beau jeune homme, brillant, attentif à l’école, toujours le premier à lever la main pour fournir une réponse toujours juste, respectueux de ses parents et de ses maîtres. Sportif, il refusait les cigarettes qu’on lui proposait. Le film était généreusement et gratuitement mis à disposition des gouvernements de pays trop impécunieux pour financer leurs propres campagnes anti-tabac. Il avait même reçu l’aval d’une institution internationale préoccupé de la santé.
Mais il advint qu’un enseignant fût pris d’un doute : il invite ses élèves à débattre du film. Le débat s’engage mollement et languit, les argument convenus s’échappant sans enthousiasme des bouches estudiantines. Jusqu’à ce que l’un d’eux lâche : « quel fayot ce gars ! ». Le débat était parti. Débuta un lynchage en règle du « petit lèche-cul bien comme il faut » ! « Il ne fume pas. Il travaille bien. C’est un bon gars. Qu’est-ce qu’il est chiant ».
Tel était bien le complot. Vu de la sensibilité d’un adulte, le film met en garde contre les dangers du tabac. Pour un adolescent, le héros, le bon petit gars, est un repoussoir. L’adolescent se construit et s’affirme en rupture avec les modèles parentaux. La multinationale du tabac jouait de ce levier pervers, à double détente, séduisant pour les parents et les autorités, mais incitant les adolescents, en réaction au modèle convenu, à s’affirmer en adoptant la cigarette.
Qui a été publicitaire, comme je le fus, sait que construire de tels messages subtilement schizophrènes, les multinationales du tabac s’appuient sur de longues années d’expérience et l’expertise de spécialistes du comportement humain, dont les rapports secrets ‘s’accumulent dans des coffres. Rapports qui constituent le cœur de la valeur de l’entreprise. Cœur de valeur donc qui n’est pas le produit en lui-même. Mais l’image du produit. Image patiemment construite, peu à peu distillée, instillée puis ancrée dans les esprits au même titre qu’une scie, un air, une comptine maternelle. Le message est un coup de maître : il séduit parents, éducateurs, régulateurs, adolescents, sans qu’aucun des publics n’ait conscience d’être manipulé.
PS: Bien évidemment, je ne peux préciser les noms des acteurs, ce qui me vaudrait de sérieux ennuis juridiques. Car le droit, en lui-même « instrument d’oppression plus savant et plus implacable* » est en soi un complot des puissants contre les faibles.
*Des Renonciations au moyen âge et dans notre ancien droit, par Edmond Meynial, cité dans Histoire du Droit, de Jean Bart,(Dalloz)
Je partage l’expérience de ce citoyen et spécialiste genevois de santé publique https://www.youtube.com/watch?v=4MqArCjrkmI
Je tiens à faire une mise au point suite à diverses réactions: l’article ci-dessus « Enfants, complot et cigarettes » n’a strictement rien à voir avec le coronavirus. C’est une réflexion sur la façon dont la sur-concentration des émetteurs de message rend aisée la manipulation du sens. Dans n’importe quel domaine et pour n’importe quelle cause. Le problème est le monopole de la production du sens, non pas le contenu. Sans Gafam, sans mass media, les théories du complot auraient beaucoup moins de virulence.