«Un dictateur, c’est un bon père de famille»: les leçons du maître Benedetti
Les discours, surtout sur Internet, conspirationnistes, confusionnistes, complotistes et négationnistes touchent jusqu’à 14 % des habitantes et habitants ( En France). Ces théories fantaisistes inspirées par l’Extrême Droite et repris maintenant par l’Extrême Gauche et Antifa jouent sur les peurs et les pertes de sens. L’Extrême Droite est elle en train de gagner la bataille des idées ? (2/20). MCD
programme qui sert à forger le mental des troupes du camp d’été de Jeune Nation.

Tous les étés, des nationalistes organisent leurs camps sur le modèle du scoutisme. Retrouvez «Mort aux Juifs»: infiltration dans un camp d’été fasciste» pour revivre les premières journées de labeur des membres du groupe identitaire Jeune Nation et «Maréchal nous voilà, l’endoctrinement en chantant» pour vous familariser avec les rituels qui y sont pratiqués.
Les petits soldats regagnent leurs tentes aux alentours de minuit. Après une journée éreintante physiquement, baladés entre les ordres, les tâches ingrates, les séances de sport, les discours politiques et les veillées, les corps rompus n’arrivent pas à trouver un sommeil vraiment réparateur. Toutes les heures, des binômes se relaient pour une balade nocturne afin d’inspecter les alentours du site. Le parcours est précis. Les uns remplacent les autres au pied de la bougie qui éclaire la croix celtique. Après s’être assurés de leur vigueur, ils montent la colline sans faire de bruit. Ils longent les barrières qui bordent la prairie avant de s’approcher de l’orée de la forêt. Puis retournent auprès de la bougie.
Chaque binôme repart pour une tournée sans jamais s’interrompre tant que la relève n’est pas encore arrivée. Surveiller ce camp, c’est s’assurer qu’aucun «ennemi» ne viendra perturber les troupes. Pour repérer les antifascistes et les agents des renseignements généraux, les organisateurs ont sorti les grands moyens: lunettes de vision nocturne et torches militaires. Leurs adversaires ne viendront jamais, mais l’adrénaline que procure cette guerre des boutons fédère.
Un corps sain
Tous les jours dès l’aube à 6 heures du matin, la troupe est sommée d’être en tenue de sport et prête à partir. «Couille de loup» dort habillé: «Comme ça je gagne un peu de temps, quand le réveil sonne je suis déjà prêt.» Le retard n’est pas toléré. Si l’un des membres du camp est absent à l’heure précise, tout le monde écope de plusieurs séries de pompes. Cette règle vaut pour tous les rassemblements. Yvan Benedetti joue au capitaine. Il mène ses «amis» dans la forêt pour une séance où se succèdent footing, pompes, exercices en groupe, puis encore footing, pompes, footing et pompes…
Le troisième jour, certains crachent leurs poumons. «Couille de loup» manque plusieurs fois de chuter. Yoann le récupère et fait tout pour qu’il retrouve la motivation. Le jeune homme est est un habitué de l’entraînement militaire. Membre du bataillon des chasseurs alpins, il se distingue par son crâne rasé et un corps affûté affublé d’un treillis de camouflage.
«Allez, on lâche rien les fachos! On est une belle troupe de fachos et on l’assume!» Yvan Benedetti, militant d’extrême droite
Il prône une révolution nationaliste et dictatoriale. Pour lui, rien n’est plus sacré que «la cause», à laquelle il contribue en venant transmettre quelques-unes de ses compétences. Le soir et le matin, il enchante les petits soldats rassemblés autour du drapeau des notes de son clairon militaire.
Benedetti entend motiver sa communauté en la bombardant de hurlements: «Allez, on lâche rien les fachos! On est une belle troupe de fachos et on l’assume!» Malgré l’heure précoce, le soleil inonde déjà la prairie où se retrouvent les jeunes scouts antisémites. Pendant leur séance d’étirements, ils livrent bagarre contre les moustiques. L’occasion pour le gourou de lâcher l’une des allégories qu’il affectionne tant: «Tuez-les tous, tuez les moustiques qui vous sucent le sang comme les Juifs qui vous sucent votre argent!»
Les cours du maître Benedetti
Une partie des journées est consacrée aux conférences sur l’ultranationalisme. C’est l’occasion de détendre les corps et d’abreuver les esprits. Il se murmure que Pierre-Marie Bonneau, l’avocat de Jeune Nation, sera présent dans la semaine. Mais pour le moment, Benedetti fait office de professeur d’école pour les premières heures de cours. Son discours, répétitif, reprend les poncifs des thèmes nationalistes: retour à la monarchie, travail-famille-patrie, rejet du 14 juillet 1789 en tant que symbole d’une révolution bourgeoise et instauration d’une dictature bénéfique pour tout le monde.
Le discours du maître se fait parfois nébuleux. La dictature est loin d’être pour lui un sujet tabou: «Un dictateur, c’est juste un bon père de famille. Il ne fait pas ce qu’il veut faire, ni ce que les autres veulent faire. Il fait ce qu’il doit faire pour le bien de tous.» Aussi «les individus doivent être mis sous contrainte pour le salut de la nation». Cette dernière est comparée à un chêne dont les origines sont les racines et les traditions, la sève: «Le système mondialiste gouverné par les Juifs et les francs-maçons transforme notre chêne en pommier. La race blanche est en train de disparaitre au profit d’une société multiculturelle.» Il justifie la colonisation car «les Français étaient réduits en esclavage au Maghreb et que ce n’est que pour se défendre que la France a mené une politique expansionniste».
Certains écoutent, d’autres moins. Un enfant d’à peine 12 ans préfère dessiner. Sur son carnet, il exécute au crayon quatre couleurs de parfaits drapeaux nazis. Le discours est perturbé par les pleurs d’un bébé que ses parents ont baptisé Blanche.
Pour prendre la parole, il faut lever la main: le bras et la paume de la main tendues, presque à l’horizontale, accompagnées d’un petit rictus dans le cas de Guillaume. Celui qui hurle «mort aux Juifs» toute la journée tente de participer. Physique impeccable, biceps de boxer poids mi-lourd, coude orné d’un tatouage. Ce dernier représente une toile d’araignée accrochée à trois symboles: une croix catholique, une autre celtique, sans oublier la croix gammée tristement célèbre. À la question: «Connaissez-vous des hommes d’État que l’on peut prendre comme référence?», les réponses fusent. «Franco» est sur toutes les lèvres. Le général fait partie de la famille. Le dictateur espagnol est l’arrière-petit-fils de Louis de Bourbon, prétendant au trône de France. Une voix plus douce s’élève et propose «Perón». On chuchote: «C’est qui, déjà, Perón? –C’est l’Équateur.» C’est en réalité l’ancien président et militaire argentin, jamais considéré comme un dictateur, mais dont les accointances avec d’anciens criminels de guerre nazis en font un modèle pour Ombeline.
La jeune femme apparaît souvent de dos sur les réseaux sociaux, faisant le salut nazi. En fin d’études d’école d’ingénieur, cette fille de militaire a fait ses gammes chez les scouts d’Europe et à l’École des pupilles de l’air. Physique svelte, cheveux dorés, yeux cérulés, elle incarne la définition parfaite du rêve aryen. Elle est venue avec Joséphine, une amie, son antithèse –fort strabisme, démarche gauche, surpoids, voix altérée. Elle n’y connaît rien au fascisme. Sa camarade l’a embrigadée. Ces deux-là font partie d’un troisième groupe, celui des femmes, que l’on nomme les «caryatides». Ombeline en est la cheffe. Contrairement aux bermudas beiges imposés aux hommes, elles doivent porter une jupe longue bleue marine. Elles sont vouées aux tâches culinaires mais ont tout le loisir de participer aux activités proposées.
Voir des ennemis partout
Dans la prairie, deux sacs de boxe sont accrochés à une corde. Ces ultranationalistes se sentent en danger. Ils ont trop d’ennemis pour se reposer. On les forme donc au self-defense. Des bagarres contre les antifa ou le GUD, Benedetti en a connues plusieurs. Cependant, l’activité sportive phare du séjour reste la course d’orientation nocturne. Elle conclura la semaine éprouvante. Ceux qui vont au bout gagnent leur béret fasciste et l’adoubement du gourou. Pour s’y préparer, on fait quelques révisions et sorties en binôme. Malgré la récurrence annuelle de l’épreuve, beaucoup ne savent pas se servir d’une boussole. C’est le cas de Jérôme. Lors de son premier entraînement, cet ancien agent de sécurité de la région lyonnaise a planqué son téléphone dans sa chaussure.
L’épreuve ne pose de problème majeur à aucun membre du groupe. Mais en matière d’orientation, la plus aboutie reste celle qu’opère Yvan Benedetti sur leur mental. En leur martelant indéfiniment son discours, en les épuisant physiquement, en jouant sur la corde socio-affective et sur la peur, Benedetti s’emploie parfaitement à court-circuiter les capacités de réflexion critique de ses stagiaires.
Le dernier jour du camp, un dimanche après-midi de juillet, une certaine France célèbre dans les rues la victoire de son équipe de football en finale de la Coupe du monde de football. Au milieu d’une prairie isolée, la «bête immonde» reste tapie.
Année après année, elle nourrit plusieurs de ses enfants antisémites dans des assiettes décorées du portrait du Maréchal Pétain.
«Mort aux Juifs»: infiltration dans un camp d’été fasciste
Chez Jeune Nation, l’effort et la sueur sont les atouts idéaux pour parfaire l’endoctrinement des volontaires.

Tous les étés, des nationalistes organisent leurs camps sur le modèle du scoutisme. Nous vous proposons trois épisodes immersifs pour cerner la vie au quotidien des membres d’un groupe identitaire.
Le sourire aux lèvres, Youri, chef de camp se saisit de la pioche: «J’ai l’impression d’être un nègre en Afrique en train de chercher de l’eau!» Depuis plus d’une demi-heure, trois apprentis nationalistes se relaient pour creuser une feuillée à l’orée d’une forêt. La tâche est pénible, mais l’ambiance joviale. Les discussions sont simples, certains se demandent s’il faut creuser plus, d’autres se questionnent à propos de l’utilité de cette feuillée: «Il y a des toilettes à disposition à 200 mètres du camp…» Alertée par le frottement des feuillages et l’ombre d’une imposante silhouette, la petite troupe change son comportement. Les mains sortent des poches, un outil est ramassé, les coups de pelles et de pioches sont plus nerveux, pas question de passer pour un fainéant auprès du père spirituel.
Yvan Benedetti mesure près d’un 1,90 mètres pour 100 kilos. L’ancien conseiller municipal du Front national expulsé du parti est aujourd’hui l’un des porte-parole du Parti nationaliste français et président du groupuscule identitaire Jeune Nation. Mains sur les hanches, le regard sur ses ouailles, il affiche un regard satisfait. La feuillée creusé, Yvan Benedetti saisit son talkie-walkie: «Les filles? Le dîner est prêt dans combien de temps?»
Été 2018, comme depuis dix ans, quelques dizaines d’ultranationalistes se retrouvent pour un camp d’été d’une semaine, organisé par Benedetti. Cette année, la promotion sera nommée Œuvre française. Un nom qui fait référence à l’ancienne appellation de Jeune Nation. Le groupe a été dissous par Manuel Valls après l’affaire Clément Méric. L’organisation n’a jamais cessé son activité. En 2019, Yvan Benedetti a pourtant été condamné en appel à huit mois de prison avec sursis pour reconstitution de ligue dissoute. En dépit du verdict, le camp est encore organisé en 2020. Le but du séjour: fédérer autour d’idées fascistes et antisémites, recruter, former, manipuler les plus jeunes pour les préparer à une révolution ultranationaliste.
Une organisation sous le signe des symboles
L’adresse est toujours donnée au dernier moment après «aval de l’autorité». Nous sommes en pleine campagne, à quelques kilomètres de Montauban. Pierre Verdier, un proche de Jean-Marie Le Pen a cédé l’un de ses pâturages. Cet assureur a tenté plusieurs fois de se faire élire dans sa région. Sa dernière tentative date de 2017 aux législatives sous le nom du Parti de la France, sans succès. La maison surplombe plusieurs champs aux forts dénivelés. De là, on aperçoit des pans de vallées où cohabitent terres agricoles et forêts vertes. En cette fin de journée d’été, les jeunes volontaires se retrouvent. On s’accueille: «Salut ami!» Que l’on se connaisse ou pas, ici, on se nomme «ami», comme d’autres se nomment «camarades». Le salut est protocolaire, au lieu de s’empoigner les mains, on se serre l’avant-bras, un moyen symbolique de se reconnaître.
À l’heure dorée du premier jour, le soleil tape encore sur la colline et plusieurs s’acharnent à hisser un mât arraché à la forêt. C’est sur celui-ci que sera hissé le drapeau français. À quelques mètres d’eux, un cube. Des croix celtiques sont incrustées sur ses faces. Elles illumineront les veillées nocturnes. Encore rangé, un drapeau du Parti nationaliste français doit habiller le ciel, tandis qu’une croix celtique sculptée attend de trôner au pied d’un chêne. Elle représente les nationalistes disparus pour «la cause». Plus tard, des t-shirts seront distribués. Des consignes ont été données sur les tenues à porter. Tout le monde doit se ressembler. Le but est d’effacer les identités pour mieux endosser le costume de la «bête immonde».
L’obéissance aux règles et à la hiérarchie
Dans ce paradis de campagne aux espaces immenses de verdure, la vie de chaque individu est dictée par les règles du camp: obéir et demander l’autorisation avant toute initiative. Installer sa tente, par exemple, requiert la validation de Youri, nommé chef de camp. Artisan électricien, ancien agent de sécurité, le jeune homme est affûté. Souriant et pédagogue, c’est le fils spirituel parfait pour un patriarche tel que Benedetti. C’est lui qui décide de l’heure des repas, de la disposition des éléments du camp et de l’horaire de la douche. C’est à lui aussi qu’incombe le rôle de crieur du «garde à vous». L’heure de la toilette, bien qu’imposée, est l’un des rares moments non supervisés. Certains y vont de leurs théories antisémites.
Arnaud, salarié dans un hôpital de l’Est, est l’un des plus bavards. Incarnation extrême du cliché de l’ultranationaliste de base, il est souvent raillé au sein de la troupe. Surnommé «couille de loup», il est chétif, sa démarche est gauche, sa voix sonne aigu. C’est l’un des plus aguerris en matière de rhétorique de l’ultra-droite. Pour lui, les camps d’exterminations n’ont pas existé. Sa révélation a eu lieu lors d’un séjour pédagogique: «On est entrés dans une salle et on m’a expliqué qu’ici, jusqu’à cent personnes pouvaient avoir été gazées d’un seul coup. Sauf qu’on était trente et qu’on arrivait à peine à y entrer. C’est là que j’ai compris qu’il y avait un problème et que j’ai fait mes recherches. Il n’y a jamais eu de chambre à gaz, c’est une invention du système judéo-maçonnique.»
«J’ai fait mes recherches. Il n’y a jamais eu de chambre à gaz, c’est une invention du système judéo-maçonnique.»
Arnaud, membre du camp Jeune Nation
Son dos est tapissé à l’encre d’un Christ sur la croix, accompagné du sigle du PNF, pour Parti nationaliste français. Arnaud a bien appris sa leçon. Il sait pourquoi il est venu: «On fait beaucoup de sport et d’efforts, c’est très dur pour moi mais on se soutient tous. La manière qu’on a de se saluer avec l’avant-bras, ça résume tout: ça veut dire que si tu tombes, quelqu’un est là pour te rattraper.»
Les repas se prennent dans un esprit convivial mais toujours de manière ordonnée. Deux personnes sont désignées pour le service. Les femmes restées en cuisine remplissent les gamelles. On commence toujours par les plus anciens, Benedetti et Veyret-Passini, son lieutenant. Certains récitent une prière avant de manger, ici on est catholique ou rien. D’autres sont plus expressifs. L’un d’entre eux a pour habitude de lancer des «Sieg Heil!» à toute heure. C’est lui qui fait souvent rire la petite troupe. Le repas se termine quand les chefs le décident.
La construction d’un camp, la destruction du mental
Le levé du deuxième jour est l’occasion d’installer définitivement le camp. Pour le gourou, cela permet de rappeler à sa communauté que «l’homme blanc a toujours été un bâtisseur. Ici, on est entre nous, entre Blancs, on se comprend». La forêt sert à dresser un abri pour se protéger du soleil pendant les repas. On abat plusieurs arbres pour faire des bancs dans le but de s’asseoir et contempler le patriarche pendant les veillées. En ce milieu de première matinée, la radio de ce dernier grésille: «La tronçonneuse est cassée, on peut pas la réparer. –Reçu, il faut couper les arbres à la machette.» Mauvaise nouvelle pour la troupe, excellente pour les responsables.
Les ouailles s’épuisent un peu plus, les esprits n’en seront que plus réceptifs pour assimiler les idées infusées lors de la veillée du soir. Chacun se relaie dans une chaleur déjà étouffante pour détruire l’écorce en même temps que la paume de ses mains. Ces efforts s’ajoutent à ceux de la logistique. Une difficulté a encore été ajoutée à celle du labeur: couper les arbres de l’autre côté d’un ruisseau asséché. Les troncs transportés glissent sur les épaules tandis que les chaussures s’enfoncentt dans la boue. Pour se donner du courage, celui qui s’emploie déjà à hurler «Sieg Heil» change de slogan: «Mort aux Juifs!»
Ronan Mael
