Amériques : États-Unis : quelle est la capacité de nuisance de Donald Trump pendant la transition ?
Si Joe Biden a gagné l’élection, Donald Trump reste en charge jusqu’au 20 janvier. D’ici là, il restera dans une position de blocage, pour mettre un maximum de bâtons dans les roues de son successeur.
Une semaine après l’élection présidentielle du 3 novembre, Donald Trump est loin de rendre les armes. Malgré la victoire de son rival démocrate Joe Biden, annoncée samedi par les médias américains, le locataire de la Maison-Blanche refuse de reconnaître sa défaite. Le milliardaire n’a eu de cesse de dénoncer à longueur de tweets une « élection volée » et une « fraude massive », même s’il semble bien en peine de fournir des preuves étayant ses allégations. 
Cet entêtement du président américain ne facilite pas le passage de relais avec son successeur. « Donald Trump restera dans une position de blocage jusqu’à la fin de son mandat, en affirmant qu’il a gagné et en continuant d’agir en tant que président », juge Jean-Éric Branaa, maître de conférences à l’Université Paris-II-Panthéon-Assas et auteur de Joe Biden, une biographie du candidat démocrate (Ed. Nouveau Monde).
Bataille judiciaire
Le camp Trump n’a pas attendu pour lancer avec fracas l’offensive sur le front judiciaire. Ses équipes ont formulé des recours tous azimuts pour tenter de renverser la vapeur dans le Michigan, la Pennsylvanie, le Wisconsin, l’Arizona, le Nevada et la Géorgie. Leur principal grief ? Le décompte tardif des votes par correspondance, qui ont permis à Joe Biden de s’imposer sur le fil dans plusieurs de ces États-clés.
L’un des plus fidèles alliés du président, le ministre de la Justice Bill Barr, a aussi donné son feu vert lundi à l’ouverture d’enquêtes par les procureurs fédéraux américains, sur les prétendues irrégularités du vote du 3 novembre. Le ministère a cependant précisé que cette autorisation ne signifiait pas qu’il disposait à ce stade d’éléments prouvant l’existence d’une fraude. Un obstacle de taille alors que le clan Trump souhaite obtenir l’invalidation de dizaines de milliers de votes.
« Ces actions administratives et judiciaires en vue de contester l’élection constituent l’un des moyens que Donald Trump a à sa disposition pour mettre des bâtons dans les roues de Joe Biden », souligne François Durpaire, historien spécialiste des États-Unis. Si une dizaine de plaintes sont prévues selon l’avocat du président Rudy Giuliani, les chances qu’elles aboutissent sont minces. À ce jour, trois juges dans le Michigan, en Géorgie et dans le Nevada, ont déjà rejeté les recours du camp républicain, faute de preuves suffisantes.
Pression politique
Au-delà de sa bataille devant les tribunaux, le clan Trump entend aussi poursuivre le combat dans l’arène politique. Le porte-parole de la campagne du président américain, Tim Murtaugh, a annoncé lundi l’organisation prochaine de « rassemblements populaires » lors desquels les supporters de Donald Trump pourront lui apporter leur soutien. Selon le site Axios, le locataire de la Maison-Blanche souhaiterait utiliser ces rassemblements comme caisse de résonance de sa contestation en justice du résultat des urnes. Il ne devrait cependant pas y participer personnellement, d’après son porte-parole.
Ces potentiels meetings constitueraient un bon moyen de mettre encore davantage la pression sur les secrétaires d’État locaux, chargés du bon déroulement des élections. Dès vendredi dernier, l’État de Géorgie a ainsi annoncé procéder à un recomptage des voix, en raison d’un résultat « trop serré ». D’autant que la tension est déjà grande et savamment entretenue par Donald Trump, grâce à son compte Twitter aux près de 90 millions d’abonnés. « Sa puissance de feu est considérable sur les réseaux sociaux. Il demeure l’un des hommes politiques les plus influents, grâce à cet outil de communication direct avec ses supporters », souligne François Durpaire.
Le président américain peut par ailleurs compter sur l’aide de ses fils pour l’épauler dans sa croisade. « La meilleure chose à faire pour l’avenir de l’Amérique est que Donald Trump aille en guerre totale contre cette élection pour dénoncer toutes les fraudes (…) Il est temps de mettre fin à ce désordre et d’arrêter de ressembler à une république bananière ! », lançait dès jeudi Donald Trump JR sur Twitter, franchissant un nouveau cap dans la violence verbale. 
Purge dans l’administration ?
L’attitude de Donald Trump pèse lourd sur les marges de manoeuvre de Joe Biden. Et ce, d’autant plus que la directrice des services généraux de l’administration américaine (GSA), Emily Murphy, refuse de lancer la procédure de passation de pouvoirs. Sans sa signature, impossible pour le camp démocrate d’obtenir les financements fédéraux nécessaires à l’élaboration d’une nouvelle administration, et donc, de commencer à travailler. Difficile en effet pour cette haute fonctionnaire nommée par Donald Trump d’acter sa défaite, dans ce contexte de remise en cause des résultats.
Surtout que le président américain n’a pas hésité à faire tomber des têtes ces derniers jours. Lundi, il a limogé sans ménagement son ministre de la Défense Mark Esper. Leurs relations s’étaient considérablement dégradées depuis que le chef du Pentagone s’était publiquement opposé à lui en juin, sur la possibilité de déployer l’armée pour réprimer des manifestations. Le département de la Défense a dans la foulée annoncé le départ du sous-secrétaire chargé de la politique, James Anderson, du sous-secrétaire au renseignement, l’amiral Joseph Kernan, et du chef d’état-major Jen Stewart. Tous remplacés par des fidèles du président. La Maison-Blanche a aussi destitué vendredi Michael Kuperberg, le directeur exécutif du programme américain de recherche sur le changement global (USGCRP). Son tort : avoir produit des rapports sur le réchauffement climatique, ayant déplu en haut lieu.
Fin octobre, la Maison-Blanche avait publié en toute discrétion un décret retirant les protections dont bénéficient habituellement un large éventail de fonctionnaires de carrière. Une décision qui a fait craindre à de nombreux observateurs une possible purge dans les services, pouvant potentiellement paralyser une future administration Biden. « Par cet ordre, le président Trump a déclaré la guerre à la fonction publique professionnelle, en se donnant le pouvoir de remplir l’administration de ses partisans, qui lui promettent une loyauté inébranlable », a ainsi dénoncé dans un communiqué Everett Kelley, le président de l’AFGE, le plus grand syndicat des employés fédéraux. S’il n’a pas été réélu, Donald Trump compte bien continuer à donner le tempo de la vie politique américaine.
« Une rhétorique extrêmement violente » : l’inquiétante fuite en avant du clan Trump
Le président américain et son entourage proche multiplient les déclarations explosives depuis les élections. Alimentant du même coup la crainte des violences.
Aux États-Unis la tension ne retombe pas trois jours après l’élection. Bien au contraire, la démocratie américaine offre un bien triste spectacle à l’approche du résultat final. Confronté à une remontée de son adversaire démocrate dans certains États clés, Donald Trump s’est entêté jeudi à dénoncer une fraude, sans toutefois en apporter de preuve. « Si vous comptez les votes légaux, je gagne facilement. Si vous comptez les votes illégaux, ils peuvent essayer de nous voler l’élection », a-t-il martelé depuis la Maison-Blanche, multipliant les contre-vérités sur le décompte en cours.
Difficile pour le président américain de digérer sa défaite dans des États comme le Michigan ou le Wisconsin, dans lesquels il était pourtant en tête lors du dépouillement partiel mercredi. Le décompte tardif des votes par correspondance, très largement favorables à Joe Biden, a en effet permis à ce dernier de rattraper son retard. Un revirement qualifié de « fraude » depuis par le camp présidentiel, qui n’a eu de cesse d’appeler à l’arrêt du comptage des voix.
« République bananière » et décapitation
Sur ce dernier point, le clan Trump a d’ailleurs franchi un cap dans la violence verbale. L’une des offensives notables est venue de Donald Trump Jr, le fils aîné du milliardaire, qui n’a pas hésité à employer les mots de « guerre totale » et de « république bananière » pour qualifier ce scrutin. « La meilleure chose à faire pour l’avenir de l’Amérique est que Donald Trump aille en guerre totale contre cette élection pour dénoncer toutes les fraudes (…) Il est temps de mettre fin à ce désordre et d’arrêter de ressembler à une république bananière ! », a-t-il lancé sur Twitter jeudi, conduisant le réseau social à masquer son message pour non-respect de ses règles.
Et malheur aux élus du Grand Old Party qui ne soutiendraient pas suffisamment ces accusations de fraude. « Où sont les républicains ! Ayez une certaine colonne vertébrale. Luttez contre cette fraude. Nos électeurs ne vous oublieront jamais si vous jouez les lâches », a asséné le même jour sur Twitter Eric Trump, un autre fils du locataire de la Maison-Blanche. Dans les faits, de plus en plus d’élus républicains ont commencé à prendre leurs distances face aux foucades de Donald Trump.
Toujours plus loin dans la surenchère, l’ancien conseiller du président Steve Bannon a aussi réclamé la décapitation du directeur du FBI Christopher Wray et du directeur de l’Institut national des allergies et maladies infectieuses Anthony Fauci, qui s’est plusieurs fois opposé à Donald Trump dans sa gestion de la pandémie de Covid-19. « J’aimerais revenir au temps de l’Angleterre des Tudor et mettre leur tête au bout d’une pique. Je les mettrais à l’entrée de la Maison-Blanche afin qu’elles servent d’avertissement aux bureaucrates fédéraux : vous suivez le programme, ou vous êtes fini », a-t-il déclaré lors d’une émission diffusée en direct sur YouTube, Facebook et en partie sur Twitter. Ce dernier réseau social a dans la foulée banni définitivement Steve Bannon pour « appel à la violence ».
« La situation actuelle est explosive et inédite dans l’histoire récente », constate stupéfait Jean-Éric Branaa, maître de conférences à l’Université Paris-II-Panthéon-Assas et auteur de Joe Biden, une biographie du candidat démocrate (Ed. Nouveau Monde). « Le président et son entourage utilisent une rhétorique extrêmement violente. Parler de guerre, de décapitation, ou encore de fraude sans fournir la moindre preuve, est dangereux et totalement irresponsable », ajoute le chercheur. 
Crainte des violences
De fait, ces outrances alimentent la crainte de voir émerger des violences, dans une société américaine déjà terriblement clivée. Fin octobre, un rapport de l’ONG Crisis Group alertait ainsi sur le risque d’affrontements en marge du scrutin. « Si les campagnes présidentielles peuvent être féroces et parfois sales, l’action et la rhétorique de division de Donald Trump n’ont pas d’équivalent dans l’histoire moderne des États-Unis. Les multiples facettes de son discours suggèrent des problèmes potentiels en cas d’élections serrées ou contestées », prévoyait déjà l’ONG, dont la mission est de prévenir et aider à résoudre les conflits meurtriers.
Jeudi soir, la police de Philadelphie, en Pennsylvanie, a arrêté deux individus qui préparaient une attaque contre un centre de dépouillement des votes, rapporte le Philadelphia Inquirer. Les enquêteurs sont passés à l’action après avoir reçu une information sur le déplacement suspect d’un Hummer, occupé par plusieurs personnes armées de fusils d’assaut AR-15. Dans cet État clé, Joe Biden est repassé ce vendredi devant Donald Trump dans le décompte des voix.
Mais au-delà de cet événement, les violences ont globalement pu être évitées lors des différentes manifestations. Des partisans du président américain se sont rassemblés devant des centres de dépouillement dans plusieurs États mercredi, pour demander soit de « stopper le vote » dans le Michigan où il était en train de perdre son avance, soit de « compter les voix » en Arizona où il est en retard.
« On voit que pour le moment ça s’est plutôt bien passé dans la rue et qu’il n’y a pas eu d’attaques physiques entre républicains et démocrates. En revanche les craintes portent vraiment sur l’action isolée d’un individu ou d’un groupe. On peut redouter que le climat actuel puisse favoriser chez un esprit déséquilibré une volonté de passer à une action plus radicale », souligne Jean-Éric Branaa. Mieux vaut donc éviter dans ce contexte, de jeter de l’huile sur le feu.
Paul Véronique
« Une rhétorique extrêmement violente » : l’inquiétante fuite en avant du clan Trump