Irina Slavina, la femme derrière les flammes
Le sol a été tant frotté que les taches noires ont presque disparu, ombres vagues sur un coin de trottoir, pavés écrasés par la silhouette massive et grise d’un bâtiment de béton qui vous regarde de très haut. C’est là, devant le siège régional du ministère de l’intérieur, dans la ville de Nijni Novgorod, à 400 km à l’est de Moscou, qu’une femme s’est immolée, le 2 octobre. Elle s’est assise sur le banc de fer forgé, s’est aspergée d’essence et s’est enflammée.
La vidéo a été diffusée sur les réseaux sociaux. On y distingue son geste, quand un passant s’approche pour lui porter secours : un mouvement de la main déterminé mais étonnamment serein pour écarter l’homme, à plusieurs reprises. Celui-ci tentera en vain d’éteindre la torche vivante. C’est peut-être parce qu’on a trop regardé les images, mais on croit deviner la forme d’un corps dans les motifs sombres aujourd’hui dessinés au sol, là où cette femme s’est écroulée, carbonisée.
Pour seule note colorée, il y a les fleurs. Leur présence est éphémère : au matin, elles auront disparu, enlevées nuitamment par les services communaux, avant que d’autres soient reposées sur le banc par des mains anonymes. Ça pourrait être un jeu mais c’est une bataille, qui rappelle celle, à Moscou, autour du mémorial improvisé à l’ancien vice-premier ministre Boris Nemtsov, un autre natif de Nijni Novgorod, sur le pont où il a été assassiné en février 2015. Dans les deux cas – un meurtre et un suicide –, les autorités rejettent toute responsabilité. Dans les deux cas, la mémoire du disparu encombre.
La femme avait 47 ans, de longs cheveux blonds, un visage rond, des yeux vifs quoique un peu las. Elle s’appelait Irina Mourakhtaïeva mais était plus connue sous son nom de plume, Irina Slavina. C’était la journaliste la plus célèbre de Nijni Novgorod.
Ce matin du 2 octobre, elle avait dit ou écrit « Je t’aime » à chacun des membres de sa famille – sa fille Margarita, 20 ans, son fils Viatcheslav, 28 ans, son mari Alexeï. Puis elle avait souhaité un joyeux 70e anniversaire à sa mère, préparé un gâteau et rédigé sur Facebook un message bref : « Je demande qu’on tienne la Fédération de Russie pour responsable de ma mort. » Elle s’est ensuite immolée devant le bâtiment du ministère de l’intérieur.
Le jour même, le Comité d’enquête a annoncé une expertise psychiatrique, tout en indiquant déjà rejeter toute autre explication. Peut-être le cas Slavina relève-t-il effectivement de la psychiatrie, ou de douleurs enfouies. Peut-être cette journaliste décrite comme solide, déterminée, cachait-elle ses faiblesses et ses dépressions. Mais son histoire ne saurait se résumer à cette interrogation. Parce qu’elle-même a décidé de donner un sens politique à son acte et parce que son parcours, tel que l’esquissent ses proches, est celui d’une guerrière, pugnace et jamais découragée.
« Pas bonne pour les compromis »
Son combat contre l’arbitraire policier a été souligné, dans la presse russe et ailleurs. Dans ce combat-là, elle était la victime. Ces dernières années, Irina Slavina a été la cible d’un harcèlement permanent et de plus en plus intense : interpellations, pneus crevés, amendes à répétition, calomnies. La veille de son suicide, son domicile avait fait l’objet d’une perquisition dans une affaire où elle était censée n’être que témoin.
« Cela a été un choc, relate Alexeï Mourakhtaïev, son mari. Douze hommes armés qui débarquent chez vous, à l’aube, qui vous retiennent pendant quatre heures. Ils cherchaient des “documents” montrant les liens d’Irina avec [l’ancien oligarque] Mikhaïl Khodorkovski, mais le but était surtout d’intimider et de nous dépouiller. Ils ont emporté jusqu’à l’ordinateur de notre fille. » L’homme, barbe épaisse et carrure de lutteur, paraît aussi solide que peut l’être un ancien marin, debout dans la bourrasque. C’est le retour du calme que l’on craint pour lui, le moment où l’agitation retombera, où sa colère ne saura plus où se poser. « Douze hommes… et il ne s’en est pas trouvé un, depuis, pour venir m’informer officiellement de la mort d’Irina. »
L’autre combat engagé par Irina Slavina était peut-être encore plus difficile, plus lourd à porter : c’était celui qu’elle menait, à la tête de son site d’information, contre l’apathie de cette ville de 1,2 million d’habitants, au passé riche mais endormie, pour réveiller les consciences de ses habitants.
Pour ses proches, si la perquisition et le harcèlement des autorités ont été des déclencheurs, Irina Slavina a aussi cherché, très consciemment, à adresser un choc à ses concitoyens. Plusieurs refusent d’ailleurs d’employer le mot « suicide ». « Sacrifice », dit plutôt Sergueï Chounine, le responsable local du Comité contre les tortures.
Irina Slavina, fille de marin établi à Nijni Novgorod, sur les bords de la Volga, a travaillé comme institutrice pendant huit ans, dans les années 1990, avant de se prendre de passion pour le journalisme. En 2003, elle toque à la porte du quotidien local la Pravda de Nijni Novgorod. « L’ambiance était différente à l’époque, mais on travaillait quand même pour le pouvoir, on obéissait à ses ordres, se souvient Alexandre Gouchtchine, qui a été graphiste pour ce journal. Au bout d’un moment ça a posé problème. Irina était douée, mais pas bonne pour les compromis. » Articles refusés par sa rédaction, scandale après la publication de documents internes au parti Russie unie : Slavina doit partir en 2011.
Travail en solo
Dans les années suivantes, elle intègre d’autres rédactions, avec toujours le même épilogue : licenciement ou démission. Une fois, on lui reproche d’avoir raconté que des étudiants étaient amenés de force à une manifestation propouvoir ; une autre, d’avoir demandé de manière impertinente « quelques chiffres » au ministère de l’agriculture local.
« Elle aimait les sujets sociaux, passer des semaines dans les hôpitaux, raconte M. Gouchtchine. Mais quel que soit le thème sur lequel tu travailles, tu finis par tomber sur les groupes puissants qui tiennent la ville, cette alliance entre fonctionnaires, policiers, membres du parti au pouvoir et businessmen. »
Irina Slavina a déjà ses fidèles, ses admirateurs. En 2015, elle se résout à travailler seule. Ce sera Koza Press, « la chèvre », un nom choisi par les lecteurs pour les cornes belliqueuses de l’animal. Le site vit – mal – des dons de ses lecteurs, et s’en sort parce que des programmateurs, des comptables, d’autres journalistes donnent des coups de main bénévoles… Irina Slavina mène les investigations et écrit l’essentiel des articles. Son style est sobre, précis : autant il lui arrive de se laisser aller sur les réseaux sociaux, autant Koza n’est pas une page militante.
Dans le paysage sinistré de la presse locale, le site est un succès. Il enregistre en moyenne 5 000 visiteurs uniques par jour, et un classement en fait le deuxième site de la région le plus cité sur Internet… « Seule, elle faisait mieux que des rédactions entières », résume, admiratif, Vadim Chtchourenkov, un confrère.
Irina Slavina a ses informateurs jusque chez les représentants du pouvoir local ; des journalistes d’autres rédactions lui envoient les informations qu’ils ne peuvent publier dans leurs médias. Pour préserver son indépendance, elle va jusqu’à refuser certaines publicités, quitte à compléter ses revenus par des travaux de couture.
Ses sujets privilégiés sont ceux qui fâchent : les fraudes aux élections, le logement, l’écologie, les pressions sur les entrepreneurs, la corruption, les constructions illégales… Dans cette dernière catégorie, il y a par exemple le feuilleton des « cottages », qu’elle a initié et suivi pendant trois ans – un ensemble de constructions de luxe dans une forêt théoriquement protégée, le long de la Volga. Le dernier article écrit avant sa mort était justement consacré au sujet : il rendait compte de la décision de la justice d’annuler la destruction des cottages ordonnée précédemment.
« Ce qui la choquait, c’était le mensonge et le cynisme, le mépris des puissants pour les faibles. C’est pour ça qu’elle travaillait sans s’arrêter »
Alexeï Mourakhtaïev, marie de Slavina
« Elle a connu plus de défaites que de victoires », reconnaît Irina Enikeeva, presque amusée. Cette amie de toujours, éditrice, a repris la direction de Koza jusqu’à ce que Margarita, la fille d’Irina Slavina, qui en a manifesté le souhait, soit prête à prendre la suite. La routine est même revenue à une vitesse étonnante : dans le café où l’on rencontre Mme Enikeeva, un entrepreneur du bois, venu d’une ville voisine, patiente déjà pour raconter comment les forces de l’ordre locales veulent s’attribuer son business.
« A chaque fois, le point de départ, c’était les gens, ceux qui venaient la trouver ou dont elle entendait parler, victimes d’injustices, raconte Alexeï, le mari de Slavina. Mais in fine, ce qui la choquait, c’était le mensonge et le cynisme, le mépris des puissants pour les faibles. C’est pour ça, ou à cause de ça, qu’elle travaillait sans s’arrêter. » Irina Enikeeva résume cela d’une formule simple : « Elle ne pouvait pas faire autrement. »
Les problèmes ont commencé en 2017, quand Koza a pris de l’ampleur. Pneus crevés à plusieurs reprises, calomnies diffusées sur Internet, tracts la dénonçant diffusés dans son propre quartier. Et, surtout, des procédures judiciaires à n’en plus finir. L’avocat qui la défendait gratuitement, Evgueni Goubine, en compte dix. « Aucune d’entre elles n’a à voir ni avec le bon sens ni avec le droit », assure-t-il. En plus des plaintes en diffamation, il y a aussi la participation de la journaliste à une marche en mémoire de Boris Nemtsov (sept heures de détention, 5 000 roubles, soit 55 euros, d’amende) ou des poursuites en vertu d’une nouvelle loi sur la « diffusion de fausses informations », pour un article sur un foyer de coronavirus dû à un notable revenant contaminé d’Europe. L’affaire a été abandonnée après sa mort.
« A chaque fois, c’était une énergie et un temps immenses dépensés, des journées entières, se souvient Me Goubine. Et ces jugements l’affectaient. » L’avocat, membre de l’ONG de défense des droits de l’homme Agora, fait partie de ceux qui refusent de voir dans la mort d’Irina Slavina un suicide. « Pour moi, c’est un geste politique tout à fait réfléchi et assumé », dit-il.
En province, des journalistes harcelés
« Le harcèlement judiciaire s’est accéléré à partir de 2019, relate le journaliste Vadim Chtchourenkov. L’étape suivante, c’était une enquête pénale, et donc potentiellement la prison. Elle le savait. » M. Chtchourenkov était l’un de ces confrères habitués à collaborer avec Slavina, à lui passer des informations. Installé dans la ville voisine de Dzerjinsk, 200 000 habitants, connue pour ses catastrophes écologiques, lui aussi a connu procès et censures, mais également une voiture incendiée, des vitres brisées, un chien enlevé (retrouvé 850 km plus loin). « Moi, je connais la ligne rouge, relativise-t-il. Je parle des problèmes, ce qui est encore autorisé. Slavina, elle, remettait en cause le système. »
Les persécutions contre les journalistes indépendants sont devenues monnaie courante en Russie. Elles sont particulièrement cruelles pour ceux qui exercent en province, loin des projecteurs et de la solidarité de la communauté journalistique de la capitale. Le jour où Irina Slavina s’est immolée, deux autres journalistes locaux, en Adyguée et à Kaliningrad, subissaient des perquisitions dans l’anonymat le plus complet. Dans le deuxième cas, le journaliste, simple témoin dans une affaire lancée après un article sur la corruption au sein du FSB local, a dû passer deux heures face au sol, en caleçon.
Ces perquisitions, de plus en plus fréquentes, sont un moyen d’intimidation mais aussi une façon d’étouffer financièrement les voix critiques, journalistes ou autres. Le matériel informatique et téléphonique saisi n’est que rarement rendu, ou au bout de plusieurs mois. « C’est un meurtre financier », avait écrit Slavina. La veille de son suicide, elle avait passé la journée avec son époux à tenter de trouver un nouveau téléphone.
Peu de temps avant, Irina Slavina avait aussi été condamnée à une amende de 70 000 roubles (775 euros) pour « offense au pouvoir et à la société ». Son délit : un message sur Facebook écrit après l’installation d’une plaque en l’honneur de Staline dans une ville de la région. Elle y faisait un jeu de mot sur le nom de la ville, l’équivalent d’un « Dupontville » transformé en « Duconville ».
« Nous n’étions pas riches, commente sobrement Alexeï Mourakhtaïev, employé dans une entreprise de réparation à domicile. Elle ne gagnait quasiment rien ; moi, 600 dollars [506 euros] par mois. Sans le soutien des lecteurs de Koza, qui payaient l’essentiel des amendes, on ne s’en sortait pas. Mais quoi ? On allait demander des dons pour racheter un ordinateur à notre fille ? » Le couple habitait un petit appartement dans l’un des innombrables quartiers dortoirs de la périphérie, alignement de tours lépreuses qui contrastent avec les immeubles coquets ou majestueux du centre-ville, construits à l’époque tsariste autour du kremlin local.
L’omerta sur le travail d’Irina Slavina ne s’est pas arrêtée à sa mort : « Dans les jours suivants, les télévisions régionales ont reçu l’ordre de ne pas prononcer son nom, relate Irina Enikeeva. On a parlé du “suicide d’une femme”. Seul mon mari, sur la chaîne qui l’emploie, a parlé d’elle, parce qu’il était en direct. »
« Je n’ai que des emmerdes »
Irina Slavina se prétendait plus forte que ce harcèlement, plus forte que ses tourmenteurs. Ses proches parlent d’elle comme d’un modèle de détermination, un « tank ». Et pourtant, les doutes existaient. Son refus de l’injustice se heurtait à l’impunité dont bénéficiaient les personnages de ses articles, réfugiés dans les bâtiments massifs et ternes des administrations. « Je devine ce qui a pu la miner, assure son confrère Vadim Chtchourenkov. Tu écris un article incroyable, bien informé. Tu jubiles, tu sais que ça va être un scandale, qu’il y aura des démissions. Et puis non, en fait, c’est toi qui prends. »
A son ami Alexandre Gouchtchine, elle demandait régulièrement : « A quoi ça sert, tout ça ? Rien ne change et au bout du compte, je n’ai que des emmerdes. » Puis elle se ressaisissait en se disant que si on la harcelait, c’est qu’elle dérangeait.
Pour tenir, il faut être entouré. Des amis, elle en avait. Et une famille aimante. Le couple qu’elle formait avec Alexeï est décrit comme harmonieux, joyeux même. Alexeï et Irina se sont rencontrés très jeunes, en promenant leurs chiens. Tous les deux sont des enfants de marins de la marine marchande. Leur premier fils naît quand elle a 19 ans. Ces dernières années, ils allaient en forêt ensemble tous les week-ends, même si Irina amenait souvent un troisième convive, son ordinateur portable. Elle restait coquette et attentionnée. Alexeï assure qu’il ne lui a jamais demandé de cesser son activité, jamais fait le moindre reproche.
Elle pouvait aussi compter sur la communauté formée autour de Koza, et tous ceux qui partageaient ses valeurs. Nijni Novgorod est une ville ancienne, de tradition intellectuelle et universitaire. A l’époque tsariste, elle était un centre marchand important. Il s’y trouve en nombre raisonnable des activistes politiques, des écologistes, des juristes engagés, des militants des droits de l’homme… « Mais au-delà des cercles amicaux, chacun est dans son coin, estime Irina Enikeeva. Tout ce qu’on peut faire, c’est liker les publications des autres sur Facebook… »
Surtout, la question de la solitude ne se résume pas à cela, aux proches ou compagnons de lutte. Seule, Irina Slavina l’était par le contraste qu’offrait sa radicalité, son refus des compromissions, dans une ville et un pays dominés par l’apathie. Le mur auquel elle se heurtait le plus douloureusement était celui de l’indifférence. « Les gens lisaient ses articles et haussaient les épaules : “Qu’est-ce que je peux y faire ?” », résume un de ses amis, Mikhaïl Iosilevitch.
La Russie du repli sur soi
Dans son entourage, chacun a une façon différente de nommer ou d’expliquer cette indifférence : fatalisme russe, survie économique qui mobilise toutes les forces, règne de la toute-puissante télévision, plus prompte à parler des problèmes de Seattle, aux Etats-Unis, que de ceux de Khabarovsk, peur des autorités pour ceux dont l’emploi dépend de l’Etat, conviction que la politique est une chose sale et dangereuse dont il vaut mieux se tenir à l’écart… S’agissant de Nijni Novgorod, il y a aussi l’effet de la longue fermeture soviétique. Rebaptisée Gorki, la ville abritait alors de nombreuses usines du secteur militaro-industriel et était interdite aux étrangers.
L’infantilisation de la société et la décrédibilisation de l’idée même de débat politique sont des aspects centraux de la Russie poutinienne, avec comme résultat le repli sur soi des citoyens. Nijni Novgorod fait partie de ces villes où l’on empêche tout candidat d’opposition sérieux de se présenter aux élections, mais où l’on pratique moins qu’ailleurs le bourrage d’urnes. Résultat : au dernier scrutin local, la participation s’élevait officiellement à 15 %. « Vous vous plaignez, mais vous ne votez même pas », avait une fois écrit Slavina, exaspérée, sur Facebook.
« Le pouvoir mobilise des moyens inouïs pour faire taire des gens que le reste de la société écoute à peine »
Irina Enikeeva, éditrice et amie d’Irina Slavina
« Nous partagions le même constat amer, celui de voir notre ville endormie », confirme son mari. Alexeï se souvient avec nostalgie de la Coupe du monde de football, quand, à l’été 2018, la grise cité ouvrière paraissait prise dans une farandole sans fin, où l’on entendait dans les rues parler anglais, espagnol, allemand… Depuis, chacun est retourné dans sa coquille.
Alexeï reconnaît qu’il ne suivait pas vraiment en détail les combats de sa femme ni ne lisait tous ses articles. Alexandre Gouchtchine va dans le même sens : « Ce n’est plus l’URSS ! Avec quelques efforts, tu peux trouver de l’information fiable sur ce qui se passe dans le pays. Mais les gens préfèrent ne pas voir une réalité trop déprimante. Moi-même, je ne lisais pas tout ce qu’elle écrivait. Trop pesant, toujours les mêmes méchants qui gagnent… »
« Le pouvoir mobilise des moyens inouïs pour faire taire des gens que le reste de la société écoute à peine », estime de son côté Irina Enikeeva. « Ce qu’elle faisait, cette idée de chercher la vérité, c’est perçu comme une anomalie, presque un signe de folie, ajoute Sergueï Chounine, qui travaillait régulièrement avec Irina Slavina. Il n’y a que chez les jeunes que cette perception évolue, lentement. »
De façon ironique, la structure la plus occupée à pourchasser Slavina était le célèbre Centre E du ministère de l’intérieur, théoriquement chargé de lutter contre l’extrémisme. Le dévoiement de la mission est évident, mais pour ces fonctionnaires, le sacerdoce des militants ou des journalistes indépendants est une chose réellement incompréhensible, qui relève bel et bien d’une forme suspecte d’extrémisme. « Même chez les journalistes, certains lui disaient : “Tu cherches les ennuis” », précise Alexandre Gouchtchine.
Pas de répit pour les citoyens
Entrepreneur, patron d’un café branché, Mikhaïl Iosilevitch partage ce constat. Sa méthode pour briser le mur de l’indifférence est différente de celle d’Irina Slavina. Cet homme au visage sérieux est aussi prêtre de l’Eglise du monstre en spaghettis volant, une religion « ironique » née aux Etats-Unis pour développer la libre-pensée. « Nos valeurs et nos objectifs – la recherche de la vérité, l’esprit critique – sont proches. »
M. Iosilevitch est le suspect principal dans l’affaire qui a entraîné une perquisition chez Slavina et cinq autres personnes, ce 1er octobre. La justice lui reproche sa collaboration avec une « organisation indésirable », en l’espèce d’avoir accueilli dans son café une réunion des Démocrates unis, une formation liée à l’organisation pro-démocratie Russie ouverte de Mikhaïl Khodorkovski. Mikhaïl Iosilevitch, lui, assure avoir seulement accueilli une réunion de l’ONG de supervision électorale Golos. Signe que la mort de Slavina n’a entraîné aucun répit, M. Iosilevitch s’est vu signifier, six jours après, qu’il était désormais formellement accusé dans cette affaire. Il encourt jusqu’à six ans de prison.
Pour M. Iosilevitch, si l’indifférence de Nijni Novgorod affectait Slavina, son immolation est bien le résultat des pressions des autorités. « Sans la perquisition, elle ne serait pas tuée. Elle l’a écrit clairement : elle a demandé que l’on accuse la Fédération de Russie, pas la Russie ou les Russes. »
Début 2019, Irina Slavina avait évoqué le suicide, et dans un message sur Facebook, se demandant si « cela hâtera[it] le futur radieux de la Russie ». Beaucoup avaient pris cela pour une provocation. Alexandre Gouchtchine, son ami, avait alors eu avec elle une conversation sérieuse. Elle se sentait inutile, mais se reprochait surtout de faire du mal à ses proches, de les mettre en danger. « Mon travail nuit à ma famille, avait-elle confié. Sans moi, ils vivront mieux, et les enfants sont déjà adultes… » Son mari avait déjà perdu un emploi à cause de ses activités.
« Vous vous taisiez »
Aujourd’hui, Alexeï Mourakhtaïev veut croire que le geste de sa femme n’a pas été vain : « Des centaines de personnes sont venues lui rendre hommage. Il y avait de nouveaux visages… Ce n’est pas anodin, ce qu’elle a fait. Les gens ne vont pas l’oublier et elle va continuer à vivre à travers ce geste. »
Avant l’enterrement, une cérémonie d’adieu a été organisée, avec un micro laissé à libre disposition. Après les amis d’Irina Slavina et les habitués du combat politique, une femme, une inconnue, s’est approchée. « Je suis une petite personne, une petite habitante de cette ville, une petite habitante de la Fédération de Russie, a-t-elle dit. Je me suis toujours occupée de moi, de ma famille, de ma petite maison. Pendant ce temps, Irina Slavina pensait à moi, s’occupait des gens comme moi, et pas seulement des grandes injustices. Le pire serait qu’elle soit morte pour rien, mais le fait que je vous parle montre que ce n’est pas le cas. »
Tous ne partagent pas cet optimisme. « Quelques centaines de personnes sur 1,2 million d’habitants, c’est peu, relève Sergueï Chounine. Moi, ça m’a offensé. » Alexandre Gouchtchine, de son côté, pense même que « la majorité de la ville n’est pas au courant de ce qui s’est passé ». Les enfants de Slavina, eux, sont descendus le lendemain de sa mort dans la rue, avec un reproche muet affiché sur une petite pancarte : « Pendant que notre mère brûlait, vous vous taisiez. »
Ceux qui veulent faire vivre sa mémoire continuent, jour après jour, à déposer fleurs et bougies sur le banc de fer forgé. Un autre projet a émergé : renommer au nom d’Irina Slavina un square que la journaliste avait contribué à sauver. Une plaque avait été posée. Elle a déjà été enlevée.