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La méditation, « une volonté d’approfondissement de notre rapport au monde et au réel »

« Avec la méditation, le monde devient plus vaste », observe l’écrivain Marc de Smedt, qui la pratique depuis les années 1970. Zoom sur cette technique particulièrement en vogue.

Un studio de méditation de pleine conscience, à New York, en août 2017.

« En 1968, si beaucoup ont fait leur révolution extérieure, moi, j’ai vécu ma révolution intérieure », confie Marc de Smedt. Alors jeune journaliste en proie à un stress professionnel envahissant, il décide de s’orienter vers les spiritualités orientales pour apprendre à « se centrer ». Devenu l’élève du maître zen japonais Taisen Deshimaru, qu’il suivra pendant onze ans, il estime que, dans le climat de pessimisme et d’incertitudes qui est le nôtre, la méditation peut nous apporter sens, apaisement et positivité.

Comment définiriez-vous la méditation ?

« La méditation, c’est l’arrêt de la course », disait le maître zen Kodo Sawaki. Il s’agit de cesser de s’agiter, de s’asseoir en redressant le dos, de porter son attention sur sa respiration, pour devenir spectateur de ce qui se passe en soi plutôt qu’acteur de notre tohu-bohu intérieur. « Dans le calme se trouve la sagesse ; dans la sagesse se trouve le calme », écrivait le sixième patriarche chinois [maître spirituel], Huineng, au VIIe siècle. Dogen, qui apporta le bouddhisme zen soto [la plus importante branche du bouddhisme] au Japon au XIIIe siècle, disait : « Méditer, c’est allumer une bougie dans l’obscurité. »

On trouve d’ailleurs la même idée chez Montaigne, dans ses Essais : « Il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oisiveté, s’entretenir soi-même et s’arrêter et rasseoir en soi (…). L’esprit de l’homme dérape sans cesse. »

La méditation, c’est donc, à un moment donné, sortir des activités extérieures, du chaos intérieur et de cet esprit qui vagabonde sans cesse, rasseoir tout cela et laisser reposer, à l’image d’un verre d’eau boueuse : si on l’agite sans cesse, l’eau est troublée ; mais si on le laisse reposer, la boue se dépose au fond et l’eau claire apparaît. C’est ce qui se passe dans notre esprit et notre corps en méditation.

Quand la méditation est-elle née ? Quels sont les premiers textes qui nous renseignent sur cette pratique ?

Je pense qu’elle est née en même temps que l’art des grottes, qui manifeste les premières interrogations de l’être humain face aux mystères de l’existence. Le sentiment du sacré, du mystère, la recherche intérieure remontent probablement à l’art pariétal et on le retrouvera plus tard avec les pierres dressées ou les cercles de pierres.

En ce qui concerne la méditation à proprement parler, les plus anciennes représentations de yogis aux jambes croisées datent de 2 500 avant notre ère : elles figurent sur des sceaux gravés retrouvés à Mohenjo Daro, dans la vallée de l’Indus [Pakistan actuel]. Les premiers écrits sur cette pratique remontent aux Veda, les plus anciens textes de l’hindouisme, vers le IXe siècle avant notre ère. Quant aux Yoga-Sutra, au IIe siècle avant notre ère, ils affirment que « les perturbations mentales entraînées par les petites souffrances de nos vies peuvent être dissoutes par la méditation ».

Sceau de Mohenjo-Daro (Pakistan actuel) montrant un personnage en méditation, 2 500 avant notre ère.

A quoi la méditation sert-elle ? Et, au fond, doit-elle servir à quelque chose ? En l’occurrence, ne faudrait-il pas échapper à une conception utilitariste ?

Mon maître zen, Taisen Deshimaru, disait sans cesse que notre pratique devait être mushotoku, c’est-à-dire sans but ni esprit de profit, donc dénuée de tout utilitarisme. Mais à sa mort, un autre maître au sein de l’école zen Soto a nuancé cela, car, relevait-il, « si vous n’aviez pas de but, vous ne seriez pas là ».

« C’est parce que cela nous fait du bien que l’on médite. En revanche, il faut éviter de pratiquer la méditation en espérant obtenir quelque chose »

C’est parce que cela nous fait du bien que l’on médite. En revanche, il faut éviter de pratiquer la méditation en espérant obtenir quelque chose (une meilleure productivité au travail, plus d’argent, la santé, etc.). Tout ce qui est donné dans la méditation l’est de surcroît. Si on cherche à obtenir quelque chose, on corrompt le processus : au lieu de supprimer l’ego, on le nourrit. La méditation a ceci de particulier qu’elle nécessite une certaine discipline, mais qu’elle doit, en même temps, rester une démarche désintéressée.

Les Occidentaux sont surtout familiers de la méditation de pleine conscience (ou pleine présence), qui se caractérise par son approche laïque. Cependant, les fondements de la méditation ne sont-ils pas religieux ?

Absolument. Qu’il s’agisse des yogis hindous, des moines bouddhistes ou chrétiens tels les Pères du désert, des rabbis hassidiques ou des soufis musulmans, la méditation est un acte visant à se relier au sacré, à plus vaste que soi, voire à cette énergie primordiale que l’on appelle Dieu. Elle répond à une quête d’absolu et de vérité. A mes yeux, le dénominateur commun de toutes les religions, c’est la recherche du silence – ce silence qui est la toile de fond de toute réalité. C’est quand on parvient à faire le silence en soi, disent les sages, qu’on peut être en contact avec un univers métaphysique. Cet axe, s’il est religieux, peut néanmoins tout à fait devenir laïc.

Mais ne risque-t-on pas de galvauder cette pratique en la « laïcisant », alors qu’elle a vocation à nous ouvrir à la transcendance, au sacré ?

Au contraire. Je pense que c’est une porte ouverte vers plus profond en soi, une sorte de seuil : les personnes qui s’intéressent à la pleine présence vont peut-être avoir envie d’aller plus loin, tout en restant d’ailleurs laïques, agnostiques, voire athées, et d’approfondir leurs questionnements métaphysiques – que ce soit à l’aide de la poésie, de la philosophie ou de la spiritualité. Pour moi, c’est donc une ouverture.

Prenons un exercice très concret et connu, celui du grain de raisin sec. Regardez ce grain, observez ses circonvolutions, sentez-le, faites-le tourner dans la bouche, analysez sa texture, avant de le mâcher – le plus doucement possible – et de l’avaler en constatant comment il descend le long de l’œsophage, au lieu de l’ingurgiter goulûment.

Cet exercice, parmi d’autres, ouvre un univers très vaste : à partir d’une seule petite bouchée, on accède à une autre dimension d’être et de sentir. La pleine conscience invite à être conscient de ce que l’on fait, alors que, la majorité du temps, on avale tout rond et on mâche surtout nos pensées ! Si on se met dans un état où on entre vraiment dans la nourriture, par exemple, tout à coup quelque chose se passe : le monde devient plus vaste. Et, au fond, c’est cela, la méditation, une volonté d’approfondissement de notre rapport au monde et au réel. Je ne pense donc pas que la diffusion à large échelle de la méditation soit un problème, bien au contraire : c’est une chance pour l’Occident.

Aux yeux du grand public, la méditation est plutôt vue comme une pratique orientale. Les religions monothéistes ont-elles également invité leurs fidèles à cette démarche ?

Oui, bien sûr. Dans la Bible, le mot « méditer » apparaît 17 fois, par exemple dans les Psaumes : « Sur Tes préceptes je médite. » On retrouve surtout cette notion dans la Kabbale, courant mystique juif, avec le concept de tsimtsoum, terme qui signifie « concentration, contraction, retrait », et que le philosophe Marc-Alain Ouaknin a bien expliqué dans son ouvrage du même nom.

Pour contrebalancer l’exil où l’être humain se trouve dans l’absence de Dieu, puisqu’Il s’est retiré du monde, la Kabbale nous invite à dénouer les nœuds qui emprisonnent l’âme, de créer le Messie en soi plutôt que de l’attendre. Ce travail prend différentes formes dans la tradition juive, par exemple la méditation sur l’alphabet hébraïque.

« Des jours comme le vendredi pour les musulmans, le shabbat pour les juifs et le dimanche des chrétiens étaient voués au retrait du quotidien »

De même, quand le Christ dit que « le royaume des cieux est à l’intérieur de vous », lorsque saint Antoine, ermite dans le désert égyptien au IVe siècle, affirme que « celui qui se connaît vraiment n’aura aucun doute sur son essence immortelle », ou quand maître Eckhart explique que « le fond de l’âme et le fond de Dieu ont le même fond », tous, finalement, appellent à la méditation.

Dans l’islam, la prière cinq fois par jour est, en elle-même, une forme de méditation. Le maître soufi Rûmi disait : « Cherche la réponse en ce même lieu d’où t’est venue la question », donc à l’intérieur de soi. Des jours comme le vendredi pour les musulmans, le shabbat pour les juifs et le dimanche des chrétiens étaient voués au retrait du quotidien. L’esprit de la méditation est donc présent dans toutes les traditions spirituelles.

Comment expliquer que la méditation ait été rendue populaire en Occident par le truchement de l’Orient, alors que les traditions monothéistes proposent des pratiques du même type ?

Il est vrai que la méditation est arrivée chez nous par l’intermédiaire de l’hindouisme, du bouddhisme et du taoïsme, pour une raison très simple : ces traditions ont su s’occuper du corps – chose moins évidente dans les monothéismes. Ce qui m’a le plus frappé quand j’ai découvert les philosophies orientales, en 1968, c’est que leur approche est à la fois différente et complémentaire de notre propre philosophie. Dans une certaine mesure, elles vont même plus loin, car elles sont basées sur des pratiques corporelles (yoga, tai-chi, qi gong, etc.).

Contrôle de soi et travail en équipe, deux notions-clés du vivre-ensemble que le Canada promeut à l’école à travers des exercices de relaxation et de méditation (ici, à Toronto).

C’est ce qui explique que l’Occident ait embrayé. Car s’il est difficile de discipliner son esprit avec son esprit, il est, en revanche, possible de le discipliner avec son corps. Le Bouddha disait : « On doit faire attention à son corps pour que la conscience demeure. » Les Orientaux ont su nous apporter cette approche, qui n’avait d’ailleurs pas échappé à Alexandre le Grand, dont les troupes sont allées jusqu’en Inde. Il appelait les philosophes indiens « gymnosophes », c’est-à-dire gymnastes de la sagesse. Aujourd’hui, les Occidentaux sont en train de digérer ces gymnosophies, soit en les suivant à la lettre (en se convertissant au bouddhisme), soit en adoptant des techniques rendues laïques.

La méditation connaît actuellement un engouement, au point que certains y voient une forme de matérialisme spirituel. Faut-il s’inquiéter de dérives potentielles ?

Comme dans tout secteur, des dérives sont possibles. Certains se proclament ainsi instructeurs de pleine conscience après n’avoir suivi que quelques heures de formation. Des dérives sectaires peuvent également exister, de même qu’une monétisation. Mais cette dernière existe dans tous les secteurs : on vend ainsi des livres, des soins, etc.

Que peut la méditation dans un monde en crise, sur le plan individuel et sur le plan collectif ?

La méditation a commencé à se diffuser en Occident au début des années 1970. Si elle s’est peu à peu démocratisée, c’est que les gens se sont rendu compte que ces techniques fonctionnent. Elles rassemblent leurs êtres morcelés, leur donnent un élargissement de conscience, une tranquillité d’être. De l’air, tout simplement.

A notre époque où une sorte d’angoisse diffuse imbibe tout, le fait d’apprendre à calmer ce stress est très positif. La bonne nouvelle des méthodes de méditation, c’est que ça fonctionne, mais il faut, en revanche, sans arrêt renouveler sa pratique, car nous sommes chaque jour différents : « Un jour, une vie », dit un koan [un aphorisme] zen.

Il est important de se donner des moments pour y voir plus clair et pouvoir ensuite mieux avancer, quelles que soient les difficultés du chemin. Nous avons tous les éléments en nous pour créer des endorphines et nous sentir mieux, au lieu de recourir à diverses camisoles chimiques !

Selon vous, cette mode va-t-elle encore s’accroître ou risque-t-elle de retomber ?

Je pense qu’elle va s’accroître à cause du besoin psychique et physique que nous avons, et aussi parce que des études scientifiques sont venues en corroborer les effets bénéfiques sur l’hypertension artérielle, les marqueurs de l’inflammation profonde, les réactions immunitaires, le stress, l’humeur.

La méditation permettrait même de ralentir le vieillissement cellulaire et d’améliorer la plasticité cérébrale. Le professeur [américain] Jon Kabat-Zinn a mis en avant les bienfaits que les personnes atteintes de cancer ressentent grâce à la méditation : elles vivent mieux leurs soins. Il serait important que cette pratique se diffuse dans les hôpitaux et les écoles, car elle permet aux enfants de se détendre et d’améliorer leur attention.

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite s’initier à la méditation ?

Le plus grand outil de ces techniques est la respiration. Chaque jour, on respire environ 20 000 fois de manière totalement inconsciente. Quelqu’un qui souhaite s’initier à la méditation peut donc commencer par être plus conscient de sa respiration. On peut, bien sûr, s’aider de méthodes modernes, comme celles proposées sur des applications pour smartphones, les CD de méditations guidées, par exemple ceux, pleins de bon sens, du docteur Christophe André. Après, il faut sauter le pas, trouver une technique qui nous corresponde, que ce soit le yoga, la méditation zen, tibétaine ou laïque ; il faut essayer, sentir que la personne qui vous donne le cours est efficace, humble et bienveillante.

Quoi qu’il en soit, la technique la plus immédiate est de se mettre sur une chaise, le dos droit, poser ses mains sur les cuisses, inspirer en gonflant le ventre, expirer dedans le plus lentement et le plus profondément possible – cela plusieurs fois. Si les tourbillons de pensées viennent – et ils vont forcément venir –, on ne les chasse pas, on ne les entretient pas, on ne les juge pas, on les laisse passer comme des nuages dans le ciel.

Alors que nous sommes en permanence les acteurs de notre cinéma intérieur, on voit soudain se dérouler ce cinéma presque en dehors de nous. Dans la méditation, le grand ego – celui qui vient chercher le calme, la profondeur – regarde le petit ego mesquin, futile et agité. Il me semble important d’avoir des instructeurs ainsi que d’apprendre des techniques. Et de ne pas oublier l’aspect altruiste de la méditation qui se résume dans une formule du Bouddha : « En méditation, j’empreins mon visage et mon être de bienveillance envers tout ce qui existe d’animé et d’inanimé. »

Cette pratique est-elle déconseillée à certaines personnes, par exemple en cas de troubles psychiatriques ?

Seul un médecin pourrait en juger. Mon maître zen disait cependant que le dojo – le lieu où on pratique la méditation – n’est pas un hôpital et que les personnes trop névrosées ne peuvent rester en méditation, car elles bouillent littéralement. Néanmoins, certains médecins, tels Christophe André et son équipe, ont recours aux techniques de méditation laïque, à l’hôpital Sainte-Anne (Paris), auprès de patients dépressifs. Et le professeur Jean-Gérard Bloch a créé à la faculté de Strasbourg le premier diplôme universitaire « Médecine, méditation et neurosciences ».

La méditation ne risque-t-elle pas de nous couper du réel ?

Pour moi, la méditation est complémentaire de l’action. Il ne s’agit évidemment pas de s’enfermer dans cette démarche, mais de pratiquer quelques minutes par jour, dans des moments de pause. La méditation rend le réel à la fois plus profond et plus dense, car on ne le voit plus à travers le prisme de notre mental surchargé.

Marc de Smedt, le 4 février 2020.

Vous pratiquez vous-même la méditation depuis les années 1970 et avez été initié par le maître zen Deshimaru. Quels changements cela induit-il dans votre existence ?

Je suis un hyperactif : éditeur, écrivain, j’ai aussi été journaliste et j’ai toujours eu plusieurs fers au feu. Le fait de méditer, que ce soit immobile ou en mouvement (à travers le tai-chi et le qi gong), me donne le la de la journée, me rassemble. Cette pratique m’apporte beaucoup de calme, de positivité et de sens, dans un monde qui en semble souvent dépourvu. C’est un vrai luxe !

Virginie Larousse

Contacts en Drôme, Ardèche et Isère :

Tel : 04 75 21 00 56

Courriel : resonancedrome@gmail.com

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