« Nous allons connaître les dix années de transformation écologique les plus remarquables de l’histoire »
« La France des oasis ». Pour l’écologiste britannique Rob Hopkins, initiateur du mouvement Villes en transition, la France peut être à l’avant-garde d’une « révolution de l’imagination » qui fabriquerait un monde plus « résilient », notamment porté par les jeunes générations.
Ancien professeur de permaculture, Rob Hopkins est, depuis 2005, l’initiateur du mouvement international Villes en transition et le cofondateur de Transition Town Totnes, à Totnes, en Angleterre, première ville en transition officielle où les potagers d’agriculture urbaine voisinent avec des coopératives de produits bio, mais où la monnaie locale – le Totnes Pound – s’est arrêtée en 2019. Alors qu’il publie Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ? (Actes Sud, 336 p., 23 euros) et qu’il est devenu l’un des militants écologiques anglo-saxons les plus sollicités à l’étranger, Rob Hopkins analyse l’essor du phénomène des écolieux et explique que « les dix années à venir doivent être pour la France des années de profond changement ».
Des écohameaux aux villes « en transition » : partout, des initiatives s’inventent et de nouveaux lieux se créent. De quelle façon ce mouvement s’est-il développé en France ?
Il ne faut pas sous-estimer, me semble-t-il, l’impact de Demain, le film de Cyril Dion et Mélanie Laurent (2015), qui a largement contribué à diffuser ces idées. Je rencontre beaucoup de gens dont les projets ont été clairement suscités par le film et les débats qui, très souvent, succèdent à ses projections. Son impact a été considérable et je dois dire que le Britannique que je suis en est quelque peu jaloux : nous n’avons jamais eu un film de ce genre chez nous ! C’est lui qui a fait connaître au très grand nombre l’idée de transition, et avec une efficacité ébouriffante.
Le terme même de transition, je le relève, est d’ailleurs bien plus utilisé en France qu’au Royaume-Uni. En Grande-Bretagne, il renvoie le plus souvent au mouvement de transition lui-même, alors qu’en France il est utilisé de façon plus large, en référence à « toutes ces choses dont on parle dans Demain ». En France, les maires ont plus de pouvoir qu’au Royaume-Uni. Ils peuvent donc lancer des expériences très concrètes. Je me rends dans des villes dont les maires ne cachent pas leur excitation à l’idée de mettre en œuvre la transition et, ce faisant, de montrer l’exemple à l’échelle nationale.
L’expérience de la ville de Totnes, dans le Devon, dont vous êtes l’un des initiateurs, est devenue une référence de la transition écologique. Quels en sont les succès comme les échecs ?
Il ne faut pas mettre trop de pression sur Totnes. C’est un endroit merveilleux, mais ce n’est pas Shangri-La [lieu imaginaire et utopique situé au Tibet et cadre du roman Les Horizons perdus, de James Hilton, en 1933] ! Le mouvement de transition y a réalisé un travail proprement incroyable ces onze dernières années ; de nombreux projets importants y ont été lancés, qui ont inspiré beaucoup de gens, dans le monde entier. Mais il est impossible de déterminer quel sera l’impact du Covid-19…
« Nous devons prononcer un grand “non” intrépide faisant obstacle à un nouveau mode de développement totalement lié aux émissions carbone »
Comment ces groupes locaux parviendront-ils de nouveau à organiser de grands rassemblements ? Quelles sont les dynamiques désormais à l’œuvre au quotidien ? Et l’impact de telles initiatives ne serait-il pas plus notable si les pouvoirs publics soutenaient cet activisme local comme ils soutiennent les grands groupes industriels ? Tous les groupes, quels qu’ils soient, traversent des phases de dynamisme et de fatigue, et je crois qu’à l’heure actuelle les groupes concernés à Totnes sont un peu fatigués. Ce qui n’est guère surprenant au regard de tout ce qui y a été réalisé au fil des années. Peut-être le temps est-il venu pour Totnes de souffler un peu et de passer le relais.
Comprenez-vous que, face à la dévastation planétaire, certains militants souhaitent défendre une « écologie sans transition », sans compromis ni compromission ?
Je le comprends parfaitement et je suis solidaire de nombre de ces mouvements. Nous devons absolument prononcer un grand et beau « non », un grand « non » intrépide faisant obstacle à un nouveau mode de développement totalement lié aux émissions carbone, qui détruit la biodiversité, discrimine des populations déjà défavorisées et sape les fondements de la démocratie. Nous avons absolument besoin de dire non à cela, et j’ai un profond respect pour tous ceux qui le font. Mon épouse est très impliquée dans le mouvement Extinction Rebellion et a déjà été arrêtée quatre fois pour avoir manifesté pacifiquement.
Mais nous avons absolument besoin, dans le même temps, d’un grand et beau « oui », d’un grand « oui » intrépide. Nous avons besoin de construire, sans en attendre la permission, une nouvelle économie. Je n’ai pas le sentiment qu’il y ait conflit entre ces deux attitudes.
Pour la militante et écrivaine américaine Joanna Macy, nous devons nous comporter à l’endroit du vieux paradigme comme des professionnels du soin travaillant dans un hospice, et à l’égard du nouveau comme des sages-femmes. J’aime assez cette idée. Et beaucoup de gens procèdent ainsi. J’en connais beaucoup qui militent aussi bien dans les rangs d’Extinction Rebellion qu’au sein du mouvement de transition. Les deux choses sont parfaitement complémentaires, me semble-t-il. Etre en permanence dans la confrontation ne va pas sans risques élevés de surmenage. Consacrer du temps à l’élaboration de nouveaux systèmes, de nouveaux projets agroalimentaires et de nouveaux réseaux, de nouvelles économies, etc., peut donc être de ce point de vue très régénérant !
Pourquoi les communautés et les villes « résilientes » seraient-elles bénéfiques pour la santé physique et mentale des individus ?
Les professionnels du secteur médical sont nombreux à le deviner, et dans des proportions fascinantes. Nous assistons à une épidémie de solitude, d’angoisse et de dépression. Nous vivons à une époque où la santé mentale est menacée à grande échelle.
Cela a été clairement démontré par des recherches : les villes qui disposent de plus d’espaces verts, de plus d’arbres, où l’air est plus sain, où les rues sont agencées de manière à éveiller la curiosité des passants créent les conditions d’une meilleure santé physique et mentale.
« Les résultats des municipales en France laissent entendre que le travail des mouvements agroécologiques et en faveur de la justice sociale gagnent véritablement en attrait »
Pouvoir vivre dans des villes où il ne serait pas nécessaire d’avoir un véhicule, où les rues seraient aux piétons et non aux voitures, serait immensément bénéfique à la santé mentale de la population. Nous savons que les gens qui sont hospitalisés se remettent plus rapidement lorsque leur chambre donne sur des espaces verts ou sur des arbres. Et que tout ce qui suscite au quotidien l’admiration, l’émerveillement, comme peut le faire la nature, est bon pour la santé mentale. Nous savons aussi que moins une société est inégalitaire, meilleurs sont les indicateurs en matière de santé physique et mentale.
L’ancien maire de Bogota, en Colombie, a dit un jour que le nombre des enfants jouant dans les rues d’une ville devrait être considéré comme l’un des indicateurs-clés du bien-être qui y règne, ou pas. De nombreux aspects de la vie moderne rendent tout simplement fou. Une ville à faibles émissions carbone est une ville à échelle plus humaine, où l’on nourrit le sentiment d’une existence vécue en commun, où les citoyens entretiennent entre eux des relations plus étroites et humaines. Affirmer qu’une telle ville serait forcément synonyme de régression, de retour en arrière, c’est soit (se) mentir, soit faire preuve d’une imagination indigente. Une telle ville pourrait être absolument fantastique. Et, de fait, je me rends dans suffisamment d’endroits qui, à maints égards, s’en rapprochent déjà nettement, pour savoir qu’il serait fantastique d’y vivre.
Est-il important de réinvestir les rituels ?
Les rituels partagés sont essentiels, et il est vital d’en créer de nouveaux, de maintenir vivaces les anciens, ou de les réinterpréter afin de les actualiser. En Angleterre, nous avons une fête traditionnelle – le Wassail –, lors de laquelle les gens se regroupent autour des pommiers et les honorent en chantant, dans l’espoir de s’assurer de bonnes récoltes l’année suivante. Dans le quartier de Willesden, à Londres, un groupe a réinventé cette tradition : une fois l’an, ses membres rendent visite aux commerçants indépendants du quartier et s’adressent à eux en chantant, en leur souhaitant le meilleur pour l’année à venir. Voilà une belle réinterprétation moderne d’une ancienne tradition.
Les élections municipales françaises ont marqué le basculement de grandes villes du côté de l’écologie. La transition est-elle en marche ?
Je tiens d’abord à préciser que je ne souscris à aucun parti politique, et que le mouvement de transition n’est pas non plus affilié à un parti. Cette configuration crée un espace pour des personnes de diverses sensibilités politiques désireuses de jouer un rôle en rendant leur lieu de vie plus résilient et plaisant. Mais oui, en effet, mon sentiment est que ces résultats électoraux témoignent d’une évolution en cours tout à fait excitante. Ils laissent entendre que les idées de la transition, que le travail de longue haleine des mouvements agroécologiques, des mouvements en faveur de la justice sociale et de l’énergie renouvelable gagnent véritablement en attrait.
Le temps est désormais venu des grandes idées, des grandes réflexions et des grandes initiatives. Nous avons besoin d’hommes et de femmes politiques maîtrisant aussi l’art de raconter, en mesure de faire comprendre aux gens à quel point leur cadre de vie serait merveilleux s’ils se confrontaient aux défis de la crise écologique.
Nous avons besoin d’hommes et de femmes politiques « ayant un rêve », capables de faire naître dans les cœurs et les âmes, à travers leurs mots et leurs actes, un désir profond d’un avenir plus viable.
Les dix années à venir doivent être, pour la France, des années de profond changement – des années de décarbonisation, et à un rythme encore jamais vu. Ces années devront aussi être celles de très nets progrès en matière d’égalité, de réinvention du système éducatif, de transformation du système agroalimentaire, d’un transfert du pouvoir économique aux collectivités locales et économies régionales. Les résultats des récentes élections municipales rendent toutes ces évolutions plus probables encore. Si nous parvenons au fil des dix années à venir à réaliser tout ce qu’il nous faut mettre en œuvre, nous nous retournerons sur cette période avec le sentiment d’avoir vécu une véritable révolution de l’imagination. Les générations futures célébreront alors tout ce qui aura été mené à bien.
La transition est-elle en cours ? Vivons-nous un basculement majeur ? Je le crois. Bien sûr, ce n’est toujours qu’après coup qu’on réalise qu’il y a eu un point de bascule. Et il est certain que notre époque peut nous faire emprunter des chemins très différents, dont certains très funestes. Mais je constate – et ces résultats électoraux en témoignent – beaucoup d’engagements passionnés, particulièrement chez les jeunes, qui se concrétisent dans d’innombrables projets et initiatives de terrain. Ma conviction est que nous sommes sur le point de connaître les dix années de transformation les plus remarquables de l’histoire. Et j’ai hâte.
- Le bimestriel Kaizen, magazine « explorateur de solutions écologiques et sociales », fondé par Cyril Dion en 2012, est une référence en matière d’écolieux. Dans son hors série « Oasis, un nouveau mode de vie », coédité avec Colibris, il présente 100 oasis, réunies en partie chaque année au sein d’un festival organisé par la coopérative Oasis (cooperative-oasis.org), qui aura lieu du 28 septembre au 4 octobre au château de Jambville (Yvelines, et dont Grains & Sens, le Moulinage de Chirols, Tera, L’Arche de saint-Antoine et l’écohameau du Plessis sont membres. A noter également les formations en ligne sur le site de l’Université des colibris où l’on trouve des MOOC sur la gouvernance partagée ou sur la permaculture. colibris-universite.org/formations
- Actuellement dirigée par la philosophe Cécile Renouard et installé dans le domaine des Forges (Seine-et-Marne), le Campus de la transition est un lieu d’enseignement, de recherche et d’expérimentation créé en 2018 afin de promouvoir la transition écologique qui dispense de nombreuses formations. campus-transition.org/
- Les ressources du Global Ecovillage Network, association et site anglophone destinés à soutenir et encourager les initiatives durables à travers le monde sont des outils utiles. ecovillage.org A noter, un site sur les écovillages tenu par un Français qui en a répertorié 100 « vivant le plus possible en autosuffisance, de façon durable, écologique et solidaire », dans plus de 30 pays. eco-villages.eu
- Vivre autrement. Écovillages, communautés et cohabitats de Diana Leafe Christian, rédactrice en chef du magazine Communities et membre de l’écovillage Earthhaven en Caroline du Nord (Ecosociété, 2015), est une référence importante du mouvement des communautés intentionnelles. Tout comme Faire ensemble : outils participatifs pour les collectifs, de Robina Mc Curdy (Passerelle éco, 2013), Les clés de l’habitat participatif, de Audrey Gicquel (Editions Yves Michel, 248 p., 19 euros), ou Vingt ans d’autonomie solidaire, de Patrick Barronnet (La maison autonome, 256 p., 20 euros).
- Demain, le film de Cyril Dion et de Mélanie Laurent (2015), suivi de Après-demain (2018) tourné avec Laure Noualhat, tous deux déclinés sous forme d’ouvrages sur ce « nouveau monde en marche », sont une source de réflexion et d’inspiration. De même la collection « Domaine du possible » des éditions Actes Sud, où l’on trouve notamment Permaculture (2014), l’ouvrage des promoteurs de la Ferme biologique du Bec Hellouin, Perrine et Charles Hervé-Gruyer ; L’agroécologie, une éthique de vie, de Pierre Rabhi (2015); ou encore le dernier livre de Rob Hopkins, Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ? (336 p., 23 euros).
- Ceux qui sont davantage attirés par les nouvelles formes de radicalités pourront lire et voir Les sentiers de l’utopie, d’Isabelle Frémeaux et John Jordan (La Découverte, 2012), enquête sur ceux qui ont décidé de vivre autrement ; Constellations. Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle, un portrait détaillé d’une génération politique par le collectif Mauvaise Troupe (Editions de l’Eclat, 2014), qui a également publié Contrées (L’Eclat, 2016) ou bien Saisons, des nouvelles de la ZAD (2017). Sans oublier Habiter en lutte. ZAD de Notre-Dame-Des-Landes par le Collectif Comm’un (Le Passager clandestin, 2019).
- Membre de la Fabrique des Transitions (2020), http://fabriquedestransitions.net/ la-fabrique-dromoise-des-transitions@mailo.com
- Ecologie au Quotidien Rhône-Alpes (2001); Le Chastel 26150 DIE, France; Tel : +33.(0)4.75.21.00.56 Courriel : ecologieauquotidien.die@gmail.com, Sites : www.ecologieauquotidien.fr
- Face book : https://www.facebook.com/profile.php?id=100015091231306