Anne Rosencher : La force de gouverner s’effondre, et les politiques n’y peuvent plus rien
L’impuissance démocratique mine la France. Il faut diagnostiquer – et vite ! – les raisons de cette impasse.
» L’homme de la nation, mis en place par elle-même, pour répondre de son destin. » A chaque élection présidentielle, les Français semblent y croire à nouveau. Pour quelques jours, ils font comme si. Comme si la formule de De Gaulle pour définir le président de la République pouvait toujours tenir sa promesse d’efficacité. Comme si l’arrivée d’un homme « aux manettes » suffisait à réactiver l’emprise de la politique sur le cours des choses. Las ! Le rite demeure ; l’effet n’est plus. D’élection présidentielle en élection présidentielle, la déception nourrit la colère et, ce qui est peut-être pire, la désaffiliation d’une grande partie des citoyens à l’égard de la « chose publique ». Voilà l’impasse où nous sommes rendus. 
Un ouvrage paraît ces jours-ci (1) qui dissèque les raisons de cette impuissance démocratique. Il s’agit d’un livre écrit par un politique : je me hâte donc de préciser que, pour en avoir lu un certain nombre, je n’ai pas souvent embêté les lecteurs avec ces ouvrages. Mais le constat que dresse François Cornut-Gentille, député LR de Haute-Marne, ancien compagnon de route de Philippe Séguin, n’a rien de partisan et mérite d’être entendu. La situation dans laquelle nous sommes ne date pas d’hier ni même d’avant-hier. Il y a quatre ans, le « nouveau monde » promis par Emmanuel Macron arrivait au pouvoir avec une assurance « admirable mais aussi un peu inquiétante », écrit l’auteur, de pouvoir remédier à la crise par l’avènement de la société civile. « A l’avenir, l’Etat et le milieu politique devaient mieux observer ce que [ les élus En marche] appelaient les ‘bonnes pratiques’ pour les diffuser et les aider à faire école. Pour tous nos concitoyens, ce serait un mandat apprenant. » Et le député d’ajouter : « Le discours managérial version HEC m’apparaissait aussi symptomatique de la fracture du pays et de la crise que nous n’avions pas fini de traverser. Il y avait de quoi rester songeur. »
Inadaptation des outils de l’action publique
En effet. La start-up nation n’a pas mieux réussi que l’ancien logiciel à nous sortir des ronces où nous sommes. Pour autant, Cornut-Gentille n’accable pas les hommes. Pour lui, le mal ne vient pas d’un supposé « bloc élitaire » faisant corps pour protéger ses intérêts, mais de ce que « les outils de l’Etat ne sont plus adaptés à un environnement qu’on ne cherche pas à comprendre ». Il constate ainsi un double problème : l’absence d’un diagnostic précis et fiable quant aux maux qui nous rongent, et l’impossibilité qui en découle de décider les changements nécessaires. Pour étayer sa démonstration, le député de Haute-Marne s’appuie sur le récent rapport parlementaire concernant la Seine-Saint-Denis (qu’il a piloté) et dont le détail prendrait trop de place à développer ici. Mais il illustre assez bien la somme de nos défaillances endémiques.
« De mai 2007 à avril 2018, le département a reçu 2700 visites ministérielles, soit une moyenne de 20 visites par mois », note l’auteur. Rien n’y fait : c’est sur l’inefficacité croissante de nos politiques que l’on pointe ainsi les caméras. Une question de sous-dotation, en partie, mais aussi d’inadaptation des outils face à une situation sur laquelle on se refuse à mettre des chiffres. Ajoutez à cela l’avènement d’un « nouvel ordre médiatique » (chaînes d’info continue, réseaux sociaux…) qui conduit à une sorte de blocage du système par l’instabilité du débat public, et vous aurez – à gros trait – le tableau de la situation du pays.
Sincérités convergentes
L’urgence devrait transcender les calculs partisans : il va falloir s’atteler collectivement au procès-verbal de nos dysfonctionnements profonds. Sous peine d’aggraver, par le déni, le long déclassement français, que la pandémie de Covid-19 a éclairé d’un jour cruel. Le président de la République n’aime pas qu’on le dise. Il trouve que « l’esprit de défaitisme fait des ravages » dans notre pays – il l’a dit dans un entretien de décembre dernier. On le comprend un peu. Gouverner dans la période n’a rien d’aisé. Mais nous ne nous en sortirons pas par la méthode Coué et les discours volontaristes. Parfois, il faut savoir s’examiner sans complaisance. « Français, je vais être contraint, parlant de mon pays, de ne pas en parler qu’en bien ; il est dur de devoir découvrir les faiblesses d’une mère douloureuse », écrivait Marc Bloch, dont L’Étrange défaite brille, quatre-vingts ans plus tard, d’une pertinence presque magique. Il écrivait aussi : « Que chacun dise franchement ce qu’il a à dire : la vérité naîtra de ces sincérités convergentes. » Nous y sommes. Le temps du diagnostic est (re)venu.
Anne Rosencher ( envoyée par l’auteure )
(1) Savoir pour pouvoir – Sortir de l’impuissance démocratique. Ed. Gallimard – le débat. Parution le 28 janvier.