Du climat aux migrants, les combats de la militante écologiste Carola Racket
L’Allemande de 32 ans avait forcé le blocus à Lampedusa pour y débarquer des migrants secourus en mer sur le « Sea-Watch 3 ». Dans son livre « Il est temps d’agir », elle défend la désobéissance civile comme mode d’action.
« Je suis désolée, mais je refuse de voir des journalistes qui prennent l’avion pour me rencontrer. (…) En particulier en période de coronavirus, je ne comprends absolument pas les voyages inutiles ou qui contribuent au saccage de la planète pour une seule interview. » L’avant-veille du rendez-vous, les choses ont failli mal tourner. La date était convenue depuis plus d’un mois. Il avait fallu trouver le seul créneau disponible pour rencontrer Carola Rackete à Berlin, après son retour de Laponie – où elle aidait des amis à construire une maison en torchis – et avant la sortie de son livre en France, Il est temps d’agir (L’Iconoclaste, 152 pages, 17 euros).
Quelques contorsions d’agenda plus loin, un rendez-vous était finalement calé in extremis, à bord d’un train. C’est donc dans le confort sommaire du Berlin-Paris que nous avons pu interviewer la jeune femme qui avait manqué nous filer entre les doigts à cause du bilan carbone élevé de notre déplacement en avion pour deux heures d’entretien. Comment lui donner tort ?
L’anecdote illustre l’intransigeance de la militante allemande de 32 ans. Elle qui s’attache à vivre chichement – elle dit dépenser 500 euros par mois et reversera le produit de la vente de son livre à l’association de « résistance civile à la politique migratoire européenne » Borderline-Europe –, n’a pas de logement à elle depuis neuf ans, mais est hébergée ici ou là par des amis, n’utilise que des vêtements ou des équipements d’occasion, ayant renoncé au confort d’un poste salarié pour se consacrer à ses convictions et contribuer au changement de système auquel elle aspire.
Connue pour son rôle dans le secours aux migrants en Méditerranée – où 15 000 personnes sont mortes noyées depuis 2014 –, Carola Rackete est d’abord une militante écologiste et, dans son livre, c’est d’urgence climatique qu’elle parle avant tout.
« Capitaine Courage »
Entre 2016 et 2019, la jeune femme a toutefois contribué à sauver de nombreuses vies à bord de navires humanitaires. Elle a accédé à une notoriété soudaine le 29 juin 2019.
A l’époque capitaine du navire Sea-Watch 3, elle attend depuis plus de deux semaines en mer, au large de l’île italienne de Lampedusa, « à griller dans la chaleur écrasante », dans l’espoir vain qu’une poignée d’Etats européens se mettent d’accord sur la prise en charge et l’examen des demandes d’asile d’une quarantaine de personnes migrantes ayant fui la Libye en canot pneumatique. Le leader d’extrême droite Matteo Salvini, alors ministre italien de l’intérieur, a décrété la fermeture des ports aux bateaux d’ONG. « C’est du racisme, rien d’autre », accuse Carola Rackete dans son livre.
« A bord, on sentait la tension monter, se souvient le Britannique Dan Bebawi, maître d’équipage du Sea-Watch 3. On craignait que des gens sautent par-dessus bord. » Un soir, tard, Carola Rackete appelle Dan Bebawi sur la passerelle. « J’ai vu que les moteurs tournaient, j’ai deviné. Elle a dit que ça devenait trop, qu’ils ne nous laisseraient pas entrer et qu’on allait lever l’ancre. » « Elle est restée très calme, poursuit-il. C’est une personne qui ne panique ni ne crie jamais. C’est un bon capitaine. »
La suite, c’est une manœuvre lente mais ferme d’accostage dans le port de Lampedusa, entravée seulement par un léger accrochage avec un bateau de la douane italienne. Ce geste de désobéissance civile allait braquer l’attention médiatique sur l’impasse de la politique européenne. Les images de Carola Rackete, longues dreadlocks, débardeur et jean noir, imperturbablement sereine alors que la police italienne l’arrête, font le tour du monde.
Et tandis que Matteo Salvini la traite d’« emmerdeuse » et de « criminelle », la presse lui octroie le grade de « Capitaine courage ». « Capitaine Europe » titrera en « une » l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Le PDG de Siemens, Joe Kaeser, lui manifeste son soutien sur Twitter. La jeune femme sera libérée quelques jours après son arrestation, la juge saisie de l’enquête estimant qu’elle avait respecté le droit international. Une procédure est toujours en cours pour « incitation à l’immigration clandestine ».
Militantisme dépoussiéré
Carola Rackete n’a pas un ego débordant, elle ne harangue pas les foules, ne hausse pas le ton et admet volontiers ne pas aimer les conflits. « C’est quelqu’un de très humble, qui ne parle pas à tout-va, mais elle a une forte personnalité, un leadership naturel, lui reconnaît Daniel Rizzotti, le capitaine de l’Arctic Sunrise, le navire de Greenpeace à bord duquel Carola Rackete a fait deux missions, en 2015 et début 2020, consacrées à la surpêche et à l’impact du dérèglement climatique en Antarctique. C’est le genre de personne qui fait bouger les choses au nom des autres. »
« Cette femme est une icône », appuie encore l’ex-macroniste et député du Val-d’Oise Aurélien Taché, qui avait invité Carola Rackete à une prise de parole dans un salon de l’Assemblée nationale, en amont du débat parlementaire sur l’immigration de 2019, voulu par le président de la République.« Il faut être lucide, poursuit-il, ce ne sont plus les théoriciens ou les élus qui donnent envie de s’engager. »
Pour Carola Rackete, « la société est fatiguée d’écouter toujours les mêmes vieux hommes blancs ». Soucieuse de ne pas reproduire les « stéréotypes masculins », elle met l’accent sur « la coopération, la prise de décision démocratique et inclusive ». Elle puise ses modèles d’inspiration dans les figures de Sophie Scholl, résistante allemande au nazisme, décapitée en 1943, des suffragettes, de Gandhi ou de Martin Luther King. Et elle retient d’eux que « demander le pouvoir poliment ne fonctionne pas ». « On voit bien que ce qui a été fait depuis trente ans : les pétitions, les lettres, n’ont pas empêché la perte de biodiversité, ni fait diminuer les émissions de gaz à effet de serre. Ce sont les actions radicales qui créent une possibilité de changement. » Elle en est convaincue.
Le chercheur François Gemenne, qui enseigne les politiques du climat et des migrations, a rencontré Carola Rackete à Paris, en octobre 2019, lors de l’événement « Demain, tous migrants », organisé par le mouvement Extinction Rebellion. Il considère que « de la même manière qu’Extinction Rebellion ou Fridays for Future », le mouvement pour le climat lancé par la Suédoise Greta Thunberg, l’Allemande « dépoussière par une logique d’action directe les mouvements traditionnels de plaidoyer très institutionnalisés et ronronnants ».
« Virus polaire »
La résistance n’était pourtant pas inscrite dans son ADN familial. Carola Rackete a grandi dans un lotissement d’une petite localité de la Basse-Saxe, « dans un cadre petit-bourgeois, pour ne pas dire ennuyeux. Dans ma famille, on n’était pas écolo », écrit-elle.
Son père, ingénieur électricien à la retraite, a longtemps travaillé dans l’armée allemande puis dans l’industrie de l’armement. Sa mère est comptable, sa sœur ingénieure pour Volkswagen. Pendant ses années de collège et de lycée, Carola est victime de harcèlement. Elle s’isole, passe une grande partie de sa jeunesse devant son ordinateur, plongée dans le jeu de rôle en ligne World of Warcraft, où elle trouve une forme de communauté.
Entre 2007 et 2011, elle se lance dans des études de navigation maritime à l’université de Jade, parce qu’elle y entrevoit la perspective d’une vie au loin et solitaire. Ses voyages – en Amérique latine, en Roumanie ou en Moldavie – commencent à cette époque à susciter en elle une prise de conscience autour des inégalités. Le travail des enfants, la situation des Roms ou la pauvreté persistante en Europe la touchent.
Mais c’est sa première expérience professionnelle, à bord du navire de recherche et brise-glace allemand Polarstern, qui reste parmi les plus marquantes de sa vie. Elle y attrape le « virus polaire », la « fascination des glaces éternelles » et comprend dans le même temps, au contact des scientifiques chevronnés qui voient la glace fondre depuis vingt ans, que « la collecte de données ne change pas la politique ».
Désabusée, elle finit par démissionner. Souhaitant vivre au milieu de la nature, elle s’engage pour un service de volontaire européen dans le parc naturel de Bystrinsky, en Russie, puis se lance, en 2015, dans un master en protection de l’environnement près de Liverpool. Elle conclura ses études par une thèse sur le rétablissement des populations de phoques en Antarctique et la façon dont cela influence l’écosystème et les lieux de nidification des albatros. En parallèle, elle embarque pour une mission avec Greenpeace, puis travaille pour le British Antarctic Survey, l’institut de recherches polaires britannique.
Un avenir à inventer
« Elle est assez unique car elle fait le lien entre la recherche scientifique et l’action humanitaire », estime Julia Steinberger, membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et professeure à l’université de Lausanne.
Carola Rackete n’a très vite plus eu de plaisir à naviguer, lassée de jouer les « conducteurs de bus » sans pouvoir influencer le cours des choses. Chez elle, l’ennui n’est jamais très loin. Même en Méditerranée, où elle effectue des missions depuis 2016 pour différentes ONG, certaine que le réchauffement climatique ne fera qu’accentuer les déplacements de population. « Ça arrive à beaucoup d’activistes, croit Dan Bebawi. On veut créer du changement, mais c’est dur de rester motivé et positif. Chaque problème est sans fin. »
La situation aux frontières de l’Europe ne s’est, de fait, pas améliorée. Les bateaux humanitaires parviennent à débarquer mais ils sont placés sous séquestre des semaines durant, sous couvert de procédures de contrôles. Le Sea-Watch 3 est ainsi bloqué depuis plus de deux mois dans un port de Sicile.
Carola Rackete est toujours sur la liste des capitaines à contacter en cas d’urgence et arbore autour du cou un petit pendentif représentant l’île de Lampedusa, mais elle n’a pas fait de nouvelle mission depuis juin 2019, occupée sur d’autres terrains.
Elle pense, aussitôt terminée la promotion de son livre en France, rejoindre l’occupation d’une forêt près de Francfort contre un projet de construction d’autoroute. L’urgence est, à ses yeux, « la sixième extinction de masse des espèces », qu’elle documente beaucoup dans son livre. « La fin de la civilisation est devenue une possibilité », écrit-elle.
Convaincue que les sirènes de la croissance verte ne sont que des leurres, Carola Rackete sait néanmoins qu’il faudra offrir autre chose que l’imminence d’une catastrophe pour susciter l’adhésion du plus grand nombre. « Martin Luther King a dit qu’il avait fait un rêve, et non pas un cauchemar », souligne-t-elle, en souriant.