Emanuele Coccia : « Nous sommes tous une seule et même vie »
« Penseurs du nouveau monde ». Les êtres sont composés d’une seule et même substance qui ne cesse de se métamorphoser, explique le philosophe Emanuele Coccia dans un entretien au « Monde ». Et cette reconnaissance permet de fonder une politique planétaire affranchie de toutes les frontières.
Philosophe et maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Emanuele Coccia a récemment publié Métamorphoses (Rivages, 240 p., 18 €). Il explique pourquoi les plantes sont les jardiniers et les paysagistes de notre monde.
Pourquoi les plantes ont-elles, selon vous, modifié à jamais la structure métaphysique du monde ?
Les plantes jouent un rôle majeur car ce sont elles qui font de la matière et de l’espace qui nous entourent un monde : elles sont responsables (avec les océans et les bactéries) de l’oxygénation de l’atmosphère, mais surtout de la capture et de la mise à disposition pour tous les vivants de la lumière solaire, qui est la source principale d’énergie sur cette planète. Et de ce point de vue, elles transfigurent littéralement la planète dans quelque chose dont la chair contient une force extraterrestre. Une pomme, une poire, une pomme de terre : ce sont de petites lumières extraterrestres encapsulées dans la matière minérale de notre planète. C’est cette même lumière que chaque animal recherche dans le corps de l’autre lorsqu’il mange (peu importe qu’il mange d’autres animaux ou des plantes) : tout acte de nutrition n’est rien d’autre qu’un commerce secret et invisible de lumière extraterrestre, qui par ces mouvements circule de corps en corps, d’espèce en espèce, de royaume en royaume.
Et en quel sens le monde est-il un jardin plutôt qu’un zoo ?
Le monde est tout d’abord une réalité végétale : c’est seulement parce qu’il est un jardin que nous pouvons y vivre. Au fond, nous ne sommes jamais sortis du paradis, nous n’avons jamais abandonné le jardin originel. Nous ne pourrons jamais le quitter. Etre au monde signifie pour nous, les humains, être condamnés à nous nourrir de ce que la vie végétale a su faire du soleil et du sol, de l’eau et de l’air. Mais si le monde est jardin, ce n’est pas parce que les plantes en constituent le contenu privilégié : c’est au contraire parce que ce monde est fait, fabriqué par les plantes. Elles en sont donc les jardiniers : ce sont elles qui font ce monde, ce sont elles qui maintiennent ce monde en vie. Nous, les hommes, ainsi que tous les autres animaux, nous sommes l’objet de l’action du jardinage cosmique des plantes. Nous sommes seulement l’un des leurs nombreux produits culturels ; nous sommes l’un des innombrables objets de leurs agricultures. Les plantes ne sont pas le paysage, elles sont les premiers paysagistes.
Pourquoi, dans votre philosophie, la raison est-elle fleur ?
La fleur est un organe paradoxal. Elle est l’organe sexuel d’une grande partie des plantes – ce qui a permis à Jean-Marie Pelt de nous rappeler souvent qu’à chaque fois qu’on offre un bouquet de fleurs, on offre en réalité l’équivalent végétal d’un bouquet de pénis et de vagins. Mais la plupart des fleurs rendent impossible ou très difficile l’autofécondation : or, comme les plantes sont des êtres fixes, pour qu’il y ait « relation sexuelle », il faut l’intervention d’un tiers, qui peut être un animal ou un agent atmosphérique.
Une fleur est donc une structure qui permet d’inclure dans l’acte sexuel des individus qui appartiennent à un autre règne. Il est un agent de mélange interspécifique radical. Mais surtout, à travers les fleurs, les espèces végétales mettent leur destin génétique et biologique dans les mains d’une autre espèce. D’une certaine manière donc, la fleur est un étrange mécanisme qui transforme une autre espèce dans la tête pensante de sa propre espèce. Elle permet une articulation biologique entre plusieurs espèces dont l’une devient l’esprit de l’autre.
Mais il y a plus. Les décisions ou le choix des insectes, concernant quelle fleur doit s’accoupler avec quelles autres fleurs, sont fondés non pas sur un calcul rationnel, mais sur le goût : c’est le contenu en sucre d’une fleur ou son apparence esthétique qui déterminent leur choix. L’évolution végétale est donc basée sur le goût des autres espèces, et non sur quelque calcul rationnel. Le goût sensible d’une espèce décide du sort des autres espèces. Toute relation entre espèces peut être lue non seulement comme quelque chose de contingent, mais comme quelque chose de semblable à la relation entre un artiste et la pièce de matière qu’il manipule, ou mieux encore comme la relation entre le conservateur et l’artiste.
Dans cette perspective, les insectes, en tant qu’esprits végétaux, sont les conservateurs de plantes qu’ils pollinisent. Inversement, ces plantes à fleurs sont une installation artistique d’abeilles, une sorte de biennale qui durerait dans le temps. L’évolution, alors, n’est rien d’autre que la mode dans la nature, c’est un défilé qui se poursuit pendant des millions d’années, où une espèce laisse porter de nouveaux vêtements à d’autres espèces. Chaque paysage est l’équivalent d’un spectacle d’art contemporain ou d’une collection de mode. Or, dire que la raison est une fleur, c’est affirmer que la pensée est hermaphrodite et queer : elle sert toujours à mélanger les genres et les essences, et non à les séparer.
A vous lire, nous ne serions qu’une seule et même substance qui ne cesse de se modifier. Y a-t-il une politique de la métamorphose ?
Ce n’est qu’en reconnaissant que tous les êtres vivants, quelle que soit leur espèce, vivent une seule et même vie qu’une politique planétaire et écologique peut être fondée. Ce n’est que lorsque nous reconnaissons que la vie qui nous anime et nous traverse est la même que celle qui anime et traverse un pissenlit, un oiseau de paradis, mais aussi les champignons, bactéries ou virus qui ont causé tant de morts que nous pouvons changer notre regard, notre attitude et nos actions envers la planète. Nous sommes tous une seule et même vie, qui ne cesse de produire des formes différentes sans changer sa substance. Face à cette identité, toute propriété, toute frontière perd sa signification.
C’est un dandy de l’écologie, un ovni de la philosophie. Un intellectuel sensible et profond aussi, qui aime les expérimentations, les rencontres et les hybridations. Ses livres inspirent des expositions d’art contemporain, des performances théâtrales, des réflexions architecturales. Selon lui, le monde n’est fait que d’une seule substance qui ne cesse de se métamorphoser. Car « tout est dans tout », dit Anaxagore. « La vie n’est que le papillon de cette énorme chenille qu’est Gaïa, elle est la métamorphose de cette planète », écrit-il dans Métamorphoses (Rivages, 240 pages, 18 euros) pour résumer sa philosophie.
Il y a un style, une musique, une esthétique Coccia. Ses ouvrages, principalement publiés aux éditions Rivages, rappellent l’art de la métaphore du philosophe allemand Peter Sloterdijk et la prose déliée du philosophe italien Giorgio Agamben, auprès de qui il a travaillé, « un ami dont le génie réside dans sa capacité de faire de la pensée une dimension totale : on peut commencer à penser n’importe où à partir de n’importe quoi ». C’est pourquoi, assure-t-il, « la philosophie a toujours été une non-discipline qui a souvent surgi là où on ne l’attendait pas » : de la littérature chez Platon, de la biologie chez Aristote, de la théologie au Moyen Age, de l’économie chez Marx. Aujourd’hui, affirme Emanuele Coccia, maître de conférences à l’EHESS, il est clair que la philosophie, c’est-à-dire « la volonté de produire des connaissances à partir d’un désir débridé », est « plus présente en dehors des universités qu’à l’intérieur de celles-ci, notamment dans l’art, qui est un laboratoire philosophique très actif ».
Poussé par « le féminisme inconscient » de sa mère, qui plaça sa sœur dans une école de l’élite et son frère jumeau, Matteo, dans un établissement spécialisé dans l’informatique, Emanuele Coccia étudia dans un lycée agricole dans la campagne du centre de l’Italie. Cette plongée dans la vie végétale a « marqué de manière définitive » son regard sur le monde. Car celui-ci est « un jardin plutôt qu’un zoo », écrit-il dans La Vie des plantes. Une métaphysique du mélange (2016), ouvrage qui marqua le « tournant végétaliste » de la pensée contemporaine.
Les pieds dans le plat
Adolescent, il était panthéiste et pensait que tous les êtres étaient animés d’une seule et même vie. Même s’il a beaucoup travaillé la théologie médiévale chrétienne, il l’est, d’une certaine manière, resté. Ce livre obtient le prix international des Rencontres philosophiques de Monaco et sera traduit dans une dizaine de langues. Un essai dédié à son frère jumeau, décédé en 2001. Car « depuis, écrit-il dans Qu’est-ce que la philosophie ? (2019), il y a un instinct, un désir, une force qui me pousse à m’identifier à n’importe quelle chose, et à ne jamais être sûr qu’il ne s’agisse pas d’un jumeau qui a temporairement perdu son apparence ».
Profondément influencé par Bruno Latour, qui a « renversé l’ontologie », le philosophe de la gémellité Emanuele Coccia n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat. Ainsi critique-t-il certains impensés de l’écologie, notamment cette récurrente métaphore de la maison – qu’elle porte dans son nom : « écologie » signifie littéralement « science de la maison ». D’où vient cette « obsession » de la maison ? « A bien y penser, il n’y a rien de naturel dans tout cela, répond-il. Pourquoi la relation que les êtres vivants entretiennent entre eux devrait-elle ressembler à notre socialité domestique ? Avons-nous besoin qu’Ibsen et Tolstoï nous apprennent à nouveau que les maisons ne sont pas des endroits particulièrement heureux ? » De même est-il sévère avec la « criminalisation de la nutrition » par l’antispécisme et certaines formes de véganisme; parce que « l’alimentation est cet acte de réincarnation qui fait que tous les vivants prennent le corps des autres et donnent aussi le corps aux autres ».
Sa philosophie atmosphérique s’est notamment incarnée dans La Vie sensible (2010), mais aussi dans Le Bien dans les choses (2013), une réhabilitation de l’objet et notamment de la publicité, considérée comme une forme de morale. Entre Paris et Milan, où il écrit sur la « forêt verticale », nom donné aux tours végétalisées et arboricoles conçues par l’architecte Stefano Boeri, ce philosophe du mélange vogue de cocon en cocon et poursuit ses métamorphoses, sans jamais donner l’impression de papillonner.