Covid-19 : les hôpitaux d’Auvergne-Rhône-Alpes se préparent à de fortes turbulences
Les établissements de la région sont confrontés à une envolée des prises en charge de malades, sollicitant puissamment leurs services de réanimation.
Drôme : 360 hospitalisations, 49 personnes en ranimation, et 207 morts.
Die : 25 cas détectés par jour.
La région Auvergne-Rhône-Alpes entre dans une zone de fortes turbulences. Avec près de 6 200 patients atteints du Covid-19 pris en charge vendredi 6 novembre, le nombre d’hospitalisations y a atteint un niveau proche de celui de l’Ile-de-France, avec des capacités pourtant bien moindres. Près de 750 lits de réanimation y sont déjà occupés. Selon des projections de l’institut Pasteur, plus de 1 200 patients contaminés par le SARS-CoV-2 pourraient s’y trouver en « réa » au pic épidémique, autour de la mi-novembre. Le premier ministre Jean Castex devait se rendre samedi à Saint-Etienne pour rencontrer des équipes soignantes mobilisées dans la lutte contre l’épidémie.
Pour le système hospitalier, la pression est sans précédent. « A partir de la semaine prochaine, nous ne savons plus faire. Le système de santé peut craquer dans la région. Dans une situation qui devient aussi critique, nous allons dans l’inconnu », met en garde Pierre-Jean Ternamian, le président de l’Union régionale des professionnels de santé. « Il faut être dans une configuration pour faire face au pire mais ça ne veut pas dire que le pire va arriver et qu’on va trier les patients », tempère Pierre-Yves Gueugniaud, médecin urgentiste et directeur du SAMU des Hospices civils de Lyon (HCL).
La région affiche depuis plusieurs semaines les taux d’incidence les plus élevés de France : 1 190 pour 100 000 habitants dans la Loire – le record de France – près de 1 100 en Haute-Loire et en Haute-Savoie, plus de 1 000 en Savoie, plus de 950 dans l’Ain et plus de 900 dans l’Isère et le Rhône. A titre de comparaison, ce taux n’est « que » de 510 pour 100 000 à Paris.
« Le nombre de contaminations continue à augmenter, ce qui se traduira dans dix à quinze jours par davantage d’hospitalisations », indique-t-on à l’Agence régionale de santé (ARS), en rappelant qu’il est encore trop tôt pour voir l’effet du confinement. A Saint-Etienne, qui affichait le taux le plus élevé de France, une baisse a toutefois été enregistrée pour la première fois depuis la rentrée scolaire, le 2 novembre.
Situation « alarmante »
Chaque semaine, de nouveaux lits sont ouverts en Auvergne-Rhône-Alpes mais les services n’ont jamais plus de deux ou trois jours « d’avance ». « Nous avons entre 70 et 80 entrées en réanimation par jour dans la région, ce qui est considérable. En tenant compte des sorties, il faut chaque jour en trouver trente lits de plus », souligne Jean-Yves Grall, le directeur général de l’ARS. Bientôt les hôpitaux toucheront leurs limites. « On atteindra notre point de rupture à la mi-novembre », anticipe M. Grall, estimant qu’à cette date, 900 lits de « réa » pourraient être dévolus à des patients Covid-19 et 300 à des patients non Covid-19. Au-delà, « d’autres solutions » devront être trouvées : transferts, « optimisation » des séjours en réanimation.
« Sans les mesures mises en place, à la mi-novembre, il y aurait eu deux fois plus de patients atteints de Covid en réanimation que la capacité maximale de toute la région », a annoncé le ministre de la santé, Olivier Véran, lors d’une conférence de presse jeudi soir, pour qui « ce n’était pas soutenable et il fallait absolument l’éviter ».
C’est à Lyon que la situation apparaît la plus préoccupante. Le nombre de lits de réanimation de la métropole a été doublé en quelques semaines, et il avoisine aujourd’hui 270. Mais l’exercice atteint désormais ses limites. « L’ensemble de l’offre est saturé, on est confronté aux mêmes difficultés que l’est de la France au printemps », juge Laurent Heyer, anesthésiste-réanimateur à Lyon.
A Grenoble, très épargnée par la première vague, Monique Sorrentino, la directrice du CHU, qualifie la situation d’« alarmante ». « Nous avons vraiment besoin, au moins durant les quinze jours à venir, de casser la montée de l’épidémie car la tendance s’aggrave et nos soignants ne pourront pas tenir », a-t-elle prévenu lors d’une conférence de presse le 4 novembre.
« Services mortuaires à la limite de la saturation »
Le nombre de patients hospitalisés au sein du CHU a grimpé en flèche ces dernières semaines, passant de 72 fin septembre à 392 un mois plus tard, soit une multiplication par plus de cinq. Le nombre de morts a lui aussi bondi. Les services hospitaliers grenoblois déplorent ainsi 92 décès depuis le début de la deuxième vague, contre 47 au printemps. « Nos services mortuaires sont à la limite de la saturation, c’est quelque chose qu’on a rarement connu », relève Patricia Pavese, infectiologue et chef du service des maladies infectieuses du CHU. Dans la région, on compte une centaine de décès par jour en raison du Covid-19 contre une cinquantaine au pic de la première vague.
Autre facteur d’inquiétude : la capacité des soignants à absorber le choc. « Un phénomène de lassitude psychologique s’installe, ce n’est pas la médecine que nous aimons pratiquer, les relations avec les patients sont difficiles, les familles ne peuvent plus venir à l’hôpital », constate un médecin des HCL.
L’épuisement guette. « Nos soignants sont très engagés, mais ils fatiguent. Nous savons très bien qu’il va nous falloir tenir sur plusieurs semaines, voire des mois », prévient Marie-Thérèse Leccia, présidente de la commission médicale du CHU de Grenoble. Les personnels hospitaliers ne sont par ailleurs pas épargnés par l’épidémie, avec des périodes d’isolement qui risquent de se multiplier. « Cela induit un fort taux d’absentéisme et complique la prise en charge de cette épidémie », souligne pour sa part Patricia Pavese. Au CHU de Grenoble, 180 des 11 000 agents ont été déclarés positifs lors de la seule semaine du 19 octobre.
Pour faire retomber la pression et passer le cap difficile de la mi-novembre, les autorités cherchent des solutions tous azimuts. La décision de transférer des malades vers d’autres régions, comme cela s’était fait au printemps en Ile-de-France et dans le Grand-Est, est la plus évoquée. Mercredi 4 novembre, l’armée a déjà mis à disposition un Airbus A400M pour transporter quatre patients vers Nantes. Et une quinzaine de rotations aériennes civiles se sont déroulées la semaine précédente.
Le branle-bas de combat est général
Depuis la mi-octobre, vingt-cinq patients ont été transférés depuis des établissements du Rhône et de la Loire, vers Clermont-Ferrand, Valence ou Chambéry. Une soixantaine a été transférée en dehors de la région, principalement vers la Nouvelle-Aquitaine, les Pays de la Loire et le Grand-Est. « Nous prévoyons d’augmenter considérablement ces transferts extra-régionaux », indique Jean-Yves Grall, qui anticipe jusqu’à 150 à 200 transferts pour les deux prochaines semaines afin de garder en permanence assez de lits disponibles dans les services de réanimation.
Les places sont comptées car une grande partie des régions françaises peinent déjà à accueillir leurs propres malades. « En principe, les déprogrammations doivent permettre de libérer des places dans toutes les régions », précise Jean-Yves Grall en rappelant que le centre de crise du ministère de la santé répertorie les lits disponibles « un peu partout ». Il n’est à ce stade pas prévu d’utiliser des TGV, « car aucune région n’est en mesure d’accueillir douze ou vingt-quatre patients d’un coup », souligne Lionel Lamhaut, anesthésiste-réanimateur au SAMU de Paris, qui a coordonné plusieurs évacuations fin mars et début avril.
« On n’a pas envisagé d’avion-cargo ou de TGV sanitaire car on ne saurait pas où les diriger », confirme Pierre-Yves Gueugniaud, le directeur du SAMU des Hospices de Lyon (HCL), qui annonce tout de même que quelques patients d’Auvergne-Rhône-Alpes devraient être accueillis la semaine prochaine en Ile-de-France.
Le branle-bas de combat est général. Les autorités ont également battu le rappel de 300 professionnels de santé rhônalpins en cours de formation. Tous les stagiaires d’universités et les étudiants paramédicaux, élèves infirmiers et aides-soignants, interrompent leur cursus pour deux mois, afin de rejoindre des services et soulager le système régional. A Saint-Etienne, pour faire face à cette situation extrêmement tendue, la clinique mutualiste a triplé les gardes, rappelé des personnels soignants sur la trentaine qui avaient été « prêtés » à d’autres établissements et recruté des retraités et des volontaires : anesthésistes ou médecins généralistes, ils sont actuellement cinq, venus pour certains de Tarbes, de Nice ou de Montélimar.
« Optimiser » les places en réanimations
Alors qu’ils ne souhaitaient pas déprogrammer comme ils l’avaient fait au printemps, les hôpitaux ont dû pourtant se résoudre à le faire massivement. Avec 60 % à 65 % des interventions reportées, « nous sommes allés le plus loin dans la déprogrammation d’activités. Nous avons préservé la prise en charge des urgences, et évité les décalages qui auraient pu se traduire par une perte de chance », fait valoir, à Lyon, Raymond Le Moign, le directeur général des HCL.
A Saint-Etienne, la directrice du CHU, Pascale Mocaër, se félicite d’avoir réussi à maintenir un taux d’interventions hors Covid-19 d’environ 35 %. « C’est parce que l’on se fixe cet objectif collectivement depuis plusieurs jours et que l’on se donne les moyens de le maintenir », estime-t-elle. Le sujet des interventions non Covid-19 est toutefois une des principales craintes d’Antoine Amiot, le directeur de la clinique mutualiste : « De nombreux malades repoussent des soins nécessaires depuis plusieurs semaines, au risque d’aggraver leur état, met-il en garde. Nous risquons de devoir affronter une vague soudaine de patients nécessitant des interventions non liées au coronavirus. »
Pour « optimiser » les places en réanimation, les médecins tentent de réduire le temps qu’y passent les malades. Seuls les cas les plus graves, intubés et placés en coma artificiel, y sont accueillis. Avant et après, les patients peuvent être pris en charge dans d’autres services avec une surveillance et des équipements adaptés. « Tout l’enjeu est de mettre le bon patient au bon endroit, au bon moment », résume Laurent Heyer.
Ces efforts cumulés seront-ils suffisants pour passer le cap de la mi-novembre sans avoir à trier les patients, une perspective que redoutent de nombreux médecins ? Pour la direction des HCL, ce n’est pas à l’ordre du jour. « Il n’y a pas de décision de triage, assure Raymond Le Moign. Nous ne sommes pas pour l’heure dans la situation qui nous conduirait à ne plus appliquer les recommandations des sociétés savantes, y compris pour les personnes âgées. Si on se retrouve un jour avec cent personnes dans les couloirs, d’autres décisions s’imposeront. »