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Voyage dans la France des utopistes

Enquête« La France des oasis » (1/6). Refusant de jouer le jeu d’une économie  jugée  destructrice de la planète et des liens sociaux, les utopistes réalistes se rassemblent de plus en plus dans des « écolieux », sortes de laboratoires du futur. Et vivent, déjà, dans « le monde d’après ».

Il n’y en a pas un sur cent et pourtant, ils existent : les utopistes. Les uns sont des zadistes anticapitalistes, les autres de simples écologistes. Certains sont anarchistes chrétiens, d’autres hindouistes décroissants, bouddhistes végétariens ou permaculteurs musulmans. La plupart sont des athées soucieux d’égalité et de fraternité. Ingouvernables, ils occupent des « zones à défendre » (ZAD) ; citoyens écoresponsables, ils s’installent en famille ou entre amis dans des éco-hameaux, au sein d’habitats légers et partagés. La France des oasis s’étend. La crise sanitaire a renforcé la légitimité de ces écovillages où l’on veut cohabiter de manière plus accordée et solidaire, loin d’une vie jugée insensée, prédatrice et solitaire. Les résidents de ces lieux collectifs, souvent qualifiés de « résilients », vivaient déjà dans le « monde d’après » : le confinement dû à la pandémie de Covid-19 a conforté leur conversion.

Car beaucoup d’entre eux ont quitté leurs études, leur travail, leur région et parfois leur famille pour ces nouvelles terres d’adoption. Au départ, il y eut souvent un déclic, après une longue ou subite évolution, mais le refus de jouer le jeu de la compétition sociale ou scolaire, de faire tourner une économie qui corrode les relations humaines et ravage la biosphère l’a emporté sur le confort et le conformisme de la pensée : vivre de son salaire, réussir sa carrière, devenir propriétaire, mais pour quoi faire ? Ils sont tous « en quête de sens », l’une des phrases les plus entendues dans le cadre de cette enquête réalisée entre 2019 et 2020, sur le territoire français. Ils sont l’inscription sensible et la déclinaison pratique d’un vaste tournant écopolitique.

Le véritable danger, écrit Hannah Arendt, consiste à ce « que nous devenions de véritables habitants du désert et que nous nous sentions bien chez lui »

Mais comment les nommer ? On parle souvent d’« écolieux », mais c’est trop peu. L’écologie est assurément l’un des ciments de ces microsociétés, mais l’envie de vivre au quotidien une relation plus apaisée aux autres l’est tout autant. On parle parfois de communauté, mais c’est souvent trompeur, car les leçons des années 1970 ont été tirées et chacun entend vivre pleinement son individualité. Sans compter que le mot est désormais chargé, plombé par les débats lancinants sur le « communautarisme » et le « séparatisme ». Le collectif prime, non l’identité et moins encore la grégarité. D’autant que ces lieux se veulent ouverts – aux amis, aux alliés, aux curieux qui cherchent à se ressourcer ou à s’inspirer d’eux, aux migrants, aux fracassés de la vie et aux gens de peu – et non des enclaves fermées.

Ménager des espaces de liberté

« Oasis » est un terme géographique plus imagé, mais aussi un symbole poétique, philosophique et politique qui pourrait davantage définir l’objet. L’oasis, c’est la vie qui résiste et se maintient dans le désert. L’image est simple et forte : au sein de l’aridité modernisatrice qui assèche les ressources et accentue la « désolation » planétaire, l’oasis est un abri, un écrin. Car le véritable danger, écrit Hannah Arendt (1906-1975), consiste à ce « que nous devenions de véritables habitants du désert et que nous nous sentions bien chez lui », alors qu’au contraire, les « oasis » sont « des fontaines qui dispensent la vie ».

Mais les oasis ne se réduisent pas, comme elle l’envisageait, aux passions « antipolitiques », tels que l’amour ou l’amitié, ou à la joie de créer et de penser. « Un discours sur le présent qui donne de l’espoir aux gens assemblés pour entendre un philosophe, c’est une petite oasis, poursuit Jacques Rancière dans En quel temps vivons-nous ? (La Fabrique, 2017). Une place occupée dans une métropole, une ZAD, ce sont des “oasis”, à savoir des espaces de liberté au milieu d’un désert, à ceci près que le “désert” n’est pas le vide mais le trop-plein du consensus. »

Le terme a été popularisé par l’agroécologiste Pierre Rabhi avec l’association Terre et humanisme dans le Manifeste pour des oasis en tous lieux, publié en 1997. Un appel à « construire des regroupements géographiques d’unités de vie (terrain et habitat), fondées sur la terre nourricière et les échanges favorables à la reconstruction du lien social ». Depuis, ces oasis sont sorties de terre. Elles sont près de 1 000 aujourd’hui, et 500 à fonctionner pleinement. Pas étonnant que cette image ait surgi de la tête d’un homme qui est lui-même né au cœur du désert, dans une oasis fondée par un thaumaturge soufi, en Algérie. « La différence, c’est que l’oasis où j’ai grandi était un désert dépeuplé, déclare-t-il, alors qu’aujourd’hui, notre monde ressemble à un désert surpeuplé dans lequel personne ne se parle et dont nous avons perdu le sens. »

Dans le sillage de Pierre Rabhi

Installé à Montchamp, près du hameau des Buis, sur les collines ardéchoises, Pierre Rabhi se réjouit de cet « essaimage ». Mais il n’en est plus que l’inspirateur. D’autant que, sur le mariage homosexuel, la place des femmes ou la PMA, une partie de ses continuateurs souhaitent se démarquer de ses propos jugés conservateurs.

A la suite du manifeste de 1997, qui appelait à adopter « la sobriété de vie comme valeur de bien-être », ou à « promouvoir un habitat écologique à faible coût », une première association, appelée Oasis en tous lieux, désormais disparue, a porté le projet. A partir de 2014, celui-ci est repris par le mouvement Colibris, connu pour le slogan « Faire sa part » – tiré d’une légende amérindienne dans laquelle l’un de ces oiseaux-mouches s’active à éteindre un incendie de forêt avec les gouttelettes d’eau qu’il porte dans son bec fin. Depuis le printemps 2020, le projet Oasis est désormais porté par la Coopérative Oasis, dont Mathieu Labonne est le président-directeur général.

Lui-même installé en famille à l’éco-hameau du Plessis (Eure-et-Loir), dans une oasis de sept maisons déjà construites (sur les vingt-huit logements prévus) qu’il a fondée à deux pas du centre Amma (du nom de la gourou indienne qui parcourt le monde en étreignant tous ceux qui le lui demandent), cet ingénieur Supaéro (Institut supérieur de l’aéronautique) de 37 ans, ancien chercheur au CNRS sur le climat et expert sur les questions liées au carbone, est représentatif du profil d’une partie de ces nouveaux résidents de la République. Infatigable animateur du réseau des 1 000 oasis existantes, Mathieu Labonne confirme l’impression qu’un récent tour de France des oasis lui a laissée : « La crise sanitaire a démontré la pertinence de modes de vie écologiques et collectifs. Les demandes de visites et de formations sont plus importantes, les sollicitations constantes, notamment autour de la notion d’autonomie. »

Cofondateur avec Pierre Rabhi du mouvement Colibris, coauteur avec Mélanie Laurent du film Demain (2015), et avec Laure Noualhat du film Après-demain (2018), qui répertorient toutes ces initiatives alternatives, Cyril Dion constate aujourd’hui que « le concept d’oasis s’élargit ». Il ne se réduit plus à ces « tiers lieux », mais s’étend à toutes les volontés de quitter la ville et d’investir un territoire, de restaurer ou construire une maison « passive », de vivre de façon plus harmonieuse et moins dispendieuse. « Les oasis sont la preuve qu’on peut vivre une vie plus riche avec peu d’argent », résume-t-il. Retour de balancier de la mondialisation, il y a deux manières opposées de s’enraciner, assure-t-il, « soit fermée et identitaire, soit ouverte et solidaire ».

Profs, designers, communicants et ingénieurs veulent « se désaliéner d’un monde où tout est financiarisé », selon Cyril Dion, cofondateur du mouvement Colibris

Lorsqu’il a commencé sa tournée des oasis, en 2007, se souvient-il, les utopistes étaient « roots et souvent marginaux », ancrés dans des régions connues pour leurs traditions alternatives, comme la Drôme, l’Ardèche, les Cévennes ou la Bretagne. Aujourd’hui, on voit également, dans l’Orne ou le Limousin, des profs et des designers, des communicants et des ingénieurs qui veulent « se désaliéner d’un monde où tout est financiarisé ». Oui, « on y croise ceux qu’on appelle les bobos et c’est tant mieux, insiste Cyril Dion, car ils nouent de nouvelles relations avec les ruraux ».

Les oasis contribuent en effet à revivifier les territoires. Elles estompent l’inexorable « fin du village », enrayent à leur manière la désertification des campagnes en leur donnant un nouveau visage. Considérées au départ comme des sectes ou de subversifs rassemblements anarchistes, elles deviennent souvent, avec le temps, des acteurs incontournables d’une commune, rouvrent des écoles, redynamisent l’économie d’une région, notamment à partir de ses produits locaux. « Ma femme et notre voisin dans l’éco-hameau sont désormais conseillers municipaux à la demande du maire, alors qu’au début, nous étions pris pour les membres d’une secte », relate Mathieu Labonne.

« Selon que l’on vous demande de défendre la nature – vous bâillez d’ennui – ou de défendre votre territoire – vous voilà tout de suite mobilisé », soutient le sociologue Bruno Latour

Alors que de nombreux combats syndicaux ont échoué (contre la loi travail en 2016 et 2017, ou contre la réforme des retraites à l’hiver 2019-2020), la frange la plus radicale gagne des batailles politiques, comme à Notre-Dame-des-Landes (avec l’arrêt du projet d’un aéroport), au quartier des Lentillères à Dijon (l’abandon, en novembre 2019, de l’extension d’une zone résidentielle, au terme de neuf ans de lutte), dans le triangle de Gonesse (l’arrêt du complexe commercial EuropaCity, dans le Val-d’Oise, en novembre 2019), ou, plus récemment, à Roybon, dans l’Isère (l’abandon, en juillet, d’un projet Center Parcs).

Ces victoires confirment ainsi la sentence du sociologue Bruno Latour, délivrée sous forme de question : « Avez-vous remarqué que les émotions mises en jeu ne sont pas les mêmes selon que l’on vous demande de défendre la nature – vous bâillez d’ennui – ou de défendre votre territoire – vous voilà tout de suite mobilisé ? » Et les intuitions du philosophe Michel Serres (1930-2019) : « En Utopie, il faudra manger sans aller chercher la nourriture à 10 000 km, comme le fait aujourd’hui la grande distribution. Peut-être alors verrons-nous la fin de la guerre rurbaine, pour une résurrection du rural ? »

Ces lieux, qui veulent vivre avec « moins de biens » en créant « plus de liens », réhabilitent l’utopie – ce mot inventé en 1516 par Thomas More dans son récit Utopia, néologisme gréco-latin qui signifie le « lieu de nulle part ». Sauf qu’ici, les lieux sont situés et ancrés dans la réalité. Ils sont non seulement des utopies réalistes, mais des utopies réalisées. « Les socialistes utopiques du XIXe siècle ont été beaucoup plus féconds qu’on ne le croit, rappelait Michel Serres. C’est à eux que l’on doit des idées folles – les crèches pour les enfants, les banques pour les pauvres, des ébauches de sécurité sociale, les mutuelles, etc. – qui nous rendent la vie douce aujourd’hui. »

La politique des communes

Qu’ils en soient conscients ou non, les habitants de ces oasis sont les héritiers d’une tradition d’expérimentateurs de l’émancipation. Et des lointains cousins de Charles Fourier (1772-1837), « le premier écologiste social à faire surface dans la pensée radicale », comme l’écrit le philosophe libertaire Murray Bookchin (1921-2006) qui est devenu l’une des grandes références du mouvement (L’écologie sociale, Wild Project, 336 p., 22 euros).

Car les nouvelles utopies sont « communalistes » : elles s’articulent autour de communes – irréductibles à des villes ou des villages – librement créées, où prime la démocratie participative, et qui veulent s’inscrire dans de futures « bio régions ». C’est pourquoi la politique des communes « n’est pas qu’une lubie d’anarchistes et de révolutionnaires sans révolution », écrit le politiste Laurent Jeanpierre, mais « un appel venu du futur auquel les mouvements sociaux à venir auront sans doute à répondre » (In girum. Les leçons politiques des ronds-points, La Découverte 2019). Ces oasis sont aussi des « écotopies », des utopies écologistes dont le nom provient du roman d’anticipation d’Ernest Callenbach, Ecotopia : Les Carnets de notes et de rapports de William Weston (1975), qui influença fortement la contre-culture américaine. Des lieux où l’on veut vivre de manière plus accordée à la nature.

Mais attention : l’utopie, ce n’est pas la perfection. Si les oasis sont d’incontestables laboratoires en matière d’habitat, de gouvernance, de solidarité et de partage des communs, de réinvestissement des rituels, de permaculture ou de monnaie locale, nombre d’entre elles se fracassent sur ce que l’essayiste altermondialiste Patrick Viveret appelle « le putain de facteur humain ». Sans parler de « quelques dérives sectaires », témoigne Cyril Dion, que l’on rencontre parfois « lorsque de fortes personnalités exercent leur emprise sur une communauté plus refermée et certains individus perdus ». Les oasis ne sont pas des paradis. Mais, chacune à sa manière, des tentatives échouées ou réussies d’échapper à l’enfer de notre désert.

Nicolas Truong

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