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Nastassja Martin: "Il faut repenser le vivant qui est lui-même en ...

Nastassja Martin : « Nous vivons une crise du récit »

« Penseurs du nouveau monde ». Dans un entretien, l’anthropologue spécialiste des populations subarctiques gwich’in (Alaska) et évène (Kamtchatka) explique comment nous pouvons inventer, sur le terrain, une nouvelle « écologie des relations ».

Anthropologue, spécialiste des populations subarctiques, Nastassja Martin a publié Les Ames sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska (La Découverte, 2016) et Croire aux fauves (Verticales, 2019), passionnant récit de sa « collision » avec un ours dans les montagnes du Kamtchatka qui la fit connaître du grand public. Elle revient sur son parcours et sa mobilisation citoyenne dans le canton de La Grave, au cœur du massif des Ecrins.

Dans quelle mesure les populations indigènes subarctiques que vous avez étudiées et auprès desquelles vous avez vécu sont-elles aux avant-postes du réchauffement climatique ?

Je suis partie en Alaska il y a quinze ans pour étudier l’animisme, cette manière d’être au monde qui considère que les êtres avec lesquels nous cohabitons dans un milieu particulier possèdent une âme, une intériorité comparable à celle des humains. Je croyais débarquer sur une terre relativement préservée, où les Gwich’in, ces chasseurs-pêcheurs de langue athabascan vivant entre le nord-est de l’Alaska et le nord-ouest du Canada, continuaient de chasser les caribous comme ils le faisaient depuis les temps immémoriaux. J’ai découvert un monde ruiné qui ne faisait plus sens pour les autochtones eux-mêmes.

A Gwichyaa Zhee (Fort Yukon), je n’ai pas vu d’animaux, pourtant si présents sur les routes alaskiennes, mais des indigènes alcoolisés titubant dans les ruelles glacées, dévastés par la colonisation américaine et l’économie pétrolière. Une grande dépression se dégageait de ce lieu, largement due au fait que leurs relations aux animaux et à la forêt avaient été interrompues.

Armée des meilleures intentions du monde, la politique des parcs nationaux aux Etats-Unis peut se montrer néfaste : en ôtant aux autochtones la possibilité de chasser, elle transforme des milieux éco-humains en espaces purifiés des relations constitutives entre les humains et les animaux. Sans parler du tourisme de masse prétendument écologique qui se développe alors que les rivières débordent et que la biodiversité se réduit à peau de chagrin.

Une partie des Gwich’in ne résiste-t-elle pas à cette assignation à résidence et au désastre écologique ?

Certains groupes marginaux gwich’in se battent afin de pouvoir à nouveau chasser et réinvestissent l’animisme face aux institutions « naturalistes », qui considèrent que les humains vivent dans un monde séparé de celui des non-humains. Mais cela reste très minoritaire. C’est pourquoi j’ai voulu aller voir ce qui se tramait de l’autre côté du détroit de Béring, au Kamtchatka, qui est l’équivalent russe de l’Alaska américaine, à ceci près qu’on y extrait du gaz et qu’on y vit dans les ruines du soviétisme.

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L’Alaska et le Kamtchatka condensent sur leurs territoires une partie des tensions de la mondialisation, des conflits géopolitiques aux rivalités énergétiques jusqu’aux bouleversements écologiques. Mais contrairement aux Gwich’in, les Evènes, avec lesquels j’ai travaillé, résistent de manière moins souterraine. Ces éleveurs de rennes venus de l’Altaï ont été contraints de vivre dans les kolkhozes sous l’ère communiste, mais certains sont repartis en forêt en 1989, lorsque s’est fait sentir ce que l’écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch appelle « la fin de l’homme rouge ». Depuis six ans, je suis un clan familial évène reparti vivre à 400 kilomètres de toute piste carrossable, dans la région d’Icha, dans l’est du Kamtchatka, sous le volcan Itchinski. Une façon pour eux de résister à l’ordre extractiviste et à la prédation productiviste afin de vivre leur animisme de la manière la plus cohérente possible.

Une partie de leurs liens avec les non-humains passe par le récit, les histoires, la mythologie. Vous aussi, vous apportez une importance singulière à la narration. Pour quelles raisons ?

Nous n’avons pas encore métabolisé la catastrophe écologique, ni mis en récit l’incertitude de nos temps désorientés. Nous manquons d’histoires, nous vivons une crise du récit. Les Evènes, eux, en possèdent d’innombrables, qui peuplent leurs jours et leurs nuits et qui informent leurs trajectoires quotidiennes face à des animaux qui ont toujours été imprévisibles, et à des milieux de forêts et de toundras aujourd’hui soumis à des transformations climatiques brutales. Par ailleurs, ils ont déjà vécu l’effondrement lorsque, subitement, l’expérience communiste s’est désagrégée.

Evidement, il ne s’agit pas d’importer en Occident une cosmologie animiste pour répondre à la crise systémique à laquelle, nous aussi, nous faisons à présent face. Mais il est urgent de pluraliser les réponses face à l’incertitude et donc de faire entendre leurs voix, eux dont les manières d’être au monde ont été passées sous silence depuis les premiers instants de la colonisation, ou pire, instrumentalisées à nos propres fins. Leur façon singulière d’entrer en relation avec les autres êtres vivants ne deviendra peut-être pas la nôtre, mais du moins peut-elle nous informer des « possibles » lorsque le monde dans lequel nous vivons se délite et qu’il faut bien trouver, en dedans et au-dehors, les moyens de se métamorphoser.

N’est-ce pas ce que vous faites dans « Croire aux fauves », dans lequel vous mettez en scène votre histoire, celle d’une femme qui se reconstruit et se régénère après son corps à corps avec un ours ?

Sans doute. Renouer avec les puissances du récit littéraire permet effectivement de médiatiser d’autres ontologies que la nôtre et, surtout, de faire sentir au plus grand nombre ce que peuvent être les relations, les émotions et les mondes qui nous traversent en tant qu’anthropologues. Mettre en récit un mode d’être au monde, c’est le rendre à sa singularité et à son histoire, tout en mettant en exergue sa perméabilité, c’est-à-dire la possibilité d’un métissage, d’une hybridation avec ce qui lui est a priori extérieur. La littérature, telle que j’en ai fait l’usage dans Croire aux fauves, permet de saisir ce qui se passe dans la zone médiane de la rencontre entre des mondes différents et pourtant sensibles les uns aux autres. L’objectif de ce décalage vers les « entre-mondes » est politique : il s’agit de pluraliser les réponses et donc les questions face au monde qui vient, et la possibilité renouvelée d’un dialogue entre elles.

Cette forme de résistance par l’invention de nouvelles formes de vie n’est-elle pas également en train de se développer en France ?

Les multiples ZAD sont des collectifs qui s’organisent afin de changer de modes de vie, en métamorphosant les relations aux autres êtres vivants. Leur efficacité est indéniable. Cette forme d’occupation et de mobilisation s’étend et gagne des combats politiques et économiques que leurs détracteurs avaient tôt fait d’annoncer perdus d’avance. Dans le canton de La Grave, où je suis installée, un collectif citoyen (La Grave autrement) s’est formé afin de lutter contre la construction d’un troisième tronçon de téléphérique à La Grave, dont la finalité non avouée est de ressortir des cartons le vieux projet du « Grand Oisans », prévoyant de relier les stations de l’Alpe d’Huez, des Deux-Alpes et de La Grave. Il s’agit de perforer la montagne d’un nouveau pylône et d’une gare d’arrivée « écologique » pour optimiser le Disneyland de la glisse, au moment où les glaciers autour de la Meije perdent 20 à 30 mètres chaque été.

Car il n’y a pas que les autochtones du Grand Nord qui perçoivent, lorsque les forêts brûlent, que le permafrost fond et que la banquise disparaît sous leurs pieds. Nous assistons nous aussi, dans nos régions, à ses effets concrets et dévastateurs sur nos écosystèmes ; des effets qui commencent doucement à nous toucher au cœur de nos existences. Le projet du Grand Oisans, contrairement à ce qu’affirment ses investisseurs et bénéficiaires, continuerait à corrompre ce qui fait la spécificité et la diversité de notre territoire. S’ils pensent que la préservation des milieux montagnards continue de passer par le développement des infrastructures existantes ou par leur reconstruction sous des normes prétendument plus écologiques, c’est qu’ils n’ont pas réellement saisi les enjeux du monde à venir ou, pire, qu’ils ne sont pas intéressés à les saisir puisqu’ils vont à l’encontre de leurs intérêts financiers.

Bien sûr, c’est compliqué de faire une ZAD sur un glacier ! Mais il existe d’autres leviers pour faire prendre conscience à un maximum de gens de l’inadéquation de ce type de projets dantesques avec l’état du monde actuel. La fragilité du glacier, sa fonte et son recul, son impermanence, sont le miroir des nôtres. S’il y a une chose à faire, c’est de s’intéresser aux relations plurielles qui peuvent être renouées au sein d’une localité telle que celle-ci, plutôt que de continuer à exploiter tant et plus les entités naturelles de nos territoires. Nous devrions regarder ceux dont la mort est annoncée depuis longtemps et qui disparaissent sous nos yeux avec la même bienveillance dont il faudrait faire preuve avec nos aïeux au seuil de la mort, atteints d’une maladie incurable face à laquelle seules les pratiques de soin et d’amour valent la peine d’être défendues.

Au sein de ce collectif qui rassemble plus de 500 personnes, nous pensons qu’il est possible de « faire vie » dans nos montagnes sans être uniquement dépendants de l’industrie des loisirs. Chaque collectif est dépositaire d’un mode particulier de relation au monde. Des petits éleveurs aux chasseurs ou à ceux qui renouent avec l’agriculture de montagne, en passant par les acteurs du tourisme local, jusqu’aux spécialistes des écosystèmes montagnards qui travaillent au col du Lautaret, il y aurait largement de quoi faire dialoguer ce monde sur d’autres bases que celles du profit économique.

Mais ce n’est pas tout : les régions de montagne frontalières françaises sont depuis plusieurs années le théâtre des migrations de personnes venues de pays en guerre, ravagés par la famine et la déprédation de leurs habitats. Nous les mettons à la porte. Est-ce faire preuve d’une écologie des relations ? Si un jour ma fille s’assoit sur le banc de son école à côté d’un gamin venu du Tchad ou du Soudan qui lui raconte son histoire, son pays, sa langue, la guerre, ses parents et sa famille, et comment c’était là-bas, quelles histoires aura-t-elle à lui raconter, elle, du monde dans lequel elle vit ?

Nastassja Martin, anthropologue animiste

Les Evènes – population d’éleveurs de rennes du Kamtchatka, qu’elle étudie et dont elle partage la vie, au nord de la Sibérie – lui donnent le nom de « Matukha ». Ce mot, dont il faut prononcer le « kh » comme la jota espagnole, signifie « ourse ». L’anthropologue Nastassja Martin, connue pour ses travaux sur les Gwich’in (Les Ames sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska, La Découverte, 2016), est même appelée « miedka », c’est-à-dire la femme « marquée par l’ours ». Lors d’une expédition hors des terres reculées où les Evènes se sont réenforestés afin d’échapper au collectivisme soviétique comme à l’économie extractiviste, l’ethnologue fut en effet attaquée par un ursidé et s’en est miraculeusement sortie. De cette rencontre initiatique, de ce chemin de croix clinique, elle tira un subtil et fascinant récit, Croire aux fauves (Verticales, 2019). « Un livre qui se mesure à Tristes tropiques, de Claude Lévi-Strauss, n’hésite pas à dire le philosophe Pierre Charbonnier, car il s’agit d’une méditation sur la relation ethnographique et la façon dont l’ours fut, pour elle, une passerelle entre deux mondes. »

Née en 1986 à Grenoble, dans une famille où les parents étaient chercheurs en politique sociale, Nastassja Martin est une intellectuelle de terrain, l’une des rares à avoir étudié et appris la langue des populations indigènes subarctiques de part et d’autre du détroit de Bering, les Gwich’in (Alaska) et les Evènes (Kamtchatka). Une « ethnologue de haut vol » qui a toujours été « singulière, bien loin du respect de la bienséance, des codes et habitus universitaires », remarque Pierre Charbonnier, qu’elle retrouvait pendant ses études à la bibliothèque Claude-Lévi-Strauss du Collège de France, le point de ralliement des ethnologues en formation. « Un écrivain au tempérament bien trempé, témoigne son directeur de thèse, l’anthropologue de la nature Philippe Descola, ce qui lui permit de faire un terrain exceptionnel dans des conditions particulièrement difficiles, où la température atteint parfois – 40 °C. »

« Les cartes en main »

Nastassja Martin est une montagnarde aussi, une femme d’extérieur, une intellectuelle outdoor qui a « la rage de vivre dans le monde sauvage », poursuit-il. Une chercheuse consacrée, qui pratique l’alpinisme et le ski de randonnée : « Il y a une ivresse de la haute montagne. Un intense bonheur propre au détachement », écrit-elle. C’est d’ailleurs dans le massif des Ecrins qu’elle rencontra des Alaskiens qui la mirent sur la piste des Gwich’in.

Nastassja Martin est une intellectuelle engagée aussi, qui, dans la région où elle s’est installée, s’investit dans un collectif citoyen (La Grave autrement), qui lutte contre un projet dantesque de l’industrie du tourisme qui déstabiliserait l’écosystème montagnard des Ecrins. Une intellectuelle écopolitique, donc, qui voit de près les effets du réchauffement climatique dans les territoires subarctiques, où les forêts brûlent et les saumons ne remontent plus les (mêmes) rivières, mais aussi en France, où les glaciers fondent chaque année comme neige au soleil.

Sportive, jeune, brillante, courageuse et rigoureuse, assurément atypique mais dotée des palmes académiques, à la fois retranchée et médiatique, « elle a toutes les cartes en main », résume son ami Pierre Charbonnier. Saura-t-elle les jouer ? Elle rédige en tout cas son second livre d’ethnologie sur les populations évènes, préface le dernier livre d’Anna Tsing aux éditions La Découverte et prépare aussi un film sur son terrain sibérien. Elle écrit toujours sur deux cahiers, l’un diurne – rempli de descriptions minutieuses –, l’autre nocturne – peuplé de songes animistes. Du massif du Klioutchevskoï, le plus haut volcan du Kamtchatcha, aux forêts de la taïga, de la Meije à l’Alaska, elle devait « aller au-devant de [son] rêve ». C’est certain, Nastassja Martin a bien toutes les cartes en main.

Nicolas Truong dans le Monde

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