Dénigrer les écolos, un réflexe qui peut rapporter gros

Les querelles ouvertes qui se multiplient depuis de nombreuses semaines autour de l’écologie sont révélatrices de plusieurs évolutions majeures qu’il est bon d’avoir en tête pour y voir clair dans les choix de société actuels. Décryptage.
Rien de neuf sous le soleil… si ce n’est la hausse des canicules, et des insultes spectaculaires !
Dénigrer et agresser les convaincus de l’urgence écologique n’a rien de nouveau : leur discours à contre-courant du modèle capitaliste dérange depuis toujours les tenants du système économique et financier dominant (pensez déjà à Rachel Carson, qui en dénonçant les effets des pesticides sur la santé humaine à la fin des années 1960, est déjà qualifiée d’amoureuse de la nature-sentimentale-émotive-hystérique-fanatique-fleur bleue, etc.) Seul hic : les violences se multiplient à mesure que s’accroît l’urgence climatique, que la préoccupation pousse dans l’opinion et que des membres des listes écologistes et citoyennes accèdent au pouvoir. Marc Giraud, auteur naturaliste et président d’honneur de l’Association de Protection des Animaux Sauvages, fait ici état des menaces qui relèvent de cet écolobashing. Le site de critique des médias Arrêt sur Image y consacre son émission de la semaine en proposant un petit échantillon parlant de plateaux TV plus véhéments les uns que les autres. Sans oublier l’avalanche d’insultes reçues par Greta Thunberg, ou la façon dont ses alter ego dans des pays moins développés se font menacer.
Un climat que déplorent plusieurs personnalités du milieu : Cyril Dion, auteur réalisateur et garant de la Convention Citoyenne sur le Climat, est de plus en plus « attaqué » depuis que les 150 propositions citoyennes ont été diffusées : « cela vient de gens qui sont très organisés dans leurs offensives : sous couvert de sciences et d’écologie intelligente, ils sont très prompts pour dégainer chiffres, études et éléments de langage sur le glyphosate, les OGM, etc. » note-t-il alors qu’il multiplie « threads » et articles sur les réseaux pour répondre aux accusations qui lui sont faites. La climatologue Valérie Masson Delmotte, très active sur Twitter, s’inquiète aussi des attaques ad hominem dont elle a constaté les effets sur des collègues climatologues, notamment aux Etats-Unis : « ça commence sur les réseaux sociaux, les médias, puis arrivent les trolls et des techniques de harcèlement qui font tout pour nous faire taire. Quand on ajoute à cela une tendance à s’acharner plus encore sur les femmes… » Le journaliste du journal Le Monde Stéphane Foucart, régulièrement insulté et pris à partie sur Twitter, a décidé de bloquer près de 300 comptes l’ayant « agressé » de la sorte, apprend-on dans le livre qu’il vient de publier avec Stephane Horel et Sylvain Lorens, Les Gardiens de la Raison (La Découverte Ed.)
Pour Alain Grandjean, économiste spécialisé dans la transition énergétique, « cette violence verbale, désassortie de tout argumentaire, traduit les craintes d’un camp conservateur et réactionnaire face à des mesures qui seraient bientôt applicables et néfastes à leurs intérêts ». Julien Dossier, consultant spécialisé en stratégies de neutralité carbone, s’inquiète aussi de la polarisation accrue de deux visions étanches l’une à l’autre depuis toujours : l’auteur de Renaissance Ecologique (Actes Sud Ed) estime que cette irréconciliabilité du dialogue entre deux visions du monde « pose des problèmes de communication, avec des débats qui sont assez stériles, des partisans qui ne partagent ni les mêmes définitions, ni les mêmes problématiques, ni les mêmes réalités – voire perceptions de la réalité ! » Conscient de l’idéologie de ceux qui nient les signes objectifs de perturbation de l’environnement, il est surtout surpris de l’ampleur pris par le phénomène : « il y a quelque chose qui m’échappe dans le mécanisme de déni, dans cette mécanique mentale qui conduit à dissocier une matérialité objective d’une perception subjective, même si c’est le fondement de notre fonctionnement. Je sais simplement qu’il est nécessaire d’éviter de compter uniquement sur la raison et la rationalité pour convaincre de la nécessité a agir et je m’inquiète de la désinformation généralisée et du défi démocratique que cela représente« , ajoute le chef d’entreprise.
Une capture de l’attention et du discernement
Et si, justement, ce brouhaha était orchestré pour empêcher la tenue de débats éclairés ? Il est de plus en plus important de prendre soin de notre hygiène informationnelle : au Canada, les effets de la désinformation sont de plus en plus documentés, avec un intérêt croissant pour ces questions depuis l’arrivée de la Covid-19 et le confinement. Aussi l’intérêt de l’ouvrage de Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens est-il là : montrer à quel point la manipulation de l’autorité scientifique s’affine pour se diffuser dans une nébuleuse qui mêle information, relais d’opinion, micro-influenceurs et grands médias. « Les grandes industries génératrices de risques environnementaux ou sanitaires produisent beaucoup d’idées, d’éléments de langage, d’argumentaires etc. qui diffusent largement dans la société, et génèrent beaucoup de confusion dans le débat public » explique Stéphane Foucart, et « c’est toute la difficulté de traiter ce sujet sans sombrer dans le complotisme. On voit une grande convergence dans les discours et les postures de tout un tas d’acteurs qui ne sont pas mus par les mêmes logiques, les mêmes objectifs, les mêmes priorités, etc. »
En instrumentalisant le savoir, les firmes qui ont des intérêts à défendre ne cherchent plus seulement à infiltrer la science pour en dévoyer l’expertise, comme elles le faisaient auparavant, mais aussi les espaces de médiations scientifiques, par lesquels ces idées se répandent. Ainsi, il y aurait une « bonne science » à respecter, en oubliant même que l’esprit scientifique consiste, justement, à ne jamais rien considérer comme vérité vraie. « Les marchands de pétrole, plastique, pesticides et d’alcool s’occupent désormais de détourner en profondeur les logiques mêmes de fonctionnement d’un espace public reposant sur un idéal de vérité ». Il s’agit pour ces lobbies de « prendre position, mais aussi possession » expliquent ainsi les trois auteurs : « Les arguments de l’industrie étaient parés des atours de la science, ils sont maintenant dissimulés derrière une défense de la science comme bien commun ».
Comme le détaillent parfaitement ces mêmes auteurs, plusieurs think tanks, agences de relations publiques, influenceurs sur twitter ou youtubeurs deviennent ainsi des vecteurs parfaits avant que des médias plus installés dans la presse généraliste ne leur donnent la parole pour diffuser à leur tour cette petite musique selon laquelle l’écologie serait une science impure, de l’irrationnel, de la religion, une vision anticapitaliste, décliniste, anti-progrès, mâtinée de Moyen âge…
Un agenda politique
Vu le contexte, avec les résultats des dernières élections municipales et les scrutins à venir (régionales, départementales et présidentielles), les intentions politiques sont évidentes : « la science devient de plus en plus politisée, avec des imposteurs qui disent représenter la science, qui utilisent des arguments scientifiques qui arrangent leur vision du monde derrière et cachent des positions politiques, voire même idéologiques », s’offusque François Gemmene, chercheur en sciences politiques, rattaché à l’Université de Liège et enseignant à Science Po. Là où le négationisme climatique laissait le débat dans le champ de la recherche, cette évolution l’a déplacé sur le terrain de la technologie. Devenu un fait social tout autant que scientifique, le changement climatique et les problématiques qui lui sont associées sont désormais largement débattus sous l’angle des choix concrets de société, sans échapper aux tenants de la décroissance et tenants de la techno-science.
Ces derniers ne nient plus le changement climatique, mais envisagent de conserver les avantages de la science, de l’innovation technologique et du marché libre pour répondre au changement climatique. Pour Olivier Babeau par exemple, fondateur de l’Institut Sapiens, « on ne peut réussir la lutte contre le changement climatique sans technologie, au risque de connaître des sacrifices et des dégradations de notre qualité de vie, de notre santé, etc. » Face à une écologie qui ne serait pas sérieuse, quasi religieuse et rabat joie, il faut défendre une approche « qui passe par la science, les investissements, l’activité économique ». Par une écologie plus intelligente en somme. Et surtout pro-nucléaire, sujet sur lequel il reconnaît qu’il y a une incompréhension frontale (l’association Voix du Nucléaire tient d’ailleurs un stand-up ce dimanche à Paris, Place de la République, pour faire entendre sa position.)
Si cette opposition sur les questions d’énergie existe depuis toujours, on retrouve son aspect frontal sur de nombreux autres sujets (les OGM, la 5G, l’usage des pesticides, l’évolution de nos modes de déplacements ou encore les usages de l’intelligence artificielle) qui dessinent désormais un nouveau paysage politique. « L’enjeu est celui de la réactualisation, autour de la science, de tout le crédo conservateur », défendent ainsi les trois auteurs des Gardiens de la raison, « la droite ultralibérale (« libertariens », « alt right », ou peu importe comment on l’appelle) est en train de dérober l’héritage intellectuel de la gauche — la défense du rationalisme, de la science, de l’esprit critique, etc. — pour l’utiliser au profit d’un projet politique qui repose sur la technologie et le libre marché. Alors que la gauche est en train de reconstruire un discours fondé sur la défense de l’environnement, la droite cherche à lui prendre les armes mêmes — la science, donc, sur laquelle toutes les politiques environnementales sont adossées — avec lesquelles elle tente de se réinventer. Plus que jamais, avoir la science de son côté est un enjeu politique ! » Pour Jérôme Santolini, chercheur en biochimie au CEA, membre du collectif cantines sans plastique, très engagé sur les questions de sciences citoyennes, « tout se passe comme si la vérité de la science venait valider l’usage de la technique. Or le déni des faits, les contre-vérités, le pseudo-scepticisme, le détournement, le relativisme, la politisation… sont autant de stratégies pour fabriquer de l’ignorance : les lobbies ne veulent pas avoir raison, ils veulent créer de la confusion. Or il nous faut aujourd’hui autant préserver les savoirs que le monde… »
Dans ce contexte où une version unique des faits est illusoire et où la vérité se meurt, « notre échiquier politique ne se joue plus sur un axe droite-gauche, mais sur une ligne de front qui divise les écologistes et ceux qui défendent la technologie et l’individualisme comme moyen de survie, entre ceux qui abandonnent une vision anthropocentrée du monde et ceux qui ne font que pousser plus loin encore cette vision en prônant l’intelligence artificielle et le transhumanisme » analyse encore Jérôme Santolini. Nous vivons donc aujourd’hui une période d’opportunités politique et culturelle à double tranchant avec, d’une part, des acteurs désireux de vivre plus en harmonie avec le vivant, de « redevenir terrestres » et d’accepter la finitude – et d’autre part des pourfendeurs de l’hyper-modernité, ultralibéraux, convaincus de la toute puissance du techno-pouvoir. En toile de fond, le fonctionnement des réseaux sociaux et la fabrique de réalités individuelles qui génèrent un univers où la vérité cède le pas à la vraisemblance et le réflexe à la réflexion, dans lequel les récits numériques ne se préoccupent pas de l’exactitude mais de l’effet qu’ils peuvent avoir sur ceux qui y sont soumis.
De la possibilité de s’entendre ?
Comment penser, donc, dans ce contexte ? Et comment faire pour trouver, dans ce nouveau terrain de débat, un terrain d’entente ? Pour Valérie Masson Delmotte, la pandémie actuelle est une chance : « les gens voient le bal des égos, les balbutiements, le fait d’avoir des avis scientifiques clairs, on voit ce qui fonctionne ou non… Cela va sans doute permettre à beaucoup de gens, avec un peu de recul, de comprendre comment fonctionne le monde scientifique, comment les décideurs scientifiques agissent, comment se fait le progrès des connaissances, le corpus d’éléments solides qui se construit, cela montre la dynamique et le besoin d’avoir du temps pour ne pas confondre les avis avec les faits scientifiques. »
D’avance navré à l’idée de devoir participer à des débats de plus en plus cristallisés sans pouvoir favoriser des discours mesurés, Cyril Dion pointe la responsabilité d’Emmanuel Macron dans le fait d’attiser ces querelles plutôt que d’écouter la convention citoyenne et ses préconisations. « Je continue à faire ce qui me semble important : la pédagogie, la mise en avant d’imaginaires différents, et la création d’espaces diplomatiques où, bien informés, avec une information plurielle et une réflexion de fond, les gens arrivent à un consensus proche ce que recommandent les scientifiques et les ONG« , relève-t-il, désireux de proposer, politiquement, un imaginaire socio-écologique fort « pour faire front à ceux des identitaires et des libéraux ». Idem pour Julien Dossier, « nous devons chercher de nouveaux leviers pour recréer les conditions d’un débat démocratique, constituer un socle factuel, qui puisse être partagé par tous, nourri par la méthode scientifique. Mais tout ne peut pas reposer sur la raison ou la rationalité. Il s’agit de construire de nouveaux imaginaires, et de mobiliser via d’autres registres pour conjurer nos peurs », poursuit-il en évoquant la fresque de la Renaissance Écologique, outil qu’il a conçu comme vecteur de médiation, laissant à chacun la possibilité d’adapter cette vision du futur, et d’en débattre.
Dans un étude publiée le 17 septembre 2020 et que je vous invite à consulter ici, Destin Commun (qui se définit comme un laboratoire d’idées et d’actions) met en avant le désir de renouveau ressenti par une forte majorité de Français. « La crise n’a pas altéré leur désir d’aller plus loin dans la protection de l’environnement et la lutte contre les changements climatiques : 74 % des Français souhaitent que la protection de l’environnement soit au cœur de la relance économique. Ils y voient là une opportunité pour l’emploi. Ils souhaitent que la protection de l’environnement soit au cœur du monde d’après et que la transition soit faite dans le dialogue », indique l’enquête réalisée avec Kantar auprès de 2000 Français.es. Pour 56 % d’entre nous, la pandémie a joué un rôle de révélateurs des conditions de vie des autres dans le pays. Aussi ce rapport invite-t-il à voir au-delà du « miroir déformant du débat public » : la France est inquiète et incertaine, mais la volonté de faire corps est toujours présente. « Ni l’entre-soi ni le chacun pour soi ne sont une solution (…) Les Français restent profondément attachés aux valeurs de justice et d’équité et se montrent volontiers sensibles à une communauté de destin. Face à l’incertitude, ils aspirent à voir surgir un « après », qui ne s’édifiera pas sans dialogue et apaisement du débat, et qui ne pourra faire l’économie d’un profond respect de l’environnement. Cet horizon est d’autant plus inspirant qu’il offre aux individus, notamment aux plus désengagés, la possibilité de se projeter dans un tout collectif et prospectif. »
Anne-Sophie Novel