« Nous n’avons pas eu de politique de ségrégation en France »
ENTRETIEN. Pour le vice-président de l’association France-Amériques Jean-Claude Beaujour, les situations en France et aux États-Unis sont différentes.

Jean-Claude Beaujour est avocat international et vice-président de la fondation France-Amériques.
Peut-on vraiment établir un parallèle entre la situation des minorités en France et aux États-Unis ? La France est-elle un pays structurellement raciste comme l’affirment certains militants antiracistes ? Pour Jean-Claude Beaujour, vice-président de l’association France-Amériques et spécialiste des États-Unis, ces thèses semblent plutôt hasardeuses, notamment en raison de l’histoire très différente des deux pays. Avocat international, fils de policier, Jean-Claude Beaujour a publié Et si la France gagnait la bataille de la mondialisation (éd. Descartes & Cie).
Certains n’hésitent pas à comparer la situation des minorités en France et aux États-Unis. Est-ce une comparaison pertinente ?
Jean-Claude Beaujour : Non. Les États-Unis ont eu un système fondé sur la ségrégation raciale, qui d’ailleurs, au départ, ne concernait pas que les Noirs. La ségrégation comportait une dimension psychologiquement douloureuse, car elle organisait la vie de chacun, séparés mais dans un même espace. Toute une partie de la population se voyait interdire l’accès à des restaurants, des hôtels ou même des toilettes… Jusque dans les années 1950, on pouvait vous refuser l’accès à des sanitaires ou un mariage mixte, en fonction de votre couleur de peau. Tout cela engendrait une conséquence simple : les gens se regardaient en chiens de faïence, entraînant de la frustration et de la rancœur. La politique de déségrégation n’a été réellement été entamée qu’en 1964 avec le Civil Rights Act, adopté par le président Johnson. Or, 60 ans pour modifier une culture en profondeur, c’est extrêmement court. Le fait qu’un acte soit raciste ou pas n’est pas un sujet, mais ce qu’il y a de sous-jacent, c’est qu’un pays qui a vécu avec une politique de ségrégation, cela laisse forcément des stigmates auprès de la population noire. D’autant plus que la déségrégation comme l’abolition de l’esclavage se sont faites dans un système où il vous faut des moyens financiers pour accéder à l’activité économique, ce qui a entraîné la création de poches de pauvreté, touchant toutes les communautés, mais en particulier la communauté noire.
Les situations n’ont vraiment rien en commun ?
Nous n’avons pas d’histoire commune, car nous n’avons pas eu de politique de ségrégation en France. Cela fait toute la différence. Je ne juge pas la nature de ces politiques, je les compare. La France a surtout eu une politique d’assimilation au terme de laquelle tous les nouveaux venus, que ce soient des colonies ou des pays européens, devaient s’assimiler, c’est-à-dire se « franciser ». Pour devenir français, il fallait gommer toutes les différences. Alors qu’il n’y a pas eu de politique d’inclusion aux États-Unis, il y a eu une politique d’inclusion forte en France, c’est une différence fondamentale. Ce contre quoi on lutte aujourd’hui, ce sont des comportements discriminants. Depuis 1972 et la loi contre le racisme et l’antisémitisme, on est plutôt sur une politique de recherche d’égalité.
On a longtemps cru qu’énoncer un principe d’égalité suffisait à ce qu’elle advienne
Pourtant, les tensions sur la question ethnique semblent bien présentes en France aussi. Est-ce le signe d’un échec de cette politique d’assimilation ?
On ne peut pas dire que ces politiques ont complètement échoué, mais on a longtemps cru qu’énoncer un principe d’égalité suffisait à ce qu’elle advienne. Or, en pratique, on voit bien que ça ne suffit pas, il subsiste des carences. Il faut continuer à déployer des politiques qui forcent la mise en place de cette égalité. Refuser de le voir, c’est courir un grand danger. Les choses progressent. On a créé la Haute Autorité à l’égalité et le Défenseur des droits. On a accepté le testing. L’avocat que je suis veille à ce que l’on ne traite pas différemment des personnes qui sont dans une situation juridique identique. Même si la France et les États-Unis n’ont pas mis en place les mêmes politiques, on peut avoir les mêmes poches de difficultés.
Faut-il plus de transparence dans la police ?
La transparence ne suffit pas. Il ne suffit pas de le dire, il faut que ça se sente et que ça se voie. C’est aussi une question de philosophie de vie. Si ceux qui sont chargés de faire régner l’ordre se comportent sans exemplarité, cela déshumanise notre société. Prenez ce qui s’est passé dans l’affaire Floyd, on voit quelqu’un qui met tranquillement son genou sur le cou de quelqu’un, même faire cela à un animal serait sanctionné par la loi ! Ces comportements déshumanisent nos sociétés. Tout comme traiter un suspect de bicot, c’est un acte illégal qui décrédibilise automatiquement le travail des policiers qui viennent de le sauver…
Lorsque vous espérez régler un conflit, le préalable, c’est que chaque partie accepte la douleur de l’autre
N’y a-t-il pas certains excès dans le camp antiraciste aujourd’hui ?
On peut avoir des préjugés sans être raciste, mais croire que tout le monde serait raciste est un excès avec lequel il faut arrêter. Pour moi, la meilleure voie consiste à dire que nous sommes tous attachés aux principes républicains, que nous sommes tous français, que le vivre-ensemble est important et que notre démarche consiste à le rendre plus agréable. Oui, il y a des sujets à évoquer. Ceux qui vivent aujourd’hui ne sont pas responsables des comportements des générations précédentes. Cela ne doit pas pour autant nous empêcher de reconnaître qu’il y a eu des excès. Tout le monde n’est évidemment pas raciste, mais il faut pouvoir dire qu’il y a du racisme lorsqu’il y en a. La non-reconnaissance des faits peut verrouiller le débat. Je suis avocat spécialisé dans le règlement des conflits. Lorsque vous espérez régler un conflit, le préalable, c’est que chaque partie accepte la douleur de l’autre.
Faut-il écrire l’histoire de la colonisation ?
Oui, je pense qu’on pourrait être en mesure de le faire. Aujourd’hui, on a du mal à l’écrire, car un certain nombre de sous-sujets un peu sombres nous gênent aux entournures. Mais partout, grandeur et faiblesse se côtoient dans la même histoire. Il ne faut pas avoir peur de le dire.
Clément Pétreault