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Rentrée des essais : au-delà du Covid-19

La pandémie en cours fera bien sûr l’objet de nombreuses parutions cet automne. Mais la curiosité dans tous les domaines, histoire, écologie, sociologie, philosophie, sciences… pourra aussi être amplement satisfaite.

La pandémie de Covid-19, après nous avoir cloués sur place pendant deux mois, allait-elle figer la vie intellectuelle ? La production massive d’essais de circonstance qui a suivi le confinement pouvait le laisser craindre, tant l’obsession, le sujet hégémonique, envahissant, peuvent mettre en péril la vitalité de la pensée. Par bonheur, il n’en est rien : les essais qui seront publiés entre la fin août et novembre partent au contraire en tous sens, dans un beau témoignage de la variété des formes, des méthodes, des angles, des partis pris qui irriguent la réflexion individuelle et collective.Femme Lisant Un Livre Sur Le Sol | Photo Gratuite

Plusieurs livres, bien sûr, tentent d’analyser la situation sanitaire. Ils sont même nombreux. Mais ils apportent précisément une démonstration de cette diversité. Tempête parfaite. Chronique d’une pandémie annoncée, du microbiologiste Philippe Sansonetti (Seuil), ou La Vague, du pédiatre Renaud Piarroux (CNRS Editions), font le point sur les aspects médicaux. D’autres abordent les questions sociales – Signaux d’alerte, de Frédéric Keck (Desclée de Brouwer), Ce qui vient… demain, de Stéphane Paoli (Les Liens qui libèrent), ou le collectif Dessine-moi un pangolin. L’après-crise (Au diable vauvert) – ou tentent une approche philosophique, tel Jean-Luc Nancy dans Un trop humain virus (Bayard).

Incontournable écologie

L’analyse environnementale de la crise est également présente. On la retrouve dans La Fabrique des pandémies. Préserver la biodiversité, un impératif pour la santé planétaire (La Découverte), de Marie-Monique Robin, en collaboration avec Serge Morand, qui fait aussi paraître L’Homme, la faune sauvage et la peste (Fayard). Au demeurant, les sujets écologiques dépassent très largement le champ de nos inquiétudes virologiques. C’est, en l’occurrence, une tendance forte et quasi obsessionnelle de l’édition de non-fiction depuis plusieurs années.

Comme toujours, quand un sujet prend une telle place, il y aura du tri à faire entre ce qui renouvelle et ce qui, déjà, répète. Mais le dynamisme, en la matière, est incontestable, et il est possible de s’en réjouir. Citons, pour l’heure, La Cité écologique. Pour un éco-républicanisme (La Découverte), de Serge Audier (collaborateur du « Monde des livres ») ; Maurice Genevoix, l’écologiste de demain, de Jacques Tassin (Odile Jacob) ; Etre la rivière, de Sacha Bourgeois-Gironde (PUF) ; L’Invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Eden africain, de Guillaume Blanc (Flammarion) ; ou encore Chicago, métropole de la nature, de William Gonon (Zones sensibles).

Les éditions du Seuil, fidèles à leur engagement ancien dans ce domaine, sont au rendez-vous. Figurent ainsi à leur programme pas moins de quatre livres significatifs, historiques, militants ou philosophiques : Ivan Illich. L’homme qui a libéré l’avenir, de Jean-Michel Djian, La Fin de la mégamachine, de Fabian Scheidler, Les Révoltes du ciel. Une histoire du changement climatique, XVe-XXe siècle, de Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, et l’« anthologie d’écologie politique » consacrée à André Gorz (1923-2007), Leur écologie et la nôtre.

Sujets inattendus

Pour autant, les sujets les plus récurrents côtoient partout les plus inattendus ; à l’urgence sociale ou politique répond une nécessité d’une autre nature, moteur des travaux d’une vie ou d’un moment. Toujours au Seuil, Alain Schnapp racontera Une histoire universelle des ruines. Des origines aux Lumières, et Georges Vigarello, Une histoire de la fatigue. Du Moyen Age à nos jours. Krzysztof Pomian publie le premier tome du Musée, une histoire mondiale, qui en comptera trois (Du trésor au musée, Gallimard). Olivier Ansart dénonce « l’imposture du bushido dans le Japon moderne », sous-titre de Paraître et prétendre (Les Belles Lettres).

Philosophie, histoire, théorie littéraire, psychologie : dans tous les domaines se mélangent les sujets universels et les questions particulières, ou les manières particulières d’aborder l’universel. Se retrouvent ainsi côte à côte dans cette bibliothèque de hasard Américanisation. Une histoire mondiale (XVIIIe-XXIe siècle), de Ludovic Tournès (Fayard), et Histoire des citoyens du monde. Un idéal en action de 1945 à nos jours, de Michel Auvray (Imago), Les Jardins de France. Une histoire du Moyen Age à nos jours, de Jean Vassort (Perrin), et La Vie sociale des choses. L’animisme et les objets, de Monique David-Ménard (Le Bord de l’eau), Damia, une biographie de la chanteuse réaliste par Francesco Rapazzini (Bartillat), et Friedrich Nietzsche. Vies, œuvres, fragments, de Jean-Luc Bourgeois (L’Eclat), ou encore La Rencontre, une philosophie, de Charles Pépin (Allary), et Une philosophie de la solitude (Allia), de l’écrivain et philosophe britannique John Cowper Powys (1872-1963).

Passant du contraste ou de la contradiction à la continuité, les livres, parfois, concourent à des ensembles imprévus, comme on le voit avec la double apparition de Jeanne d’Arc, dans la biographie que lui consacre Valérie Toureille (Perrin) et sous la plume de Philippe Contamine, auteur de Jeanne d’Arc et son époque. Essais sur le XVe siècle français (Cerf). Quant à elle, l’histoire immédiate réunit, par exemple, la grande enquête de Denis Peschanski, Laura Nattiez et Francis Eustache, 13-Novembre (Odile Jacob), et le Journal d’un rescapé du Bataclan. Etre historien et victime d’attentat, de Christophe Naudin (Libertalia).

« Têtes d’affiche »

Il en est cependant des essais comme de la littérature : pas de rentrée sans « têtes d’affiche », ou du moins sans livres précédés par leur réputation ou par l’importance intemporelle de leur sujet. C’est à l’évidence le cas du Churchill, d’Andrew Roberts (Perrin), qui fut un événement au Royaume-Uni, ou d’une autre biographie britannique, Louis XIV, roi du monde, de Philip Mansel (Passés composés), comme de la nouvelle enquête, particulièrement attendue, de Philippe Sands, La Filière. Chronique de la fuite d’un haut dignitaire nazi (Albin Michel).

Mais aussi, à des titres divers, de Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur ?, de Gisèle Sapiro (Seuil), de Français, on ne vous a rien caché, de François Azouvi (Gallimard), du troisième tome de la série « Mondes en guerre », coordonnée par Hervé Drévillon, Guerres mondiales et impériales, 1870-1945 (Passés composés), sous la direction d’André Loez (collaborateur du « Monde des livres »), du Pacte des diables. Une histoire de l’alliance Staline et Hitler, de Roger Moorhouse (Buchet-Chastel), d’Hitler, les « Protocoles des sages de Sion » et « Mein Kampf », de Pierre-André Taguieff (PUF), ou du Magasin du monde. La mondialisation par les objets du XVIIIe siècle à nos jours, dirigé par Pierre Singaravélou et Sylvain Venayre (Fayard).

Citons aussi les souvenirs de deux historiens, Jours anciens, de Michel Winock (Gallimard), et Le Rocher de Süsten. Mémoires 1942-1982, de Jean-Noël Jeanneney (Seuil), ceux de deux éditeurs, La Vie comme un livre. Mémoires d’un éditeur engagé, d’Olivier Bétourné (Philippe Rey), et Singulier pluriel. Conversations, de Maurice Olender (Seuil), ou encore les mémoires posthumes de la grande philosophe hongroise Agnes Heller, La Valeur du hasard. Ma vie (Rivages).

Sans oublier les deux derniers tomes des Ecrits politiques, de Cornelius Castoriadis, Ecologie et politique et Sur la dynamique du capitalisme et autres textes (Sandre), Vivement le socialisme ! Chroniques 2016-2020, de Thomas Piketty (Seuil), La Musique ou la vie, de Claude Hagège (Odile Jacob), Bouleversement. Les nations face aux crises et au changement, de Jared Diamond (Gallimard), L’Emancipation. Essais de philosophie politique, de Vincent Peillon (PUF), Le Nouveau Nom de l’amour, de Belinda Cannone (Stock), Dans la peau de l’étranger, d’Ai Weiwei (Actes Sud), Sidération et résistance, de Frédéric Worms (Desclée de Brouwer), Afropea. Utopie post-occidentale et post-raciste, de Léonora Miano (Grasset), Un coupable presque parfait. La construction du bouc émissaire blanc, de Pascal Bruckner (chez le même éditeur), Sept jours. 17-23 juin 1789, la France entre en révolution, d’Emmanuel de Waresquiel (Tallandier), Sur les gens ordinaires, de Christophe Guilluy (Flammarion), La Planète catholique, une géographie culturelle, de Jean-Robert Pitte (Tallandier), Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, de Cynthia Fleury (Gallimard), ou Contretemps, de Patrick Boucheron (Seuil).

Emancipation féministe

« Ne nous libérez pas, on s’en charge » : le slogan claque sur la couverture du livre coécrit par Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel. Sous-titre : Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours (La Découverte). Le courant de curiosité, de goût du savoir et de la pensée qui porte cette rentrée ne serait pas aussi puissant s’il ne rencontrait aussi, comme chaque année désormais, le souffle de l’émancipation féministe, qui traverse plus de livres qu’on ne peut en citer. Tout de même, La Puissance des mères. Pour un nouveau sujet révolutionnaire, de Fatima Ouassak, Nos mères. Huguette, Christiane et tant d’autres, une histoire de l’émancipation féminine, de Christine Détrez et Karen Bastide (eux aussi à La Découverte), Rage Against the Machisme, de Mathilde Larrère (Le Détour), Pour un féminisme universel, de Martine Storti (Seuil), ou le nouvel essai de Marie-Jo Bonnet, La Maternité symbolique. Etre mère autrement (Albin Michel), devraient notamment faire parler d’eux.

Seront-ils, eux et tous les autres, à la hauteur des attentes ? Les promesses de la rentrée, on le voit, abondent, sous les formes les plus diverses, parfois les plus enthousiasmantes. Reste à savoir si elles seront tenues. « Le Monde des livres » s’efforcera d’apporter des réponses durant la saison qui s’ouvre.

Résultats scientifiques

Mettre à la portée du public les savoirs scientifiques à la fois les plus variés, les plus rigoureusement établis (espérons-le) et les plus attrayants possible est une mission dont l’édition française s’acquitte avec une vigueur que cette rentrée ne dément pas. Vous ne savez rien sur ce que vous avez sous les pieds ou au-dessus de la tête ? Underland. Voyage au centre de la Terre, de Robert Macfarlane (Les Arènes), et Etoiles. Une histoire de l’Univers en cent astres, de Florian Freistetter (Flammarion), devraient pouvoir vous éclairer. Si vous n’avez qu’une idée vague sur la manière dont vous êtes vous-même fait, Bill Bryson vient à votre secours avec Une histoire du corps humain à l’usage de ses occupants (Payot), comme Evelyne Heyer, qui publie L’Odyssée des gènes ou, pour peu que vous poussiez cette curiosité jusqu’aux frontières de la vie, Stéphane Charpier dans La Science de la résurrection (l’un et l’autre chez Flammarion).

Les plus grands scientifiques se livrent aussi à l’exercice, tels le Prix Nobel de physique Serge Haroche dans La Lumière révélée. De la lunette de Galilée à l’étrangeté quantique et le neurologue Lionel Naccache dans Le Cinéma intérieur et la conscience (Odile Jacob dans les deux cas). D’autres tentent de renouveler les approches, à l’instar de Julien Bobroff (La Quantique autrement, Flammarion), et de varier les angles, comme en témoignent Faouzia Charfi dans La Science en pays d’islam (Bayard), ou Emmanuel Bigand et Barbara Tillmann dans La Symphonie neuronale. Pourquoi la musique est indispensable au cerveau (HumenSciences). Enfin, plusieurs auteurs questionnent les relations de la science et de la société. On peut notamment citer Arnaud Saint-Martin (Science, Anamosa), ainsi qu’Elena Pasquinelli et Mathieu Farina (L’Art de faire confiance. Pour un nouveau contrat entre la science et les citoyens, Odile Jacob).

Derrière le rideau de fer

L’histoire du bloc soviétique est l’objet de nombreuses recherches dans le monde anglophone et à l’est de l’Europe. Même si seule une petite partie de cette production est traduite, cela nous vaut de découvrir, chaque année, plusieurs livres passionnants. Tel sera peut-être à nouveau le cas, en cette rentrée, avec ceux que deux auteurs britanniques consacrent à des sujets connexes, Un espion parfait. Richard Sorge, le maître agent de Staline, d’Owen Matthews (Perrin), et Agent Sonya. La plus grande espionne de la Russie soviétique, de Ben Macintyre (De Fallois). Il faudra aussi regarder de près un essai au titre provocant, Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, de l’Américaine Kristen Ghodsee (Lux).

Outre une curiosité historique, le Journal 1952-1964 (Fayard), de Maurice Thorez, secrétaire général stalino-compatible du Parti communiste français de 1930 à 1964, les auteurs français ne seront cependant pas totalement en reste. Bernard Lecomte fait ainsi paraître KGB. La véritable histoire des services secrets soviétiques (Perrin), et Jean-Jacques Marie, en novembre, Vivre dans la Russie de Lénine (Vendémiaire). De plus, trois retours sur l’histoire de l’Allemagne de l’Est, aux angles, méthodes et points de vue contrastés, pourront alimenter le débat : les souvenirs du dramaturge Gérald Sibleyras (Une blouse serrée à la taille, De Fallois), La RDA après la RDA. Des Allemands de l’Est racontent, d’Agnès Arp et Elisa Goudin-Steinmann (Nouveau Monde), et le nouveau livre d’un des meilleurs spécialistes français de la dictature est-allemande : 24 heures de la vie en RDA, d’Emmanuel Droit (PUF).

Savoirs animaux

Des singes, des chiens, des kangourous, des larves, des chevaux… La ménagerie de la rentrée est particulièrement fournie. Et les approches des formes de la vie animale, particulièrement variées. Théologie, avec Xavier Loppinet qui, dans Mon chien me conduira-t-il au paradis ? (Cerf), analyse la relation avec nos animaux domestiques à la lumière de « l’amitié cosmique ». Philosophie des métamorphoses du vivant, avec Le Livre des larves, de Marion Zilio (PUF). Ethologie, bien sûr, avec l’un des maîtres contemporains de la discipline, Frans de Waal, qui publie Primates et philosophes (Le Pommier), une réflexion sur la moralité des primates, humains ou non. Ou philosophie encore, avec l’Essai de métaphysique animale, de Charles-Martin Fréville (CNRS Editions).

Quelle que soit leur discipline, les auteurs de cette bibliothèque bestiale partagent une même interrogation sur les places respectives de l’animal et de l’homme dans la nature, qu’ils réfléchissent à l’importance du monde équestre dans les civilisations humaines (le classique Le Cheval dans la vie quotidienne, de Bernadette Lizet, enfin réédité par CNRS Editions), cherchent secours auprès des bêtes (Sauver l’homme par l’animal, de Georges Chapouthier, chez Odile Jacob en novembre), les observent réfléchir (Comment pensent les animaux, de Loïc Bollache, HumenSciences) ou, comme le fait la philosophe Joëlle Zask dans Zoocities. Des animaux sauvages dans la ville (Premier Parallèle), enquêtent sur les kangourous qui arpentent les rues australiennes, ou les coyotes, celles de New York.

Vies anonymes

Qu’est-il arrivé à Jeanne Barret quand, en 1767, la jeune paysanne s’est embarquée clandestinement sur un navire de Bougainville, habillée en garçon ? Réponses multiples dans L’Aventurière de l’Etoile, de Christel Mouchard (Tallandier). Qu’est-il passé par la tête de Jean-Marie Bladier pour qu’en 1905 il découpe celle d’un camarade ? Philippe Artières exhume la confession du jeune criminel dans Un séminariste assassin (CNRS Editions). Autre exhumation : celle des mémoires d’un aventurier écossais, William Lockerby, qui raconte comment, en 1808, il a été abandonné sur les îles Fidji : son texte s’appelle Le Santal et les Cannibales et il est publié aux éditions Anacharsis, qui font aussi paraître les souvenirs de l’officier de marine Watkin Tench sur la colonisation de l’Océanie (Expédition à Botany Bay. La fondation de l’Australie coloniale).

L’enquête sur des vies anonymes est un art de répondre aux questions que vous ne pouviez vous poser, de vous intéresser soudain à de parfaits inconnus. Que nous disent sur nos civilisations, nos sociétés, ou les sociétés les plus éloignées, les trajectoires individuelles ? Que dit chacun sur tous ? Les lecteurs ne manqueront pas d’occasion d’y réfléchir en cette rentrée, où la micro-histoire est très présente, comme en témoignent aussi Marie Bryck et ses frères. Une histoire de survie et de destin dans la France du choléra, de Laurence Giordano (Payot), Anna Madgigine Jay Kingsley. Princesse en Afrique, esclave en Floride, de Daniel L. Schafer (Albin Michel), ou Les Quatre Saisons d’Angélique. Correspondance d’une paysanne pendant la Révolution française, de Fulgence Delleaux (Bayard).

Eclairage

De nouveaux « Espaces libres »

Dans l’édition de sciences humaines, le format poche est un instrument indispensable pour la circulation des savoirs. Bonne nouvelle : ce secteur montre en ce moment une belle vitalité. Pour preuve, la création d’une nouvelle collection de non-fiction au Pommier, « Les pionniers de l’écologie », et le développement d’une autre, plus ancienne, mais entièrement renouvelée, « Espaces libres », chez Albin Michel. Celle-ci, à vrai dire, est bien connue des lecteurs : 299 titres y ont paru depuis 1974. Mais, créée par l’orientaliste Jean Herbert (1897-1980) qui, en 1946, avait fondé la collection grand format « Spiritualités vivantes », elle en était le prolongement, et demeurait spécialisée dans les écrits spirituels de toute obédience – comme l’écrit aujourd’hui l’éditeur dans la plaquette de la collection, « tout beatnik en route vers l’Orient se souvient de ces petits livres à tranche jaune ».

Septembre 2020 représente donc, dans son histoire, une révolution, le passage de l’édition sectorielle à l’édition généraliste. « Espaces libres » qui, pour marquer le coup, publie douze titres en même temps, s’ouvre à toutes les disciplines, entre reprises de classiques et nouvelles éditions d’essais récents. Philosophie : Pourquoi lire les philosophes arabes, d’Ali Benmakhlouf, ou Et si Platon revenait…, de Roger-Pol Droit. Psychologie : Père-fille, de Didier Lauru, Empathie et manipulations, de Serge Tisseron… Sciences : Biodiversité, de Patrick Blandin, ou Le Vivant comme modèle, de Gauthier Chapelle et Michèle Decoust. Et toujours, bien sûr, religions, avec en particulier la traduction du Coran à laquelle l’islamologue Jacques Berque (1910-1995) consacra une grande partie de sa vie.

Est-ce qu’il est grave de ne pas aimer lire ?

Du moment que l’on sait ce que la lecture peut apporter…

Ils sont 9%. 9% de la population française à ne pas avoir ouvert un bouquin en un an. D’après cette étude réalisée par Ipsos pour le Centre nationale du livre (CNL), les non-lecteurs sont une petite minorité des français. D’ailleurs la lecture est aujourd’hui érigée au rang des pratiques culturelles les plus reconnues, et ne pas lire est souvent associé à un manque de culture. Mais dans le cas où ne pas lire est un choix, est-ce que c’est si grave que cela ?

« Le dernier bouquin que j’ai lu, ça devait être il y a cinq ans ». Si vous entendiez cette phrase, prononcée par Jérémy, 25 ans, qu’est-ce que vous en penseriez ? Vous vous diriez peut-être, avec une légère condescendance qu’il aurait bien des choses à apprendre des livres, que c’est dommage pour lui. Vous n’auriez pas tort d’ailleurs. Une étude de 2009 de l’université d’Emory aux Etats-Unis, a par exemple prouvé que la lecture renforçait la connectivité entre les neurones dans certaines zones du cerveau. Une autre pour ne citer que ces deux là, faite cette fois-ci en 2013 par des chercheurs néerlandais, démontre que les lecteurs de fiction avaient plus d’empathie que les non lecteurs.

« Les raisons de lire sont multiples », résume Laurent Piolatto, délégué général de l’association Lire et faire lire, qui cherche à faire goûter à la lecture à des publics de jeunes âgés de 0 à 12 ans. Reprenant les conclusions de l’étude de 2013, il avance par exemple que « la lecture favorise l’empathie ». Selon lui, elle permet aussi de « développer l’imaginaire » ou encore de « construire les connaissances ». Difficile dans ces conditions de soutenir le point de vue des non lecteurs.

en croire l’anthropologue au CNRS Michèle Petit, auteure de l’Eloge de la lecture : la construction de soi, la situation de Jérémy est loin d’être à part. D’après elle, il est fréquent « qu’on ne soit pas lecteur parce qu’on a l’impression qu’on voulait vous faire rentrer de force dedans. Ici, il y a une pression de la part d’une institution qui lui fait lire quelque chose de très austère. Mais je ne m’inquiète pas pour lui, s’il a eu goût à lire plus tôt, il sait que ça existe et ne fait pas partie des exclus. »

Savoir ce que la lecture peut offrir

Car pour la chercheuse, là se trouve bien le vrai danger. « La plupart du temps, il me semble qu’on est non lecteur parce qu’on a l’impression que les livres nous ont exclus, déclare-t-elle. Dans ce cas là, il est grave de ne pas avoir eu la chance de ne pas rencontrer quelqu’un qui fasse sentir que les livres étaient désirables et qu’on avait le droit de se les approprier. » Ce cas de figure, que l’on retrouve beaucoup dans les milieux populaires, semble toucher majoritairement les garçons.

La sociologue Chantal Horellou-Lafarge est arrivée à la même conclusion. « Les femmes lisent plus que les hommes depuis les années 1950-1960, sans doute parce que c’est un loisir d’intérieur. On peut s’évader tout en restant chez soi. Dans les milieux moins favorisés, lire était perçu comme une perte de temps. C’était ne pas travailler. »

Lutter contre ces conceptions est précisément ce que cherche à faire l’association Lire et faire lire. « Nous avons comme vision un peuple de lecteurs », déclare Laurent Piolatto. « Le pari que nous faisons c’est que les enfants finissent par se dire que grâce au livre ils vont pouvoir accéder à des histoires. On cherche à montrer les bénéfices de la lecture ». L’essentiel est pour lui d’avoir « une compréhension du texte qui va au-delà du déchiffrage d’un tableau d’affichage ».

Alors est-ce si grave que cela de ne pas aimer lire ? Chantal Horellou-Lafarge répond avec un certain franc parler.  » Pour Victor Hugo ou Sartre ?  C’est dommage !  »

PW

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