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Jean Pisani-Ferry : « Faire du concept de résilience un guide pour l’action économique »

Pour surmonter le choc de la pandémie de Covid-19, l’économiste écarte, dans sa chronique, l’idée d’un repli protectionniste, mais suggère de passer d’un objectif de réduction des coûts à celui de la réduction des risques

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« C’est seulement quand la mer se retire qu’on découvre qui nageait sans maillot » : formulée à propos de la tourmente financière de 2008, l’image de Warren Buffett s’applique parfaitement au choc pandémique de 2020. En même temps que la réactivité de nos hôpitaux, la crise, chacun l’a vu, a mis à nu les carences de notre bureaucratie sanitaire et le déclassement de notre industrie pharmaceutique. Elle expose aujourd’hui l’excellence israélienne et le chaos américain.

Avec les faiblesses des nations, les crises révèlent aussi les failles des systèmes. Dans la tempête de 2008, les banques ont découvert qu’aussi émancipées des Etats qu’elles aient pu se croire, c’était en définitive de ceux-ci que dépendait leur survie. Réglementation, incitation et prudence se sont conjuguées pour enrayer une mondialisation financière qu’on croyait irrépressible. Résultat : les avoirs extérieurs (essentiellement créances et titres) des économies avancées, qui avaient été multipliés par quatre en dix ans, ont pratiquement cessé d’augmenter.

A première vue, il ne semble pas que la crise sanitaire ait donné pareil coup d’arrêt à la mondialisation économique. Selon les données du Bureau du plan néerlandais, les échanges mondiaux de biens sont en recul de 2 % seulement sur un an, ni plus ni moins que la production industrielle, et le fret de conteneurs est même en hausse de 6 %. La croissance du commerce mondial a certes ralenti depuis 2008, mais on n’observe pas de démondialisation.

Ne pas se tromper d’objectif

La commotion est cependant trop forte pour ne pas laisser de traces. Des décennies durant, l’impératif des entreprises a été de minimiser les coûts. Parce que l’efficacité primait sur toute autre considération se sont constitués à l’échelle planétaire des réseaux de production d’une extraordinaire sophistication, gérés sur le modèle du just in time. Les Etats eux-mêmes s’étaient convaincus que l’immensité du marché mondial garantissait à tout moment et en tout lieu la sécurité des approvisionnements.

Cette croyance n’a pas survécu à la pénurie globale de masques et d’équipements médicaux. Les réseaux de production mondiaux ont bien résisté, mais sécurité, autonomie et résilience sont partout les nouveaux mots d’ordre. De la même manière que depuis 2008 aucun banquier ne peut plus ignorer le risque de dévalorisation des actifs ou de stress de liquidité, aucun industriel ni aucun gouvernement ne peut plus ignorer le risque de rupture des approvisionnements.

Les protectionnistes de tout poil n’ont pas tardé à prôner une relocalisation générale. C’est oublier que, dans cette crise, la mondialisation à aussi montré ses bienfaits : où en serions-nous si notre accès aux vaccins dépendait du seul Sanofi ? S’assurer de la continuité des approvisionnements, c’est d’abord diversifier les fournisseurs, négocier des clauses de sécurité dans les contrats, maintenir des stocks de précaution. Et si, bien sûr, l’état de notre industrie pharmaceutique appelle un réinvestissement, il ne faut pas se tromper d’objectif : le problème n’est pas que nous importions du paracétamol, mais que, des masques aux respirateurs et des vaccins aux traitements, la France n’ait guère contribué à la réponse industrielle à cette crise. Comme le montrent Philippe Aghion et Elie Cohen (Le Covid et comment repenser notre politique industrielle, à paraître en janvier), l’indice de cette impotence, perceptible dès avant la crise, est que nous n’exportons plus de médicaments ou d’équipements sophistiqués.

Une forme d’assurance mutuelle

Rupture il doit y avoir donc, mais pas celle que proposent les éternels nostalgiques de la ligne Maginot. Ce que les entreprises (et donc leurs actionnaires) comme les Etats (et donc leurs citoyens) doivent dépasser, c’est une mystique de la minimisation des coûts et de l’efficacité productive, oublieuse des risques. Ce qui importe face à la multiplication probable des aléas, c’est de faire du concept de résilience un guide pour l’action.

Dans une conclusion provisoire à la série de webinaires qu’il a organisés à Princeton depuis le mois de mars, l’économiste allemand Markus Brunnermeier s’attache à ouvrir des pistes. Pour une économie, dit-il, la capacité à se redresser après une commotion est affaire de diversité, de flexibilité et de croissance. C’est assez intuitif. La diversité, notamment sectorielle, s’impose, parce que c’est la pluralité des connaissances et des savoir-faire qui permet de répondre à des chocs inattendus – et, a contrario, la monoculture engendrée par la spécialisation à outrance est source de vulnérabilité. La flexibilité est nécessaire, parce qu’une crise oblige à réallouer dans l’urgence travail et capital – et c’est toujours la grande faiblesse de l’Europe en comparaison des États-Unis. Enfin, croissance et résilience sont complémentaires, parce qu’une économie sans ressort risque à tout moment – on l’a vu dans les années 2010 – de basculer dans un cercle vicieux de récession. La réactivité de la politique économique est essentielle.

Markus Brunnermeier suggère une quatrième idée, un peu confuse mais essentielle : la résilience est aussi affaire de contrat social. Chaque ménage peut accumuler de l’épargne, chaque entreprise s’assurer d’un accès à la liquidité. Mais la résilience collective repose sur une forme d’assurance mutuelle qui ne peut être qu’implicite, parce qu’aucun contrat ne peut tout envisager. Le dispositif de chômage partiel et le soutien aux entreprises déployés en France n’étaient inscrits nulle part et ne pouvaient pas l’être. Ils ont été des facteurs essentiels du rebond économique du troisième trimestre. Quant au plan de relance européen, il n’était même pas jugé possible. C’est, nonobstant nos graves défaillances économiques, une source de confiance dans le Vieux Continent.

Après cette crise, il ne faudra certainement pas recommencer comme avant. Mais il y a beaucoup mieux à faire que de s’abandonner aux vieilles lunes.

Jean Pisani-Ferry est professeur d’économie à Sciences Po et à l’Institut universitaire européen (Florence), et chercheur associé à l’institut Bruegel (Bruxelles) et au Peterson Institute (Washington)  ­de Florence)

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