Sélectionner une page

SÉRIE AMÉRICAINE ÉLECTIONS 2020 : POURQUOI LE TRUMPISME VA SURVIVRE À DONALD TRUMP

Après quatre années de Trump, les Démocrates offrent souvent pour toute analyse de sa politique des mots sibyllins qui dénoncent l’homme plutôt que les problèmes qui lui ont permis d’être élu. Si Trump est effectivement détestable et sa politique plus que contestable, l’attitude des Démocrates et de l’élite américaine maintient bien vivant le terreau du trumpisme. Ils font vivre Trump malgré Trump. Le président sortant sera peut-être battu le 3 novembre prochain, mais le trumpisme, cette névrose de la démocratie, a de beaux jours devant lui. Et pas seulement aux Etats-Unis. L’analyse de Brune Poirson, députée du Vaucluse et ancienne Secrétaire d’Etat à la Transition Ecologique, pour la Série Américaine de Terra Nova.

Par son impact sur le reste du monde autant que par ses incertitudes, l’élection présidentielle américaine va retenir notre attention durant les semaines qui viennent. Terra Nova se met à l’heure américaine en publiant des contributions venant d’horizons variés, avec pour objectif de multiplier les éclairages sur une élection atypique. Sans illustrer une position collective de Terra  Nova,   les textes du présent cycle viseront à mieux comprendre les impacts multiples de ce vote aux Etats-Unis et au-delà.

Des milliers de ballons aux couleurs américaines et au bleu roi démocrate tombent doucement des étages de la Harvard Kennedy School of Government, l’équivalent américain de l’ENA qui forme autant de responsables politiques américains qu’étrangers. Bientôt, c’est le campus entier qui revêt les couleurs démocrates. Mais l’heure n’est pas à la fête. Elle est au deuil. Certains pleurent. D’autres appellent à la résistance. Tous insultent déjà violemment le président qui vient juste d’être élu. Tous sont persuadés de défendre les vraies causes, les justes causes. Nous sommes le 9 novembre 2016, le lendemain de l’élection de Donald Trump, et les ferments d’un clivage abyssal sont déjà là. Un fossé semble s’être creusé dans le pays entre deux Amériques irréconciliables. Ce jour-là, les professeurs sont incapables de faire cours. Beaucoup avaient déjà nettoyé leurs bureaux et préparé leurs cartons, prêts à prendre le premier train pour Washington DC au lendemain de la victoire de leur candidate pour tenter d’occuper un poste dans la nouvelle administration.

Les étudiants, eux, hésitaient entre se faire embaucher par un géant du numérique de la côte Ouest ou intégrer un think tank libéral de la côte Est. Quant aux étrangers, dont je faisais partie, dans leur grande majorité, ils admiraient ce beau pays progressiste qui, après avoir osé élire pour la première fois un homme noir à la Maison Blanche, allait porter une femme au pouvoir. A Harvard, pas un étudiant, pas un professeur n’avait prédit l’élection de Donald Trump. Eux qui passent pourtant leurs journées à étudier leur pays, à prédire les tendances politiques, à construire les Etats-Unis de demain. On n’écoutait les discours de Trump que pour rire de sa médiocrité et s’affliger qu’une partie de l’Amérique puisse le prendre au sérieux. En attendant la victoire, c’est toute la Kennedy School qui passait ses week-ends à faire campagne pour Hillary dans les villes du Massachussetts et des Etats voisins. Les Américains y allaient pour se donner bonne conscience, les étrangers pour apprendre les dernières techniques de campagne déployées aux Etats-Unis, traditionnellement en pointe depuis Obama, et que le Président Macron reprendra aussi. Au sein de l’école, tout était prêt. Aucun élève ni professeur n’envisageait la victoire de ce milliardaire perçu comme aussi grotesque qu’insolent. La victoire de Donald Trump, c’est avant tout l’échec de ces gens. Après l’élection, des jours durant, ils déambulent sur le campus, assommés, choqués et perdus. Leur réaction prouve qu’ils sont loin d’avoir compris le rôle qu’ils ont joué dans l’élection de Donald Trump. Ils ont contribué à le porter au pouvoir : ils sont très ouverts sur le monde, mais se sont détournés de toute une partie de leur pays. Il y a Harvard et il y a le reste des États-Unis : entre les deux, une frontière parfaitement étanche. La victoire de Donald Trump, c’est donc aussi leur incapacité à avoir su s’intéresser aux Américains qui ne leur ressemblent pas. C’est leur incapacité à avoir su apporter un nouveau souffle, un projet politique qui réponde aux défis environnementaux, démographiques et technologiques à venir. Quelle alternative offrir aux millions d’Américains qui vivent de l’exploitation des énergies fossiles ? Quelle organisation sociale pour que les nouvelles technologies ne plongent pas les moins formés dans la pauvreté ? Quel modèle de développement pour les pays émergents ? Au lieu de chercher à répondre à ces questions, d’être au rendez-vous de cette responsabilité, ils ont préféré se détourner de toute une partie de leur pays. Leurs préoccupations sont centrées sur des questions sociétales plutôt que sociales. Si j’insiste sur l’élection de Trump en 2016, c’est que quatre ans plus tard, la situation a peu évolué. Certes, journalistes, intellectuels et responsables politiques lisent les sondages avec plus de prudence.

Le New York Times ne commettra probablement pas à nouveau l’erreur d’annoncer la victoire du candidat démocrate avec une probabilité supérieure à 80% le jour même des résultats de l’élection. Le Spiegel met en une un dessin de Trump décapitant la statue de la Liberté | Middle East Eye édition françaisePourtant, le fossé entre Américains est plus profond que jamais. La journaliste politique américaine Elizabeth Drew dans un article du 2 octobre dernier va jusqu’à se demander si les Etats-Unis ne vont pas plonger dans une guerre civile [1]. Pour elle, « la capitale américaine est probablement plus au bord de la guerre civile qu’elle ne l’a jamais été depuis la Guerre de sécession ». Un seul homme peut-il être responsable de la fracture interne des Etats-Unis ? Après quatre années de Trump, les Démocrates offrent souvent pour toute analyse de sa politique des mots sibyllins qui dénoncent l’homme plutôt que les problèmes qui lui ont permis d’être élu. Si Trump est effectivement détestable et sa politique plus que contestable, l’attitude des démocrates et de l’élite américaine maintient bien vivant le terreau du trumpisme. Ils font vivre Trump malgré Trump. Leurs discours politiques et leurs écrits s’attachent à dénoncer systématiquement et de façon presque caricaturale la personnalité de Trump. Pour des personnalités aussi diverses que l’écrivain Jonathan Franzen, le docteur John Gartner ou encore Michele Obama, c’est un «malade mental», un «pervers narcissique», un «homme dangereux». S’il est quasi impossible de défendre le président sortant, le fait de l’attaquer personnellement est une façon de ne pas s’attaquer aux vrais problèmes, aux causes mêmes qui sont à l’origine de son élection. Ainsi l’élite américaine préfère-t-elle se jeter sur le livre de Mary Trump, la nièce de Donald, Too Much and Never Enough : How My Family Created the World’s Most Dangerous Man, plutôt que de proposer un nouveau projet pour les Etats-Unis. La coupure entre «le peuple» et «les élites» serait-elle en train de devenir irréconciliable ? Comme le démontre Elizabeth Currid-Halkett dans son dernier livre The Sum of Small Things: A Theory of the Aspi irational Class, ce qu’elle nomme cette classe « aspirationnelle » [2] est certaine de sa supériorité morale. Ainsi le combat des Démocrates est plus moral que politique. Joe Biden a d’ailleurs dénoncé «l’absence de leadership moral» de Donald Trump. Plutôt que le projet politique, le bien commun, ce qui semble primer aux yeux des démocrates, c’est le respect de règles de conduite, considérées comme «bonnes» ou «mauvaises» de façon absolue. Il existe un catéchisme «aspirationnel», récité par Biden et ses troupes. Il sert Trump, qui a beau jeu de dénoncer le politiquement correct et d’assumer la liberté d’être immoral. Le projet des démocrates est excluant plutôt qu’inclusif.

En réaction, et à l’image des étudiants du campus d’Harvard, les privilégiés se replient sur eux-mêmes, habitent un territoire coupé du reste du pays, préfèrent se raconter le monde tel qu’ils aimeraient qu’il soit plutôt que comme il est vraiment. Christopher Lasch dénonçait dès le milieu des années 1990 la sécession des élites. Pour lui, il ne fallait pas tant craindre la révolte du peuple que le retrait des élites de la vie de la nation. Il les décrivait à l’époque comme elles sont aujourd’hui : en vase clos, dans un confort économique, éducatif et intellectuel partagé, que des personnages comme Trump viennent percuter. L’élection de Trump aurait pu servir d’électrochoc à ces élites. Elle a au contraire servi à renforcer leur forteresse. Donald Trump sera peut-être battu le 3 novembre prochain, mais le trumpisme, cette névrose de la démocratie, a de beaux jours devant lui. Et pas seulement aux Etats Unis…

Brune Poirson

[2] « aspirational class »

[1] https://www.project-sy

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *