Urbanisme : développer des projets de végétalisation, pour rafraîchir les villes et lutter contre le réchauffement climatique.
Partout dans le monde, les grandes métropoles développent des projets de végétalisation, pour rafraîchir les villes et lutter contre le réchauffement climatique.
Dimanche 4 octobre aux aurores, quatorze platanes quinquagénaires étaient abattus quai d’Ivry, à Paris ; huit autres l’étaient le dimanche suivant. Les alertes de la fédération France Nature Environnement n’y ont rien changé. Un nouveau quartier doit voir le jour sous les bretelles du périphérique, la piste cyclable à double sens et la voie de bus doivent être élargies. « J’ai vu le Tweet trois jours avant, j’ai aussitôt demandé un sursis à exécution », assure Christophe Najdovski, adjoint de la maire de Paris, Anne Hidalgo, chargé de la végétalisation de l’espace public. « Le coup était déjà parti. Mais c’est typiquement le genre de choses à ne plus reproduire », admet-il.
A l’heure où la nouvelle équipe parisienne promet 170 000 plantations, cinq forêts urbaines et un plan local d’urbanisme plus protecteur du végétal, la coupe de ces grands troncs heurte les esprits. C’est que l’arbre des rues n’est plus celui contre lequel on peste parce que les feuilles bouchent les chéneaux ou rendent les trottoirs glissants, relève une exposition qui lui est consacrée à Lyon, « La ville-forêt ». Il est celui qui sauvera les villes, du moins celui sans qui celles-ci seront bientôt invivables. Les élus en réclament à tout-va, les architectes font pousser érables et ficus sur n’importe quel bout de terrasse. Au risque d’en oublier parfois l’objectif recherché.
Initialement programmée jusqu’en décembre, l’exposition sur la ville-forêt présentée dans les locaux du conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement (CAUE) du Rhône, visible aussi en ligne, est l’aboutissement d’une réflexion menée depuis trente ans dans une ville où l’urbanisme des « trente glorieuses » a fait des ravages. L’échangeur de Perrache en lieu et place du cours de Verdun, l’équivalent du Champ-de-Mars à Paris, en est le stigmate le plus saillant, « mais c’est tout l’héritage du XIXe siècle des parcs et jardins qui a été détruit », résume Frédéric Ségur, spécialiste des arbres et du paysage de la métropole lyonnaise.
« Un arbre, c’est cinq climatiseurs »
Or, dans une ville où le climat en 2050 sera celui de Madrid aujourd’hui, où des différences de 10 °C sont déjà ressenties entre les quartiers centraux et la périphérie en plein mois d’août, les frondaisons du second Empire manquent cruellement. « Après la canicule de 2003, une étude de l’Inserm a fait le lien entre les îlots de chaleur urbains et un taux de surmortalité de 80 %. Avec ne serait-ce que 1 ° C en moins la nuit, on aurait pu empêcher 20 % de mortalité », rappelle Frédéric Ségur.
L’heure est donc à la plantation massive. Lyon a son plan Canopée pour 2030. A Paris, le paysagiste Michel Desvigne, qui a déjà reconstitué un bois de bouleaux dans une cour HLM du 19e arrondissement, et planté une « forêt » dans le quartier Otemachi de Tokyo, réfléchit au moyen de renouveler l’expérience sur le parvis de l’Hôtel de ville et la place de la Bourse, en lieu et place du premier niveau de parking. Il est aussi question de couvrir les talus du boulevard périphérique selon les principes du botaniste japonais Akira Miyawaki – densifier au maximum, éclaircir après. Quant à l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR), il a recensé les kilomètres de rues végétalisables, notamment celles de l’hypercentre, très minérales.
En plus de rafraîchir la ville, les arbres absorbent le CO2, les particules fines, retiennent les eaux de pluie, limitent les éboulements de terrain
Le mouvement est mondial. Au vu de l’urgence, les habitants sont appelés en renfort. « Si chacun plante un ou deux arbres, ce sont des centaines de milliers d’arbres dans la métropole », insiste Frédéric Ségur, à Lyon. En Amérique du Nord, en Allemagne, ou à Brisbane (sur la côte est australienne), les « tree planting day » et « national tree day », financés par les grandes banques et constructeurs automobiles, rassemblent des milliers des volontaires.
A chaque repiquage de châtaignier ou de bouleau, des compteurs sur Internet informent les citoyens des économies réalisées pour le système de santé, le secteur de l’énergie, de l’eau. A Toronto et Vancouver, au Canada, les panneaux indiquant la valeur financière sont fixés directement sur le tronc. Car en plus de rafraîchir la ville – « un arbre, c’est cinq climatiseurs », confirme Anaïs Prével, architecte paysagiste à l’agence d’urbanisme de Lyon –, les arbres absorbent le CO2, les particules fines, retiennent les eaux de pluie, limitent les éboulements de terrain. Ils hébergent aussi les chauves-souris, les grimpereaux des bois, les sittelles torchepot ou autres passereaux.
Un dollar investi, c’est 5 dollars par an rapportés à la collectivité, résument les économistes américains. « Rapporté à l’échelle de Lyon, cela signifie que la canopée actuelle représente 1,9 million d’euros de dépense évitée pour le système de santé, car c’est moins de problèmes respiratoires, et moins d’allergies », assure Anaïs Prével.
Les New-Yorkais ont évidemment relevé le défi, lancé par l’ancien maire Michael Bloomberg, de planter 1 million d’arbres en dix ans. Une cérémonie a été organisée, en octobre 2015, à Joyce Kilmer Park, un petit parc du sud du Bronx, pour célébrer le millionième sujet, un orme de Chine. Mais certains de ses congénères n’ont pas survécu aux trois premières années, les plus délicates.
« Symbolisme de l’écologie »
Même réaction au sujet du programme de plantation de 3 millions d’arbres à Milan, ou encore, dans la même ville, du « Bosco verticale » (« bois vertical », 2014) de Stefano Boeri, dont les deux tours entièrement couvertes de végétation ont été plusieurs fois primées. « Mais combien de béton a-t-il fallu pour soutenir le poids de la terre sur chaque balcon ? », interroge à son tour l’architecte suisse Philippe Rahm, auteur d’une Histoire naturelle de l’architecture (Editions du Pavillon de l’Arsenal, 312 pages, 24 euros) et commissaire de l’exposition du même nom au Pavillon de l’Arsenal, à Paris.
Il émet les mêmes réserves pour les forêts parisiennes sur parking. « Sur une étude à la Défense, on avait calculé que les soixante-dix premières années de vie des arbres serviraient à absorber le CO2 émis par le renforcement des infrastructures. Avec ces projets, on est plutôt dans un symbolisme de l’écologie, explique Philippe Rahm. On surfe sur l’idéal imaginaire de la nature qui résoudrait les problèmes. Mais, au niveau du climat, ça ne fonctionne pas réellement. »
A Melbourne, le programme de reforestation lancé en 2012 ne prévoit « que » 3 000 pieds pour 4,5 millions d’habitants
« Et comment arrosera-t-on quand l’eau viendra à manquer ? », soulève Christine Nedelec, présidente de l’association France Nature environnement Paris. A Lyon, le problème a été résolu en transformant un passage souterrain de la rue Garibaldi, une ancienne autoroute urbaine désormais « voie apaisée », en réservoir d’eau pluviale. Depuis deux ans, on teste l’irrigation en période de canicule. Mais cette solution n’est pas duplicable partout.
Face à cette ambiance arboricole, Caroline Mollie rappelle qu’« un arbre, pour qu’il donne son maximum d’effet, doit avoir au moins une trentaine d’années. Mais plus personne ne respecte le temps du végétal. Je suis prête à me battre pour ces principes fondamentaux : planter jeune, petit ». A Melbourne, le programme de reforestation lancé en 2012 pour compenser les pertes liées au réchauffement climatique ne prévoit « que » 3 000 pieds pour 4,5 millions d’habitants. « Il s’agit de favoriser le développement de belles couronnes susceptibles de régénérer l’air au mieux et de dispenser le maximum d’ombrage en plantant les bons arbres aux bons endroits », poursuit Caroline Mollie.
Le végétal, c’est aussi du beau, de l’esthétique
« Il y a aussi d’autres façons de rafraîchir les villes », insiste Sébastien Giorgis, paysagiste-conseil de l’Etat et adjoint à la maire (PS) d’Avignon. Les rues des villes du Sud sont très minérales, « pourtant, on résiste mieux à la chaleur qu’ailleurs ». « La mondialisation des réponses n’est peut-être pas la solution. On oublie trop souvent la dimension culturelle du lieu », observe-t-il. Il n’y a pas un arbuste sur la place Jemaa-El-Fna, à Marrakech ; à Nyons, dans la Drôme, les oliviers sont sur les collines, et non sur les places en pot. « Mais les rues sont étroites. A Avignon, les cœurs d’îlot sont très plantés. La nuit, l’air circule, et, le matin, on ferme les fenêtres. » Il ne nie pas l’aspiration au vert, « mais il y a d’autres façons d’y répondre qu’avec ce concours de celui qui affichera le plus grand nombre d’arbres ».
Cette tendance à planter partout « sans prendre le temps de réfléchir où l’installer » peut réduire parfois l’arbre à un équipement public, déplore l’architecte Pascale Richter qui, pour son centre de soins psychiatriques à Metz, en Moselle, prix de l’Equerre d’argent 2018, a veillé à ce que chaque salle de consultation, chaque salle d’activité, chaque salle de repos donne sur un pin sylvestre, un mirabellier ou un prunus. Car le végétal, c’est aussi du beau, de l’esthétique.
Et du soin. Il est maintenant prouvé que les patients restent moins longtemps à l’hôpital lorsque leur chambre a vue sur un arbre. En 2018, une étude publiée dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) rapportait qu’« à Philadelphie la transformation d’une friche en espace vert a fait chuter de 4 % le nombre d’habitants du quartier déclarant un état dépressif ». Les Japonais ont recours depuis longtemps aux pouvoirs apaisants de la nature. Contre le stress, les médecins prescrivent des bains de forêt, ou shinrin-yoku, sur ordonnance.