Georges Bernanos, une foudroyante lucidité
Portrait« Le courage de la nuance ». Contre la pensée dogmatique, certaines figures du XXe siècle ont incarné l’audace de l’incertitude. Confronté aux horreurs de la guerre d’Espagne, l’écrivain royaliste refuse de ne pas voir. Retour sur une insurrection du regard.
Prenez une œuvre aimée, un tableau que vous êtes retourné voir dix fois, cent fois, et que vous pensiez connaître sur le bout des doigts. Jusqu’au jour où l’on vous montre une carte postale en la présentant comme un détail dudit tableau. D’abord vous n’y croyez pas. Puis vous y regardez de plus près. Quand vous admettez enfin le lien entre la carte et cette peinture si familière, c’est soudain le tableau lui-même qui se trouve éclairé d’une lumière inédite. Ici, l’avènement de la nuance se confond avec un événement visuel. Le détail remet tout en question. Reste à savoir le discerner. Le nommer, aussi. « Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit », notait l’écrivain catholique Charles Péguy en 1910, quatre ans avant de mourir sur le front de la Grande Guerre.
A peine deux décennies plus tard, alors que l’Europe se dirigeait vers une nouvelle boucherie, un autre poilu, également chrétien, allait prendre au mot la leçon de Péguy et démontrer sa puissance non seulement esthétique mais aussi politique. « Il faut voir. Il faut comprendre. Voilà », résume Georges Bernanos, en 1938, dans Les Grands Cimetières sous la lune (Plon), ce pamphlet dont on ne finit pas de mesurer la portée.
De quoi s’agit-il ? D’un témoignage sur la guerre d’Espagne, écrit à chaud par un romancier connu pour ses engagements royalistes et chrétiens, qui n’en proclame pas moins son dégoût pour les crimes du général Franco et de ses complices en soutane. Mais, bien plus encore, d’un livre doublement visionnaire, au sens où il bouleverse le paysage politique du moment tout en prophétisant la barbarie à venir. Et, sous la plume de Bernanos comme sous celle de Péguy, ce chambardement des consciences est d’abord une insurrection du regard. « J’ai vu, j’ai vu de mes yeux, j’ai vu moi qui vous parle, j’ai vu un petit peuple chrétien, de tradition pacifique, d’une extrême et presque excessive sociabilité, s’endurcir tout d’un coup, j’ai vu durcir ces visages, et jusqu’aux visages des enfants », note le romancier.
Les consciences européennes embrasées
En 1934, Bernanos s’est installé avec sa famille sur l’île de Majorque, où la vie est moins chère qu’en France. C’est donc sous ses yeux que se déclenche le coup d’Etat franquiste, à l’égard duquel l’écrivain éprouve d’abord une vive sympathie. Car cet antirépublicain fougueux est depuis longtemps un partisan de la force. « Pour une fois que je vois des militaires assez culottés pour faire une revolucion, ça serait difficile de les lâcher. Viva España ! », s’enflamme Bernanos. Avec quelques camarades, n’a-t-il pas lui-même organisé, en 1912, une impossible expédition visant à restaurer la monarchie au Portugal ? Dans ces conditions, on comprend qu’il applaudisse le movimiento espagnol. A première vue, en effet, la perspective a de quoi le ravir : l’armée allait abattre la République « rouge » pour rétablir l’ordre chrétien.
« Cela vous coûte à lire. Il m’en coûte aussi de l’écrire. Il m’en a plus coûté encore de voir (…). Il est dur de regarder s’avilir sous ses yeux ce qu’on est né pour aimer. »
Sous l’œil de Bernanos, pourtant, ce tableau se révèle peu à peu trompeur. L’écrivain y distingue vite quelques détails gênants, puis des ombres sinistres, et même d’ignobles taches de sang. Ce qu’il observe, c’est moins une croisade spirituelle qu’un « spectacle dégoûtant » dont les metteurs en scène s’appellent Franco, Mussolini et Hitler. Horrifié par la terreur qui s’abat sur les républicains, ou présumés tels, l’écrivain refuse de ne pas voir. Mieux, il tient à décrire les « équipes d’épuration à domicile » qui sèment la mort de village en village, livrant chaque jour aux cimetières leur quota de mal-pensants.
« Evidemment, cela vous coûte à lire, lance Bernanos. Il m’en coûte aussi de l’écrire. Il m’en a plus coûté encore de voir (…). Il est dur de regarder s’avilir sous ses yeux ce qu’on est né pour aimer. » Voilà ce catholique fervent, auteur du célèbre Journal d’un curé de campagne (1936), contraint de dépeindre des prêtres distribuant les absolutions entre deux rafales de mitraillette, « les souliers dans le sang ». On écrit « contraint » et on a tort. Car Bernanos n’était guère obligé de nommer ce qu’il observait. Son geste fut si minoritaire qu’il relève de l’héroïsme.
Au même moment, en effet, la guerre d’Espagne embrase les consciences européennes, et françaises en particulier. A droite comme à gauche, chez les partisans de Franco comme chez ceux des républicains, chacun est sommé de choisir son camp. Dans ce contexte, toute nuance vaut trahison. « Voilà le bien. Voilà le mal. Il faut prendre parti », tranche Charles Maurras, chef de file de l’Action française, bientôt rebaptisée « Action franquiste » par ses ennemis.
Naguère dévoué au puissant mouvement monarchiste, Bernanos vient donc briser le consensus chez ses anciens compagnons, et plus généralement chez les fans français de Franco. Les journaux d’extrême droite ne le lui pardonneront pas. « Aigri », « dévoyé », « égaré »… jour après jour, une violente campagne vise le romancier, désormais banni de sa famille politique. « On ne discute pas avec un pauvre fol », balaie L’Action française. A ces visages fermés, Bernanos oppose un regard sans haine. Au sujet de Charles Maurras, auquel il a tant donné, il écrit ceci : « Absolument étranger à toute vie intérieure surnaturelle, le doute même lui apparaît ainsi qu’une bassesse gratuite, un vice de l’âme. C’est qu’il ne désespérera jamais de ses livres, jamais de lui-même. Pour être tenté de désespoir, il faudrait d’abord avoir aimé. »
La part vénéneuse de nous-mêmes
De tels mots disent bien ce qui fonde la lucidité de Bernanos. Si, pour lui, la compréhension ne va pas sans amour, ni l’honneur sans tourment, c’est parce que la lumière qui l’éclaire est celle de la foi. Pas celle de l’idéologie. « Mes 17 ans s’étaient donnés à Maurras, je veux dire à un ordre que je croyais total. Mais j’ai compris très tôt qu’on ne peut confondre l’adhésion de l’intelligence avec la foi – et je ne suis qu’un homme de foi », se souvient-il. Or, par vocation, le chrétien reconnaît la faille au cœur de la condition humaine, et Bernanos en est un grand explorateur. Lui dont les romans sondent magnifiquement notre nuit intérieure n’a pas son pareil pour scruter la part honteuse, boueuse, vénéneuse, de nous-mêmes, ce qu’il nomme, dans L’Imposture (Plon, 1927), « les eaux dormantes et pourries de l’âme ».
Bien qu’il le fustige à présent, lui aussi a longtemps absorbé et recraché « le patois des propagandes »
Dans ces marais pataugent les êtres que Bernanos nomme « imbéciles ». « La colère des imbéciles remplit le monde », résume-t-il. Sous sa plume, la médiocrité n’a rien à voir avec la faiblesse ou l’ignorance. C’est une force spirituelle, une puissance métaphysique, une perversion de la conscience qui mêle désinvolture morale, haine sagace et patiente cécité. Roi de l’époque, l’imbécile préférera toujours le slogan à la vérité et le crime à la liberté. Voilà pourquoi il adopte spontanément « ce parti pris de ne pas voir ce qui pourtant crève les yeux ».
Encore faut-il qu’il ait des yeux pour voir, et Bernanos, bien avant la naissance de Twitter, en doute déjà : « Hélas ! je sais pourtant mieux que personne ce qu’un garçon de 20 ans peut donner de lui, de la substance de son âme, à ces grossières créations de l’esprit partisan qui ressemblent à une véritable opinion comme certaines poches marines à un animal – une ventouse pour sucer, une autre pour évacuer – la bouche et l’anus – qui, même, chez certains polypes, ne font qu’un. »
Cet « hélas » importe. Au moment où il s’exprime ainsi, Bernanos revient en effet de loin. Bien qu’il le fustige à présent, lui aussi a longtemps absorbé et recraché « le patois des propagandes ». Né dans une famille royaliste, il a appris à vomir la démocratie, la modernité, les juifs… et beaucoup de ses textes, même tardifs, font résonner ces détestations acharnées. Bernanos est un soldat de la plume qui ne fait guère dans la dentelle. Quelques années encore avant la parution des Grands Cimetières sous la lune, certains de ses amis lui reprochaient de fréquenter trop souvent « cette région, à certains égards non humaine, de la polémique dont la fin n’est pas la vérité mais la bataille pour une cause à laquelle on croit pouvoir tout engager, même l’amitié et la justice », comme le notait la philosophe Raïssa Maritain dans une lettre attristée.
« Deux fois trahi »
Mais c’est justement cette expérience de pamphlétaire péremptoire qui rend encore plus fascinante la dissidence bernanosienne. Le camelot du roi a démasqué Maurras. Le fervent chrétien a exhibé les compromissions de l’Eglise. Le contempteur de la démocratie a choisi de Gaulle contre Vichy. L’antisémite a honoré les combattants du ghetto de Varsovie. En même temps ! Aussi Bernanos aura-t-il été, selon le mot d’Albert Camus, « un écrivain deux fois trahi » : par les gens de droite, qui lui en veulent de dénoncer leurs compromissions, et par les gens de gauche, qui voudraient l’annexer alors qu’il demeure irrécupérable. « J’ai donc le droit de rire au nez des étourdis qui m’accuseraient d’avoir changé. Ce sont eux qui ont changé. Je ne les reconnais plus », ironise l’écrivain.
Alors, où Bernanos place-t-il sa fidélité ? A cette question, le romancier chrétien a répondu lui-même : « J’ignore pour qui j’écris, mais je sais pourquoi j’écris. J’écris pour me justifier. – Aux yeux de qui ? – Je vous l’ai déjà dit, je brave le ridicule de vous le redire. Aux yeux de l’enfant que je fus », dit-il dans Les Enfants humiliés (Gallimard, 1949). A ses yeux, l’enfance est bien plus qu’un âge de la vie, c’est une grâce à préserver, un élan qui se met en travers de l’imposture et du fanatisme, un esprit insupportable aux imbéciles ordinaires comme aux surhommes totalitaires, c’est le langage qui se fait chair pour nommer les choses telles qu’elle sont. Nulle naïveté, ici, mais bien plutôt un regard obstiné, une foudroyante lucidité. Sous la lumière de Bernanos, la nuance est un aveuglement surmonté.
Jean Birnbaum