Cohabiter avec tous les vivants
« La fin de la nature ? ». Gilles Clément, Eduardo Viveiros de Castro, Eduardo Kohn, Vinciane Despret, Baptiste Morizot, Donna Haraway, Anna Tsing : pour dessiner un autre futur, ces penseurs du vivant esquissent de nouvelles alliances avec la nature.
Tamara Giles-Vernick est anthropologue à l’Institut Pasteur. Spécialiste de l’émergence des maladies infectieuses, elle cherche à comprendre comment les agents microbiens circulent d’une espèce à l’autre – comment apparaissent les zoonoses, dont la pandémie de coronavirus constitue un dramatique exemple.
Une recherche aux interstices de l’ethno-histoire et de l’anthropologie médicale, dont les participants sont à la fois des humains et des animaux, et qui a souvent pour décor des zones de transition écologique – par exemple, entre savane et forêt.
L’anthropologue Frédéric Keck, lui aussi, étudie la manière dont nos relations avec les non-humains transforment les politiques de santé. Dans un ouvrage fraîchement publié, Les Sentinelles des pandémies (Zones sensibles, 240 p., 20 euros), il explique que les microbiologistes pensent « comme des chasseurs, qui prennent alternativement le point de vue du microbe et de son hôte pour décrire leurs relations dans un environnement global perturbé ». Dans leur travail de surveillance, il leur faut aussi prévoir des animaux sentinelles pour aider les humains. En 2008, alors que sévissait à Hongkong l’épidémie de grippe aviaire H5N1, des volailles non vaccinées furent ainsi placées à l’entrée des rangées de cages afin de signaler l’arrivée de la maladie. Dans un monde marqué par des transformations drastiques dans l’urbanisation, l’élevage industriel, la déforestation et le changement climatique, il nous faut apprendre à cohabiter avec le reste du vivant.
Cohabiter : tel est désormais le mantra d’un nombre croissant de chercheurs. Il en va de notre survie. Car, sous le joug de notre domination tous azimuts, la nature rend les coups. Elle résiste, elle s’adapte, elle se retourne contre nous.
Pour réduire les dégâts et dessiner un autre futur, il est donc urgent d’interroger son altérité, et de bâtir d’autres alliances avec elle. C’est ainsi, mais ainsi seulement, que nous pourrons échapper au désastre. Et remplacer, selon l’anthropologue australienne Deborah Bird Rose, « l’existentialisme de la solitude » par « un existentialisme écologique » (voir extrait).
Ces travaux de recherche sont si foisonnants qu’il est impossible de les ordonner, encore moins de les citer tous. Voici donc un florilège de ces nouvelles pensées du vivant, et de leurs terrains de prédilection.
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Gilles Clément et les paysages
Bien avant que la préoccupation écologique devienne omniprésente, cet artisan du renouveau des jardins en France défendait l’idée qu’il fallait laisser les plantes transformer l’espace. Le jardinier ne fait qu’accompagner ce qui arrive.
« Si l’on part du principe que la diversité est en péril, il faut qu’on la protège. Peut-être qu’on l’amplifie dans un jardin, résumait-il, en juin 2017, lors d’une rencontre organisée à l’arboretum de la Sédelle, dans la Creuse. Il s’agit de repérer quels sont les microclimats, les espaces, de voir comment ça se passe. »
L’inventeur du concept du jardin en mouvement fut aussi parmi les premiers à affirmer qu’il faut laisser au jardin des espaces de compost, de détritus, refuges de la diversité. Il les appelle les lieux du « tiers paysage ».
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Eduardo Viveiros de Castro et le perspectivisme
Après avoir longtemps étudié les Amérindiens d’Amazonie Araweté, cet anthropologue brésilien publie, dans les années 1990, ses premiers travaux sur le perspectivisme.
Le point de vue d’une espèce sur les autres et sur le monde, affirme-t-il, dépend toujours du corps où elle réside : « Ce qui pour nous est du sang est de la bière pour les jaguars ». « Pour Viveiros de Castro, ce sont les points de vue qui vont constituer l’objet, précise Thibault De Meyer, doctorant en philosophie des sciences à l’université de Liège (Belgique). Dans cette optique, le sang n’est pas défini comme un ensemble de globules rouges, mais par la manière dont il nous affecte : c’est ce qui nous fait peur, et qui provoque le désir chez le jaguar. Il n’y a pas d’objet autonome, mais seulement en relation “avec” ».
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Eduardo Kohn et les forêts
Spécialiste de l’Amazonie, il prolonge en quelque sorte les travaux de Viveiros de Castro. Dans un ouvrage remarqué, Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain (Zones Sensibles, 2017), ce Canadien explore la façon dont les Runa du Haut Amazone équatorien interagissent avec les créatures qui peuplent leur écosystème, l’un des plus complexes au monde.
Plutôt que de porter son attention sur les relations que nous tissons avec d’autres êtres, il façonne de nouveaux outils pour interpréter les propriétés étranges et inattendues du monde vivant lui-même. Car la faculté de représentation, loin d’être le propre de l’humain, est aussi à l’œuvre dans le règne animal et végétal. Ainsi les fourmis coupe-feuille sortent-elles de leur colonie après que les chauves-souris sont allées se coucher, et avant que les oiseaux ne se soient éveillés. Dans la forêt de signes qu’est l’Amazonie, tous les êtres s’épient et se modifient donc les uns les autres.
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Vinciane Despret et les oiseaux
Depuis plus de vingt ans, la philosophe et éthologue belge Vinciane Despret construit sa démarche scientifique sur cette conviction : pour étudier le comportement d’un animal, il faut faire connaissance avec l’animal réel et tenter de penser avec lui.
Son dernier ouvrage, Habiter en oiseau (Actes Sud, 2019), explore ainsi les mille et une raisons qu’ont les oiseaux de faire territoire. Une assertion revient souvent dans sa pensée : ce qu’il est important d’étudier, c’est ce qui importe aux autres. « Je suis très imprégnée par la tradition philosophique de William James [philosophe américain, 1842-1910], pour qui rechercher la vérité, c’est rechercher ce qui importe, confirme-t-elle. Il dit cette chose très belle : “Une philosophie doit toujours se poser la question de savoir si, de là d’où elle parle, elle n’a pas laissé un être au-dehors qui demande : “Par où vais-je pouvoir entrer ?”»
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Baptiste Morizot et la diplomatie
Depuis la parution de ses Diplomates (Wildproject, 2016), essai de philosophie animale dans lequel il esquisse un monde où nous vivrons « en bonne intelligence avec ce qui, en nous et hors de nous, ne veut pas être domestiqué », Baptiste Morizot, chercheur à l’université Aix-Marseille, n’a plus cessé d’explorer nos relations aux vivants.
Outre son savoir philosophique, il convoque pour cela la sensibilité acquise lors de sa pratique du pistage des loups, qui le fait se mettre à la place de ceux qu’il piste. Considérer les autres vivants non plus comme des ressources mais comme des alliés, c’est à ses yeux le seul moyen de « rendre la nature miscible en politique ». Des vivants qui sont « encore des moyens, pour certains, parce qu’il faut bien vivre, mais plus seulement des moyens : des moyens fins envers lesquels on est embarqués à inventer des nouvelles formes de réciprocité ».
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Donna Haraway et la « sympoïèse »
Biologiste, philosophe, historienne des sciences, cette figure majeure du féminisme américain des années 1970 s’intéresse aux mécanismes de cocréation du vivant. Une biologie centrée « non plus sur l’étude de lignées ou d’identités spécifiques mais sur les transformations mutuelles et les tissus d’interdépendance qui se créent entre les corps et leur milieu » – ce qu’elle appelle la « sympoïèse ».
Dans Vivre avec le trouble (Des mondes à faire, 380 p., 28 euros), elle nous invite ainsi à apprendre « à être des bestioles mortelles, entrelacées dans des configurations innombrables et inachevées », et à créer avec les autres vivants des « parentés dépareillées ».
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Anna Tsing et les champignons
Avec son Champignon de la fin du monde (Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2017), cette anthropologue américaine nous entraîne dans la formidable odyssée du matsutake, qui ne pousse que dans les forêts détruites. Elle montre comment ce champignon à l’arôme unique y trouve la possibilité non seulement de vivre, mais d’aider à vivre d’autres vivants, humains compris.
« Dans cette période de faibles espoirs, écrit-elle, je m’intéresse aux écologies issues de la perturbation dans lesquelles de nombreuses espèces vivent parfois ensemble sans harmonie et sans opération de conquête. » La seule issue, à ses yeux, pour que toutes les créatures, une fois « débarrassées de l’Homme et de la Nature », puissent trouver La possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme – le sous-titre de l’ouvrage.
Extrait
L’existentialisme écologique répond à deux tournants majeurs dans la pensée occidentale contemporaine : l’incertitude et la connectivité. (…)
L’existentialisme est connoté de différentes manières (…). Je le reprends à mon compte ici dans son sens le plus général : l’idée-clé étant que l’humanité ne possède pas d’essence prédéterminée, que nous ne dépendons pas d’une finalité suprême et que nous expérimentons des manières d’être et des devenirs humains totalement ouverts. Je l’emploie donc pour prolonger le long questionnement intellectuel et historique sur ce qu’est et peut être l’humanité. Les penseurs de l’humanisme existentialiste ont associé la liberté humaine à une terrible solitude – une condition existentielle à laquelle il est impossible d’échapper puisque nous serions définitivement seuls au monde. (…)
L’existentialisme, sans réelle unité ni frontières clairement délimitées, est un héritier direct de l’absence, voire de la mort de Dieu. Sans aucun dieu auquel se référer, la pensée existentialiste hantée par une culture dualiste qui sépare l’humanité du reste de la Terre (…) accuse avec effroi une solitude cosmique. J’ajoute, quant à moi, “écologique” au terme “existentialisme”. Contre l’existentialisme de la solitude, j’affirme que notre condition sur Terre – coévolution entre espèces et filiations entremêlées à celles de tout le vivant – nous situe dans l’espace et le temps. Nous sommes des créatures sans essence prédéterminée ni destin préétabli ; nous sommes toujours en perpétuel devenir et changement. De ce fait, en tant que créatures imbriquées dans la multiplicité des liens propres à la vie sur Terre, nous ne connaissons pas de véritable solitude : nous sommes tous inextricablement liés.
Le Rêve du chien sauvage, de Deborah Bird Rose (Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 220 p., 18 euros)