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« On doit changer la société » : rencontre avec des pionniers de la nouvelle économie du partage

« La France des oasis ». Transformer la société par la production locale, le revenu de base et l’économie sociale et territoriale, c’est le but de plusieurs initiatives en France. Dans le Lot-et-Garonne, le projet Tera se veut un « écosystème coopératif ».

A Tournon-d’Agenais (Lot-et-Garonne), une bonne quarantaine d’utopistes réalistes font vivre Tera : un projet de développement territorial, qui, depuis 2014, vise à créer un « écosystème coopératif » destiné à relocaliser la production et à la valoriser en monnaie citoyenne locale.

Composé de jeunes employés dans l’humanitaire, d’étudiants en sciences ayant bifurqué et voulant « donner du sens » à leur vie, mais aussi d’anciens chercheurs ou entrepreneurs reconvertis dans l’économie sociale et solidaire, Tera n’est pas une communauté fermée, mais une « entreprise à but communal » qui souhaiterait essaimer au niveau national.

Rencontre avec deux de ses membres, Frédéric Bosqué, l’un des fondateurs, et Marie-Hélène Muller, spécialiste en génétique des populations.

Qu’est-ce qui vous a amené à monter le projet Tera ?

Frédéric Bosqué : On peut réparer les gens, mais ce n’est pas suffisant, on doit aussi changer la société. Après avoir subi de plein fouet le krach financier de 2000 avec ma start-up, j’ai monté une entreprise d’insertion pour handicapés. Parallèlement, pendant vingt ans, j’ai milité pour l’instauration d’un revenu de base inconditionnel, et cocréé le « sol violette » – du nom de la monnaie de la Révolution française, le sol, contre-garantie par les biens de l’Eglise –, la monnaie citoyenne de Toulouse, la première à avoir été pensée en partenariat avec une municipalité.

« Comme le stipule la Déclaration des droits de l’homme, “les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune” »

En 2013, j’ai fait un premier tour de France à vélo – deux autres allaient suivre – pour aller voir de près une quarantaine d’initiatives citoyennes respectueuses des humains et de la nature, qui ne font jamais la « une » des médias. J’ai pris conscience que la révolution des communs s’était déjà produite. C’est un peu comme les glands dans une forêt, ils sont là, partout, mais on ne les voit pas. Je crois que les héros sont à la campagne, mais que leur travail n’est pas reconnu à leur juste valeur par le système marchand.

A l’issue de ce périple, j’ai eu envie de réunir toutes ces initiatives isolées, de leur apporter la culture d’entreprise qui leur fait défaut et d’y greffer le meilleur de la social-démocratie.

Je crois profondément, comme le stipule l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, que « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Cette phrase signifie qu’il faudrait valoriser celles et ceux dont les actions, activités, travaux ou métiers sont les plus utiles à la société. Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui, alors que ce sont ces principes qui font réellement société.

Marie-Hélène Muller : Chercheuse en génétique des populations à l’Institut national de recherche agronomique [INRA] de Montpellier, je me suis retrouvée dans une impasse. Comprendre par la science le monde et ses problèmes ne suffit pas. Le rythme de la recherche n’était pas adapté à mon besoin de concret et d’action.

J’ai été marquée par une phrase de Noam Chomsky, qui dit en substance que la linguistique est plus intéressante que la politique, mais que si plus personne ne fait de politique, on ne pourra plus étudier la linguistique. Je connaissais les écolieux, les nouvelles formes de gouvernance, la communication non violente, mais je n’y avais pas associé la dimension économique, qui est souvent le point aveugle des oasis.

Après un engagement dans l’association Artisans du monde, consacrée au commerce équitable, j’ai rejoint le mouvement des monnaies locales. J’y ai rencontré Frédéric, que j’ai suivi dès son premier tour de France. Frappée par la richesse des nouvelles formes de vie qui s’inventaient partout, mais aussi par la pauvreté et la désespérance de certains territoires que nous traversions, j’ai eu envie d’inventer et d’expérimenter un autre système économique.

Comment fonctionne votre « écosystème coopératif » ?

F. B. : Il repose d’abord sur la réappropriation de la production, la mise en œuvre de circuits de distribution et d’un revenu de base rémunéré en « abeilles », la monnaie citoyenne locale. Créée à Villeneuve-sur-Lot en 2010, contre-garantie par une production durable locale et gérée par l’association Agir pour le vivant, celle-ci est complémentaire de l’euro : une abeille égale un euro.

Nous ne sommes pas contre la monnaie unique européenne. Mais une fois qu’elle a circulé 2,5 fois, elle sert les transactions financières et non plus la sphère économique réelle. La monnaie locale, qui permet de payer des prestataires locaux respectueux de critères durables, est échangée entre six à douze fois avant de nourrir les échanges du monde de la finance. Cette mécanique qui, selon nos objectifs, doit monter en puissance d’ici à dix ans, valorise ceux qui agissent pour le commun et assure une revitalisation du territoire. C’est un facteur de cohésion sociale.

M.-H. M.  : Aujourd’hui, grâce à des fondations privées comme Zoein et au financement participatif, cinq membres de Tera – un maraîcher, un composteur, un cuisinier et deux personnes travaillant dans les fonctions supports (gestion et secrétariat) – bénéficient ou ont bénéficié d’un revenu d’autonomie de 896 euros par mois. Tous sont payés en abeilles à hauteur de 85 %, grâce à un système assuré par Co-actions, une coopérative d’entrepreneurs solidaires.

Le montage est totalement légal. Avec cette somme, ils peuvent payer en abeilles une centaine de prestataires : principalement pour acheter des produits alimentaires, mais aussi aller au cinéma de Monsempron-Libos, régler un ostéopathe ou un loyer (deux propriétaires ont accepté de jouer le jeu). De même, la commune de Lacapelle-Cabanac paie une partie du salaire de son secrétaire de mairie en abeilles.

« Certaines monnaies locales, comme l’eusko basque, ont un stock qui dépasse le million d’unités. Un vrai levier pour faire évoluer le système financier », Marie-Hélène Muller

L’idée est d’élargir ce système au secteur de l’énergie, aux voitures partagées. Ou encore à l’écoconstruction, qui nécessite beaucoup d’investissements et injecte donc beaucoup de monnaie dans le territoire.

Pour augmenter le volume des échanges et mieux les tracer, une plate-forme numérique a été élaborée, et nous espérons interconnecter les monnaies locales entre elles pour créer de vrais territoires de valeurs et « sortir du bocal ». Il s’agit par exemple de pouvoir payer en abeilles à Bordeaux, grâce à un système de compensation entre les monnaies.

Il y a plus de quatre-vingts monnaies locales en France. Certaines, comme l’eusko au pays basque, ont un stock qui dépasse le million d’unités. On pourra alors s’appuyer sur un vrai levier pour faire évoluer le système financier.

Votre modèle repose pour le moment sur des subventions privées. Comment le rendre pérenne ?

F. B. : Il est similaire à celui d’une entreprise qui fait appel à du capital afin de dégager progressivement un excédent brut d’exploitation : c’est une entreprise à but communal. Une fois que les premières activités (maraîchage, boulangerie…) seront rentables, les détenteurs de ces projets abonderont un fonds de dotation avec une partie de leurs recettes. Ils verseront une forme d’impôt volontaire. Ce fonds de dotation financera de nouveaux écolieux et des revenus d’autonomie à des personnes dont l’activité n’est pas forcément monétisée par le marché, comme du service à la personne ou de l’accompagnement des personnes âgées. Le modèle, qui s’équilibrerait avec une cinquantaine de personnes, vise aussi, à terme, à reproduire en petit les services de l’Etat.

Des écolieux nous sollicitent pour essayer de le dupliquer. Mais, pour l’heure, nous sommes à l’état d’expérimentation. Nous ne savons pas encore si notre dispositif peut fonctionner. Tout dépend du niveau de production qui pourra être atteint sans lien de subordination, et de la manière dont les personnes réinjecteront volontairement une partie de leurs excédents au pot commun.

Nicolas Truong pour le Monde

M-H. F. : Même si cela ne va pas assez vite, qu’il y a parfois du découragement, voire de l’épuisement, j’ai de quoi être optimiste. Grégor, qui assure des formations de permaculture, a décidé de réaffecter spontanément 10 % de ses revenus à l’écosystème. Il aide notamment Julie à acheter du matériel pour son activité de transformation de produits alimentaires. Nous sommes bien un écosystème coopératif.

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