Frédéric Keck : « Cette crise est un vrai défi pour la recherche »
« Penseurs du nouveau monde ». Dans un entretien, l’anthropologue Frédéric Keck analyse les ressorts sociaux, sanitaires et politiques d’une pandémie qui, selon lui, « va durer longtemps ».
Entretien. Anthropologue, Frédéric Keck vient de publier Les Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine » (préface de Vinciane Despret, aux éditions Zones sensibles, 2020). Il analyse la reprise de la pandémie de Covid-19.
Dans quelle mesure est-ce la lecture, l’édition et la fréquentation de Claude Lévi-Strauss qui vous ont conduit à étudier notre « monde grippé » ?
J’ai édité Le Totémisme aujourd’hui et La Pensée sauvage dans les Œuvres de Claude Lévi-Strauss en « Pléiade ». Ce double livre, paru en 1962, montre que la plupart des sociétés humaines fabriquent leurs classifications à partir des noms d’animaux et de plantes. Il souligne notamment que les nouvelles maladies sont souvent expliquées par des changements dans les relations avec les animaux. Dans son article « La Leçon de sagesse des vaches folles » (paru en italien dans La Repubblica en 1996, puis en français dans Etudes rurales en 2001), Lévi-Strauss éclaire ainsi une crise sanitaire contemporaine par les mythes des sociétés « sauvages ».
J’ai repris sa méthode en passant de la « vache folle » à la « grippe aviaire » lorsque j’ai commencé mes recherches ethnographiques en 2005. Ces crises sanitaires, qui mobilisent le principe de précaution en maximisant les risques pour les humains, obligent aussi à nous préparer à des catastrophes venues des animaux.
L’ère des maladies qui se transmettent de l’animal à l’homme – les zoonoses – nous fait-elle considérer autrement les relations entre les humains et les non-humains ?
Une anthropologie des zoonoses peut étudier de deux façons les relations entre humains et non-humains impliquées dans l’émergence de nouveaux agents pathogènes. Elle analyse comment des changements de comportements contribuent à ces émergences, comme le commerce global d’animaux sauvages qui rapproche les humains des réservoirs viraux (oiseaux pour la grippe, chauve-souris pour les coronavirus).
Mais elle peut aussi montrer comment les mesures de biosécurité visant à contrôler ces réservoirs modifient les relations entre humains et animaux. Par exemple, à Hongkong, les bouddhistes prient pour les âmes des oiseaux qui sont abattus par le gouvernement et relâchent des oiseaux achetés sur les marchés en portant des masques chirurgicaux. En tant qu’anthropologue, je cherche à décrire comment les différents points de vue impliqués dans la préparation aux émergences zoonotiques peuvent être pris en compte.
Le masque est devenu obligatoire dans les lieux publics clos. Dans quelle mesure va-t-il modifier nos relations sociales ?
Le port du masque dans les lieux publics va à l’encontre de la vision du citoyen français qui doit se présenter à visage découvert. Il s’est imposé en Europe après avoir été un objet commun en Asie depuis la crise du SRAS en 2003. La France, qui a interdit le foulard islamique en 2004, n’a pas saisi ce que cette crise a produit dans les sociétés asiatiques. Le masque retire des éléments d’interprétation dans l’interaction – il faut regarder les yeux plutôt que la bouche – et provoque des gênes matérielles et symboliques.
Mais il suscite également une étonnante inventivité dans les pratiques de fabrication. Il est devenu un signe de la prise au sérieux de la pandémie, mais cela n’exclut pas la fantaisie. Même s’il devient obligatoire dans certains lieux publics, aucune loi ne peut prescrire quel type de masque il faut porter, ce qui laisse une place à l’initiative et à la diversité.
Qu’est-ce que le Covid-19 a changé le plus fondamentalement dans nos comportements ?
Les relations sociales sont en train de devenir plus distanciées, plus virtuelles. Nous n’avions jamais autant communiqué sur Internet, mais nous ne pouvons plus nous réunir pour discuter ou faire la fête. Les projets sont comme suspendus, dans l’attente d’une résolution de la crise sanitaire qui s’étire. Pour l’enseignement supérieur et la recherche, c’est un vrai défi, car il faut prévoir des enseignements en ligne à la rentrée. Les enquêtes de terrain, qui sont le moteur du travail des sciences sociales, sont pour l’instant impossibles. Ce sont autant de défis pour la réflexion collective, qui doit apprendre à faire avec l’imprévisible.
La Chine a été le foyer du virus, mais elle n’en est plus l’épicentre. Les pays de l’hémisphère Sud sont-ils en train de devenir des « sentinelles » des pandémies ?
La Chine a étouffé les nouveaux foyers de SARS-CoV-2, comme celui de Pékin en juin, avec des mesures très lourdes de confinement et de dépistage. Le gouvernement de Xi Jinping saisit l’occasion de cette crise sanitaire pour contrôler sa population et envoyer des signaux au reste du monde, comme on le voit dans sa reprise en main de Hongkong. Les pays du Sud semblent indiquer à l’Europe les mesures qu’il faudra prendre à l’automne : Melbourne se reconfine, l’Afrique du Sud est en couvre-feu. Ce ne sont pas vraiment des sentinelles, car celles-ci lancent l’alerte au début d’une épidémie, mais ce sont bien des indicateurs que la pandémie va durer longtemps.
Une politique écologique peut-elle naître de cette crise, comme l’illustrerait notamment le résultat des élections municipales en France ?
Ces élections ont fait percevoir un besoin de relocalisation de la politique et de l’économie. Je le sens sur les marchés de mon lieu de vacances, où les gens échangent avec plaisir, alors que ces marchés ont été fermés pendant le confinement. Tandis que les marchés financiers continuent à bien se porter malgré la crise économique qui menace, les marchés aux produits frais suscitent une attractivité.
C’est une hypothèse que je vais tester dans les années à venir à propos des marchés aux animaux vivants en Chine, qui ont été dénoncés comme des lieux de saleté et de cruauté : ils répondent plutôt à un manque de confiance dans les supermarchés et à un besoin d’interaction réelle entre producteurs et consommateurs. Ce qui était à l’origine de la crise sanitaire en serait peut-être une solution : l’hypothèse est paradoxale, mais l’anthropologie part souvent de paradoxes pour construire sa méthode comparative.
La crise sanitaire a révélé au grand public cultivé cet anthropologue du « monde grippé ». La pandémie a mis en relief la pertinence de ses recherches pionnières. Directeur de recherche au CNRS au laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France, auteur des Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine » (préface de Vinciane Despret, aux éditions Zones sensibles, 240 pages, 20 euros), Frédéric Keck a marqué les esprits par ses analyses éclairées sur le Covid-19. Après avoir suivi les chasseurs de virus et virologues australiens et asiatiques, étudié la façon dont Hongkong, Taïwan et Singapour faisaient face aux zoonoses entre 2007 et 2013, il avait compris que « chaque transformation que l’espèce humaine impose à son environnement est suivie d’une maladie animale qui signale cette transformation ». Et distingué trois techniques de préparation aux catastrophes, les « trois S » : les « sentinelles », qui (comme les oiseaux contaminés) envoient des signaux d’alerte précoce ; les « simulations », qui (comme les modélisations d’épidémies) mettent en scène des scénarios du pire cas ; et enfin le « stockage » de biens prioritaires (comme les masques et les respirateurs). Une approche qui le plaça au cœur de la pensée de la catastrophe.
Né en 1974 à Villeurbanne (Rhône) – son père était professeur de toxicologie à l’Ecole vétérinaire de Lyon –, Frédédic Keck a tout d’abord fait le choix de la philosophie avant de prendre le tournant de l’anthropologie. Comme tant d’autres avant lui, de Pierre Bourdieu à Philippe Descola en passant par Claude Lévi-Strauss, dont il édita une partie des œuvres dans « La Pléiade », il décida de bifurquer afin d’ancrer sa pensée dans un objet concret. Après sa formation à l’Ecole normale supérieure auprès de Frédéric Worms – « trois années extraordinaires » à se plonger dans Matière et Mémoire d’Henri Bergson, se souvient-il –, s’imposa peu à peu la nécessité d’un terrain.
Impertinent impénitent
Il fut tout d’abord textuel, avec des travaux consacrés à Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939), sociologue et historien des idées encore largement méconnu, proche d’Emile Durkheim, cousin par alliance d’Alfred Dreyfus et intime de Jean Jaurès, un intellectuel socialiste qui oscilla toute sa vie « entre philosophie et anthropologie ». Un Alsacien aussi, comme son père. En allemand, d’ailleurs, Keck signifie à la fois « rapide » et « impertinent ». L’un de ses principaux défauts, répond-il dans un savoureux portrait chinois : « La rapidité qui dérive souvent en impétuosité, en impertinence et en impatience. »
L’homme pressé fit toutefois un long détour par la philosophie avant de se former à l’anthropologie culturelle américaine, dans la tradition de Franz Boas, Alfred Kroeber et Clifford Geertz, qu’il découvrit grâce à l’enseignement de Paul Rabinow à l’université de Berkeley. Mais son terrain expérimental fut celui de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa), créée en 1998, et alors dirigée par Martin Hirsch, qui lui proposa d’observer ses comités d’experts : « C’était une voie d’entrée privilégiée pour suivre les dispositifs de surveillance qui s’étaient mis en place en France après la crise de la vache folle », écrit-il dans Un monde grippé (Flammarion, 2010). Une position ethnographique qui lui permit de suivre les débats scientifiques sur le principe de précaution. Et le conduisit, à partir de 2005, à faire de notre « monde grippé » (du virus H5-N1 à l’épidémie de SRAS) son terrain de prédilection. Son écrivain préféré demeure Claude Lévi-Strauss, « parce qu’il concilie Proust, Comte, Rousseau et Montaigne. Quatre siècles de littérature française récapitulés dans une œuvre scientifique ». Pas étonnant de la part de celui qui, de Wuhan à Dakar – son prochain terrain d’enquête –, a résolument pris le parti du « regard éloigné ».