Pablo Servigne, théoricien de l’effondrement : « Mon enfance, c’était télé, bagnole, Nutella »
« J’avais 20 ans » : « Le Monde » interroge une personnalité sur ses années d’études et son passage à l’âge adulte. Ce mois-ci, Pablo Servigne, collapsologue, docteur en biologie et spécialiste des fourmis.

Docteur en biologie, spécialiste des fourmis, devenu auteur à succès avec Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015), ingénieur agronome, conférencier, militant écologiste…, Pablo Servigne n’a jamais aimé les étiquettes. Il est aussi plus à l’aise pour parler de son dernier ouvrage que de son passé. « Je n’ai pas l’habitude de me livrer », prévient le Franco-Colombien de 42 ans, qui vient de publier Aux origines de la catastrophe (Les Liens qui Libèrent). Pour ce nouvel ouvrage, ce théoricien de l’effondrement du monde (ou collapsologue) s’est entouré d’une pluralité d’intellectuels afin d’expliquer pourquoi « nous en sommes arrivés là ». Avec une vingtaine de mots-clés et une approche transdisciplinaire, le livre relie différentes causes mettant en péril la planète : finance débridée, individualisme, surpopulation, patriarcat…
Plus de vingt ans après ses 20 ans, Pablo Servigne revient sur son enfance à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) et ses années d’études en Belgique, et oscille entre le récit d’un parcours tantôt docile, tantôt rebelle – entre l’envie d’être grand-père et celle de défiler dans la rue avec les plus jeunes.
Dans quel univers avez-vous grandi ?
Dans trois écosystèmes très différents, avec mon petit frère et mes deux parents ingénieurs. Quelques années près de Cherbourg, tout proche de la nature ; en Colombie, où l’on allait souvent puisque ma mère est de là-bas. Mais la plupart du temps, j’ai vécu à Saint-Germain-en-Laye, où je me suis profondément ennuyé. Une petite banlieue bourgeoise où il ne se passait rien : l’ennui monstrueux, mortel.
A l’époque, je détestais lire. Personne ne m’a fait aimer la lecture alors que j’aurais pu lire tellement pendant toutes ces années ! Je me suis gavé de télévision. J’ai l’impression d’avoir gaspillé mon temps.
Regrettez-vous un manque de transmission ?
Ce vide d’héritage et de transmission, je le ressens comme une peine profonde. J’ai toujours été à la recherche d’un ancien qui puisse m’apprendre la sagesse de la vie, qui m’enseigne un chant révolutionnaire au coin du feu, qui me dise quel bouquin lire à 15 ans et comment jeter des pavés sur les flics. J’aurais adoré rencontrer un vieil Indien jivaro ou un chaman !
Depuis tout petit, mon rêve, c’est d’être grand-père. A l’école, on nous a expliqué les équations différentielles et les intégrales triples… mais qui nous a appris à être un homme ? Qui nous a appris la démocratie ? Comment s’écouter, manger, respirer ? On doit prendre des cours de yoga pour savoir respirer, c’est du délire !
Vos parents vous ont au moins initié aux voyages !
Tout le reste pouvait passer à la trappe, mais les voyages, c’était sacré. On s’en fichait des habits, des apparences, des voitures ou de la déco. Mais pour voyager, on avait un budget illimité. Mon père était attiré par les tropiques et ma mère rendait visite à sa famille. On prenait l’avion comme on monte dans un train.
Pour moi, il n’y avait pas d’Atlantique : aller en Colombie, c’était comme aller en banlieue. Je suis vraiment un enfant de la mondialisation. J’ai arrêté l’avion il y a dix ans, et ça a été un peu brutal.
A 14 ans, un accident vous prive d’une bonne partie de votre adolescence.
Je me suis fait écraser par un bus alors que je roulais à vélo. La roue arrière m’est passée sur le bassin. C’est comme si j’étais déjà mort une fois. J’ai l’impression d’être à ma deuxième vie – celle qui, comme le veut l’adage de Confucius, « commence quand on se rend compte qu’on n’en a qu’une » ; cela m’a propulsé à l’âge adulte. Je l’ai vécu comme un rite de passage. Au lycée, quand je suis revenu de l’hôpital, je ne faisais plus partie du même monde que les autres.
Comment avez-vous fait vos choix d’orientation ?
Pour moi, c’était évident : c’étaient les sciences naturelles. La littérature ne me parlait pas. L’économie et le droit me semblaient inintéressants. En terminale scientifique, je me suis retrouvé le seul garçon en option sciences de la vie et de la terre (SVT). Très tôt dans mon enfance, j’ai ressenti cette proximité avec le vivant : en Colombie, avec le foisonnement des écosystèmes tropicaux ; près de Cherbourg, où l’on grimpait aux arbres et on allait chercher le lait chez la voisine qui venait de traire la vache.
J’ai surtout fait une rencontre incroyable avec une salamandre, une nuit avec mon père, à la lampe de poche. Un émerveillement total. Plus jeune, j’avais croisé un lucane cerf-volant, le plus gros scarabée de France : majestueux ! A posteriori, je comprends pourquoi j’ai cette sensation de m’être tellement emmerdé en région parisienne : mon enfance, c’était télé, bagnole, Nutella, le bitume et les cours.
Après le bac, comment atterrissez-vous à la faculté d’agronomie de l’université de Liège ?
A 15 ans, j’ai lu peu de livres, mais un m’a particulièrement marqué : Les Fourmis, de Bernard Werber. Sa lecture a changé ma vie. J’ai pensé : je dois absolument devenir myrmécologue [spécialiste des fourmis]. On a envie de comprendre comment elles sont si bien organisées alors qu’elles ont un si petit cerveau, comment l’évolution a pu créer ces modes de vie…
Depuis, je suis fasciné par la socialité du monde animal. Pourquoi les dauphins, les termites, les orques, ou même les humains, forment-ils des sociétés ? C’est fou ! Mes parents n’étaient pas vraiment emballés à l’idée que je sois myrmécologue. Ils m’ont dit : « On te paie des études d’ingénieur, après tu fais ce que tu veux. »
Le compromis a donc été une fac d’agro : moitié biologie pour me plaire, moitié ingénieur pour leur plaire. Ils m’ont envoyé en Belgique pour éviter le système français des prépas, trop élitistes, et celui de la fac, où l’on peut se noyer dans la masse. C’était finalement un très bon choix : je me suis épanoui seul, sans la famille ni la France, avec une autre culture – celle de l’humilité et de l’autodérision. Je suis belge de cœur : j’ai passé vingt ans dans ce pays, mes deux enfants y sont nés. Ils ont cette double culture, comme moi avec la Colombie.
Qu’avez-vous appris à la fac ?
En agro, on apprenait à faire des pesticides, des OGM [organismes génétiquement modifiés], mais moi, j’étais passionné de biologie végétale et animale, de zoologie, d’entomologie. J’ai surtout découvert comment me positionner face au monde, en entrant dans l’engagement politique et l’activisme. J’écrivais des articles écolos dans le journal de la fac, sous pseudo. Certains étudiants voulaient me casser la gueule – ils étaient dans cette ornière de la production intensive. Alors, forcément, j’ai traversé ces études bizarrement.
Je me suis mis à lire Charlie Hebdo, Le Monde diplomatique, à suivre Attac [Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne] et la Confédération paysanne. J’ai fait le parcours classique de l’altermondialiste : j’étais au Forum social européen, à Florence, en 2002 ; je suis allé manifester à Cancun contre l’OMC [Organisation mondiale du commerce], en 2003. Ça m’a réveillé, je ne comprenais pas qu’on puisse ne pas être écologiste !
A part cela, qu’est-ce qui comptait dans votre vie à 20 ans ?
Quand je suis arrivé en Belgique, après le bac, c’était une seconde naissance. J’ai découvert la vie étudiante, la fête, la science. Un ami, Rachid, m’a fait aimer les livres passionnément. La nuit, on se lisait à haute voix, comme des fous, Charles Darwin, Lynn Margulis, Stephen Hawking… nos héros.
Quand on était jeunes, on avait un groupe de musique avec mon frère, on a fait deux ou trois concerts, rien de sérieux. Lui a continué, mais pas moi, j’ai juste accroché au mouvement punk, un peu tard. C’était l’époque des Ludwig von 88 : ça aussi, ça m’a réveillé ! Une façon de faire le lien avec la colère que je ressentais. C’est grâce à ça, les forums sociaux et les bouquins, que j’ai découvert l’anarchisme. Une révélation.
Vous êtes-vous épanoui dans la recherche ?
Complètement ! A la fac, ma chance a été de rencontrer un vieux prof de zoologie spécialiste des fourmis. Il faisait peur à tout le monde, coincé au fond d’un couloir, entouré d’animaux empaillés… Il a fini par me prendre sous son aile. A la fin des études, on devait faire un mémoire : j’ai étudié le comportement des fourmis plutôt qu’un sujet d’agro. Mon rêve ! Et ça s’est fini par une thèse en éthologie à Bruxelles.
Notez-vous des rencontres décisives dans votre parcours ?
Les rencontres, ce sont elles qui font bifurquer les vies. C’est important de trouver l’audace et le courage de parler aux personnes qu’on admire. Je suis allé frapper aux portes des labos qui me fascinaient : « Toc, toc, j’adore ce que vous faites, je veux bosser avec vous. Je dors sur le canapé s’il faut mais je bosse avec vous ! » Et quelle émotion d’aller voir le myrmécologue Edward Osborne Wilson, aux Etats-Unis, à un colloque sur les fourmis !
On vous présente comme « chercheur interdisciplinaire et indiscipliné ». Qu’est-ce que cela signifie, au juste ?
C’est une référence à Edgar Morin, un autre de mes héros. Je sautille d’une discipline à l’autre, et cette indiscipline s’exerce aussi dans l’activisme. J’ai par ailleurs toujours été indigné, résistant. Mais cette rébellion s’est paradoxalement traduite par un parcours docile. Je ne sais pas claquer les portes. Après coup, je prends conscience que j’ai acquis tous les codes de cette société que je peux désormais critiquer et transformer.
J’ai fini par trouver les limites de la recherche universitaire, que j’ai quittée en 2008. On s’enfermait dans des logiques de compétition et de production d’articles. J’avais besoin de sortir de cette tour d’ivoire. Je voyais le monde s’effondrer et je voulais parler au grand public.
C’est alors que vous commencez à faire de l’éducation populaire en Belgique ?
Oui, j’ai enfin pu rassembler mon côté scientifique et mon côté militant. Pour s’amuser, avec mon ami Gauthier Chapelle, on s’est appelés « chercheurs in-terre-dépendants » et on a créé la collapsologie. Il s’agit d’un sujet grave, on l’aborde avec sérieux, mais on ne se prend pas au sérieux.
J’ai toujours été l’étranger partout. En Belgique, je suis le Français ; en Colombie, je suis l’Européen ; en France, je suis le Colombien ou le Belge. En sciences, je suis le militant, le spirituel. Dans les milieux activistes ou associatifs, je suis le scientifique. Je me place aux interstices, et ça me plaît d’apporter du neuf, d’inventer. Avec les copains, on a été pionniers sur l’agriculture urbaine, la résilience, la permaculture, l’effondrement.
Quel regard portez-vous sur ceux qui ont 20 ans aujourd’hui ?
C’est bizarre, parce que cette question me place en dehors d’eux. Comme si, à 42 ans, j’étais déjà un vieux con ! J’ai l’impression d’être un sage, tout en sentant faire partie de cette génération qui défile dans la rue avec enthousiasme et vivacité. Ceux qui ont 20 ans aujourd’hui et entrent en résistance sont plus adultes que la plupart des adultes.
Je dis souvent aux jeunes de suivre leur intuition profonde. De prendre le temps et de faire ce qu’ils aiment. De ne pas choisir une filière d’étude en fonction du marché. De toute façon, contrairement à nos parents, nous n’aurons ni retraite ni plan de carrière.
Diriez-vous que, vos 20 ans, c’était le plus bel âge ?
Non ! Chaque année qui passe est incroyablement plus riche, intense, voluptueuse. Je me rapproche d’être un ancien et j’adore vieillir, cela ne me fait pas peur. Je suis décomplexé par rapport à la mort. Depuis mon accident, je vis chaque jour comme si j’allais mourir demain.
Mes 20 ans, c’est comme si c’était hier. A l’époque, j’étais très cérébral – ni dans le cœur ni dans le corps. J’avais cette boulimie de savoirs, cette colère de l’indignation. Mon accident m’a perché dans le mental. Je me souviens avoir pensé « je veux juste être un cerveau et quitter ce corps endolori ». Etre au contact de la fragilité, c’est ça devenir adulte. C’est aussi se rendre compte qu’on n’est rien sans les autres, sans l’interdépendance. [Il cherche ses mots.] Ah, ça me fait de l’émotion tout ça…
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