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De la Bretagne à la Drôme, s’autogouverner pour changer le monde

« Dès qu’on est plus d’une dizaine, c’est comme une petite cité à gérer », confie une jeune habituée des oasis, qui a séjourné dans de nombreux lieux collectifs alternatifs avant de s’installer au village de Trémargat, dans les Côtes-d’Armor, municipalité où s’exerce le « génie créatif des communes », assure le consultant Mathieu Rivat (Ces maires qui changent tout, Actes Sud, 2017). En tâtonnant avec entêtement, les oasis se sont dotées d’outils utiles pour s’autogouverner. Car derrière l’idéal de l’habitat partagé, il y a la réalité du budget et des tours de vaisselle, la gestion des communs et les tensions du quotidien. Sous la maison passive (à faible consommation énergétique), il y a la politique active. Il faut réaliser en pratique ce à quoi on aspire parfois de manière très théorique. Et trouver les bons processus de prise de décision.

Ce qui frappe, dans la plupart des oasis visitées, qu’elles soient d’inspiration zadiste, communaliste ou spiritualiste, c’est la récurrence de modèles ou de pratiques largement inconnus du grand public, comme la « sociocratie » ou l’« holacratie » (qu’on appelle aussi « holocratie »), termes qui empruntent autant à l’univers de la science politique qu’à celui du management économique.

La décision par consentement

Qu’est-ce que la sociocratie ? Le mot aurait été inventé au XIXe siècle par Auguste Comte (1798-1857), qui souhaitait « délivrer l’Occident d’une démocratie anarchique et d’une aristocratie rétrograde, pour constituer, autant que possible, une vraie sociocratie, qui fasse sagement concourir à la commune régénération toutes les forces humaines » (Cathéchisme positiviste, 1852). Mais c’est Gerard Endenburg, un ingénieur néerlandais en électronique, né en 1933, de culture quaker et scolarisé dans une école alternative, qui lui a donné son acception la plus courante. Celle-ci repose principalement sur la décision par consentement : les orientations stratégiques d’un groupe peuvent être adoptées si elles ne rencontrent aucune objection argumentée d’aucun de ses membres.

Faut-il agrandir l’écolieu et acheter de nouvelles parcelles de terrain ? Comment organiser le travail ? Dans la sociocratie, la décision n’est pas prise à l’unanimité (difficile à obtenir) ni à la majorité (qui mécontente forcément les minoritaires), mais au consentement. En résumé, dans la décision par consensus, tout le monde dit oui, dans la gouvernance par consentement, personne ne dit non.

La sociocratie fonctionne aussi par cercles et élections sans candidat. « On est toujours confronté à quinze manières de penser avec lesquelles il faut composer », observe Laurence, initiatrice d’un écolieu cévenol et institutrice de métier. « Au début, nous pensions un peu naïvement que nous n’avions pas besoin de règles. Aujourd’hui, nous reprenons les principes de la sociocratie en les complétant par la dimension émotionnelle », explique Patrick Buret, l’un des fondateurs de l’Aerium de Peyraube, oasis campée à Arrigas (Gard).

« L’anti-hiérarchie »

Il faut dire que le collectif fondé en 2012 a failli exploser lorsque, sur les quatre couples qui avaient lancé l’aventure, deux ont quitté le lieu. Car le turnover des oasis est important. « C’est souvent à cause des relations interpersonnelles que certaines oasis échouent », témoigne l’agroécologiste fondateur du mouvement Colibris, Pierre Rabhi. C’est pourquoi la sociocratie et son dérivé plus organique, l’holacratie – méthode développée par l’entrepreneur américain Brian Robertson afin de briser le fonctionnement pyramidal au profit d’un management horizontal – sont devenus des outils prisés par la galaxie des écolieux. Bien plus que des bouées de sauvetage, ils en sont devenus les indispensables rouages.

« Certains entrepreneurs de communautés rapprochent les écolieux du modèle de la start-up, l’actionnariat en moins », Laurent Jeanpierre, politiste

Ce qui surprend, c’est l’usage récurrent de méthodes venues du management dans des collectifs souvent réfractaires à la culture d’entreprise. « Il y a un trait commun entre la tendance libertaire – plutôt anarchiste – et la tendance libertarienne – d’inspiration libérale : c’est l’anti-hiérarchie », explique le politiste Yves Sintomer, auteur de Petite histoire de l’expérimentation démocratique (La Découverte, 2011).

« Les mots de l’autonomie politique n’existent pas encore, d’où le recours à ce vocabulaire alternatif pour expliciter ces modes de décision », observe le politiste Samuel Hayat, auteur de Démocratie (Anamosa, 96 pages, 9 euros). « Oui, c’est une langue hybride qui vient en partie du management, mais il n’y a jamais d’agencement social pur », prévient le sociologue Laurent Jeanpierre, auteur de In girum. Les leçons politiques des ronds-points (La Découverte, 2019). D’autant qu’en activant les réseaux sociaux et le crowdfunding « certains entrepreneurs de communautés rapprochent les écolieux du modèle de la start-up, l’actionnariat en moins », poursuit ce professeur de science politique à l’université Paris-VIII, qui dirige un séminaire sur les communautés utopiques.

La démocratie du « faire »

Une posture critique consisterait à disqualifier ces pratiques parce qu’elles seraient récupérées par le système capitaliste. C’est oublier que les résidents des oasis ne sont pas des théoriciens qui mettent en œuvre une idéologie, un petit livre vert en main. Ce sont des « makers », qui activent la « démocratie du faire ». Peut-être s’agit-il même du contraire : en faisant feu de tout bois, en éprouvant les méthodes qui marchent et celles qui ne marchent pas, les oasis récupèrent et détournent des outils venus du monde de la communication au profit de leur projet d’émancipation, à l’image de ces objets industriels qui connaissent une seconde vie dans les ressourceries.

On peut toutefois s’interroger sur ce « procéduralisme politique » qui occupe l’espace et prend beaucoup de temps dans ces endroits, tempère Laurent Jeanpierre. Car, ici comme ailleurs, le risque de tomber dans la « réunionite » existe. « C’est magnifique, mais parfois épuisant, la démocratie participative, et j’ai l’impression d’avoir un agenda de ministre ! », témoigne une élue de Trémargat. Pour éviter ces travers, les oasis ajustent leurs pratiques et mettent en place des « maîtres du temps » ou des « facilitateurs » de réunion. D’autres recourent à la « gestuelle d’assemblées », expérimentée par le mouvement des « indignés » (né en Espagne en 2011) ou Nuit debout (la contestation citoyenne, à Paris, au printemps 2016) : bras en croix pour s’opposer, moulinets des mains lorsqu’une prise de parole est jugée trop longue ou applaudissements silencieux pour exprimer son accord.

En lien avec les mairies

La portée politique des oasis n’est pas qu’interne, mais se mesure également aux liens que celles-ci tissent avec les autres collectifs, les mairies et les régions avoisinantes. Pour Yves Sintomer, la question est la suivante : « Vont-ils se contenter de vivre heureux dans leurs niches écologiques et politiques ou bien être un point d’appui pour inventer un autre monde ? » La plupart estiment qu’il est possible de relier les deux dimensions, d’être à la fois un lieu d’expérimentation, de mobilisation et de diffusion : « Nous voulons essaimer », déclarent la plupart des résidents de ces lieux qui s’érigent contre le consumérisme, la déshumanisation des relations sociales et le productivisme.

« Une communauté n’a de sens que si elle est au service du monde, et la transformation personnelle doit servir la transformation sociale », atteste Margalida Reus, responsable de l’Arche de Saint-Antoine, une communauté installée dans l’Isère. D’ailleurs, les mairies, les régions et parfois même l’Europe soutiennent parfois ces initiatives inventives.

Si les écolieux se défont souvent à cause du facteur humain, ils perdurent aussi grâce à lui. « Ici, on tient par l’amitié », résume Gaëlle Berge, du Moulinage de Chirols, en Ardèche

Comment nommer la politique des oasis ? « Le communalisme peut s’appliquer à certaines situations locales », comme l’expérience de démocratie participative à Saillans (Drôme), explique Samuel Hayat, qui préfère cependant parler plus globalement de « citoyennisme », à savoir une demande de participation plus forte des citoyens aux prises de décisions politiques. A la suite du sociologue américain Erik Olin Wright (1947-2019), Laurent Jeanpierre utiliserait plutôt l’expression « transformations interstitielles » à propos de ces expérimentations politiques à visée transformatrice, qui s’élaborent dans les interstices de la globalisation.

Certains, comme Frédéric Bosqué à l’écovillage Tera (Lot-et-Garonne), veulent « greffer le meilleur de la social-démocratie » à cette « révolution des communs ». D’autres, comme au quartier libre des Lentillères à Dijon, sont inspirés par le mouvement zapatiste au Mexique ou des sans-terre d’Amérique latine : « Il y a de l’espoir là-bas, les luttes payent. Cela donne envie de tenter de nouvelles formes basistes et communautaires qui dessinent les contours de la société post-capitaliste », confie Benjamin.

Les outils de gestion de groupe comptent pour faire vivre ces collectifs alternatifs. Mais si les écolieux se défont souvent à cause du facteur humain, ils perdurent aussi grâce à lui. Comme le résume Gaëlle Berge, du Moulinage de Chirols, en Ardèche, « ici, on tient par l’amitié ». Communalistes ou citoyennistes, les oasis dessinent peut-être cette « promesse de démocratie encore impensée » que le philosophe Jacques Derrida appelait « politique de l’amitié ».

Désamorcer les conflits par la communication non violente

Lorsque le différend s’installe entre deux personnes ou que les oppositions dans le groupe sont patentes, les résidents des écolieux ont une réponse, une méthode, presque une clé : la communication non violente (CNV). A tel point qu’elle est devenue presque un réflexe. « A chaque fois que je sens une embrouille monter, je me mets en mode CNV », explique Gus, trentenaire installé dans une oasis des Cévennes et investi dans une brasserie artisanale. « Au lieu de m’énerver contre celui qui émet une parole que je juge blessante, j’essaye de comprendre d’abord pourquoi je réagis de la sorte », témoigne Pierre, bénévole au centre Amma (Seine-et-Marne). Il faut dire que les oasis expérimentent toutes les facettes du vivre-ensemble, avec ses bonheurs – « je n’ai jamais vécu des vaisselles aussi joyeuses », s’enthousiasme une membre du collectif Moulinage de Chirols –, mais aussi ses heurts.

Observer (les faits sans jugement), accueillir les sentiments, clarifier les besoins et formuler une demande réalisable : tels sont les piliers de la CNV

Car autant le collectif porte et soutient, autant il contraint de vivre sous le regard des autres. D’où le recours à la communication non violente, développée par le psychologue américain Marshall Rosenberg (1934-2015) dans les années 1970 afin d’aider tout un chacun à éviter la spirale de la violence. La CNV, explique la formatrice Isabelle Desplats, dans un MOOC, une formation en ligne de l’université des Colibris, consiste notamment à « être capable d’écouter quelqu’un qui s’exprime de manière agressive sans le prendre personnellement », en comprenant que cette personne exprime, certes de façon véhémente, son besoin d’être prise en considération. La reconnaissance de ce « besoin » est une première étape vers l’apaisement.

Observer (les faits sans jugement), accueillir les sentiments (qu’ils font naître en nous), clarifier les besoins (non reconnus) et formuler une demande réalisable (et non une exigence) : tels sont les piliers de la CNV. Celle-ci permet de sortir du dialogue de sourd « j’ai raison et tu as tort » ou « je suis pour, tu es contre », indique Nathalie Achard, autrice de La communication non violente à l’usage de ceux qui veulent changer le monde (Marabout, 208 p., 17,90 euros). Une façon à la fois simple et élaborée de désamorcer les conflits par l’écoute de soi et des autres. Beaucoup d’oasis l’utilisent ou consultent les fiches synthétiques de l’Université du nous (UdN) de Chambéry, centre de ressources prisé des écolieux.

Certaines oasis se spécialisent même dans cette gestion des relations. Ainsi l’Arche de Saint-Antoine a-t-elle créée, en 2010, la Formation et expérimentation au vivre-ensemble (Feve), dont les enseignements sont très suivis. « Certains bénéficient du logo haute qualité environnementale, ici ce serait plutôt celui de haute qualité relationnelle », affirme Guillaume Gardette, membre de cette communauté fondée par le poète et philosophe franco-italien Lanzo del Vasto en 1987.

Nicolas Truong pour Le Monde

« La France des oasis ». « Sociocratie », « holacratie », « démocratie délibérative »… seront abordées aux XIXè Rencontres de l’Ecologie  de Die et de la Biovallée du 22 janvier au 6 février 2021

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