USA : Les milices pro-Trump, « troupes de choc » des politiques suprémacistes, anti-ouvrières et anti-femmes…
Ce sont nos « gilets jaunes », même colère, même méthodes, même respect d’autrui, sauf que Lepen n’est pas au pouvoir. Mais attendons nous au même scénario un jour en France !

- Début octobre, le FBI a déjoué une tentative de kidnapping d’une gouverneure démocrate aux États-Unis. Les suspects arrêtés sont tous liés à une milice d’extrême droite. D’autres groupes paramilitaires d’extrême droite prospèrent depuis plusieurs années, étroitement liés à certains membres des forces de l’ordre. Tour d’horizon.
« Ce sont les troupes de choc officieuses d’un agenda Républicain. Au cœur de cet agenda se trouve la suprématie blanche, des politiques anti-ouvrières et anti-femmes, ainsi qu’une idéologie théocratique de suprématie chrétienne qui se manifeste en ce moment même dans le système judiciaire. » Voici comment Jeremy Scahill, fondateur du journal indépendant The Intercept, qualifie les milices paramilitaires d’extrême droite aux États-Unis [1]. Soutenus par Donald Trump, ces groupes armés ont des ambitions à grande échelle. Début octobre, le FBI a déjoué une tentative de kidnapping de la gouverneure démocrate du Michigan, Gretchen Whitmer. Les treize suspects arrêtés étaient liés à une milice nommée les Wolverine Watchmen.
Selon Jeremy Scahill, Donald Trump, en soutenant des milices d’extrême droite, n’a fait qu’attiser des tendances violentes et racistes qui font partie intégrante de l’histoire des États-Unis, de l’extermination des amérindiens à la ségrégation en passant par l’esclavage. Le Armed Conflict Location & Event Data Project (Projet statistique de localisation des conflits armés, ACLED), en collaboration avec le blog MilitiaWatch, ont tenté d’identifier ces milices paramilitaires, de comprendre leur émergence et d’analyser leurs liens historiques avec les forces de l’ordre.
Les milices paramilitaires modernes « dynamisées », en réaction à l’élection de Barack Obama
« Ces mouvements d’extrême-droite se sont dynamisés en réaction à l’élection de Barack Obama en 2008 », rappelle Hampton Stall, fondateur de MilitiaWatch et chercheur chez ACLED. Ses propos font écho à ceux du sociologue Noël Cazenave, selon lequel les groupes paramilitaires réagissent violemment aux avancées politiques et économiques obtenues par les Afro-Américains [2]. Le rapport de ACLED sur le sujet estime que l’activité des milices a augmenté lors de l’été 2020 en réaction aux manifestations Black Lives Matter suite à la mort de George Floyd, mais aussi en soutien aux manifestations anti-masques et anti-confinement.
Des milices composées en majorité d’hommes blancs
« Les membres de milices sont majoritairement des hommes blancs », pointe la journaliste Emily Gorcenski qui a créé le projet HowHateSleeps (Comment la haine dort). À travers les photos des chambres de ces suprémacistes blancs, HowHateSleeps explore la banalité du mal. « Le mythe du capitalisme prédit que, de par leur blancheur et leur masculinité, ils devraient bénéficier d’un statut économique supérieur. » En conséquence, face à leurs échecs, certains hommes blancs ressentent un besoin de violemment réformer la société dans le but de rendre ce statut atteignable, sans remettre en question la mythologie capitaliste. « Le capitalisme a besoin de la suprématie blanche pour survivre » analyse t-elle, revenant sur la façon dont le concept de « supériorité blanche » a permis l’exploitation économique des Afro-Américains à travers l’esclavage, ou l’accaparement des terres où vivaient les Amérindiens
Des liens ténus entre les milices et les forces de l’ordre américaines
Trois principaux types de milices d’extrême droite sont identifiées. Les plus connues sont les milices dites « mainstream ». Ces dernières organisent des missions qu’elles considèrent de sécurité publique, comme des patrouilles armées, en appuyant les forces de l’ordre locales. Ces milices voient les militaires et les policiers comme leurs alliés, partageant le même objectif implicite de préserver les systèmes de production et de gouvernance pro-blancs et patriarcaux. « La police descend des chasseurs d’esclaves : elle a toujours été une institution de la suprématie blanche », explique Emily Gorcenski. « Naturellement, lorsqu’un individu veut exercer du pouvoir sur les autres, rejoindre la police est une solution facile. » Pour la journaliste, le maintien de l’ordre relève d’un engagement communautaire.
Parmi ces milices « mainstream » figurent Light Foot, les Oath Keepers et les Three Percenters. Ces trois groupes sont emblématiques des peurs conservatrices face à un président noir, face aux demandes de régulation en matière d’armes à feu ou d’impôts plus importants. Les Oath Keepers recrutent parmi les agents de polices, qu’ils soient en activité ou à la retraite, ainsi que chez les vétérans de l’armée. Leur nom signifie « les protecteurs du serment », en référence au serment des forces de l’ordre de protéger les États-Unis d’ennemis intérieurs et extérieurs.
« Même en étant explicitement anti-État, ces milices voient la police comme leurs alliés contre leurs ennemis ressentis, que ce soit les manifestants Black Lives Matter ou les antifa [Les supporters de Trump et l’extrême droite américaine utilisent ce terme, contraction de « anti-fasciste », pour qualifier tous les manifestants revendiquant la justice sociale, l’anti-racisme, la lutte contre l’homophobie ou contre le capitalisme.]] », explique Hampton Stall. « L’impact économique du confinement ainsi que ces manifestations pour la justice sociale sont des menaces existentielles pour l’extrême droite. La police, elle, se sent menacée par les récents débats sur la diminution du financement des forces de l’ordre. » [3]. De cette oppression ressentie résulte un soutien mutuel, direct ou tacite, ainsi qu’un traitement de faveur des milices par les forces de l’ordre.
Les milices de rue, à l’origine d’actions violentes, mais peu poursuivies en justice
Les milices de rue constituent une deuxième catégorie. Elles sont responsables de la majorité des actions violentes associées à des mouvements paramilitaires. Ces groupes jeunes et masculins se complaisent dans l’idée des combats de rues, virils et provocateurs. Les Proud Boys (Garçons fiers) sont ainsi actifs dans au moins onze États depuis le début de l’été. « Les Proud Boys n’hésitent pas à cibler la presse », avance Hampton Stall. « Ils cherchent à tout prix des conflits, alors il leur arrive de s’en prendre aux journalistes. » « Les milices soutiennent uniquement la liberté d’expression lorsqu’elle les immunise des conséquences de leurs propos », complète Emily Gorcenski. « C’est un bouclier pour leur comportement ignoble. »
Les Patriot Prayer (Prière patriotique), autre milice de rue, se décrivent comme des chrétiens modérés malgré leurs alliances avec l’extrême droite [4]. Fin août à Portland dans l’Oregon, ils s’associent aux Three Percenters et aux Proud Boys pour défiler en soutien à Trump, utilisant du gaz poivré et des armes de paintball contre les journalistes et les manifestants Black Lives Matter. Lors du défilé, un des membres des Patriot Prayer, Aaron ‘Jay’ Danielson, est tué par un activiste anti-fasciste. Un suspect, Michael Reinoehl, est abattu le 3 septembre par une équipe des U.S. Marshals. Bien que 21 des 22 témoins aient déclaré que les agents ne s’étaient pas identifiés avant d’ouvrir le feu, Donald Trump a décrit cette exécution extrajudiciaire comme une « victoire contre un criminel violent ». « C’est très frustrant d’observer l’absence de poursuite judiciaire contre l’extrême droite », déplore Emily Gorcenski.
Des milices aspirant à une guerre civile

En France
Les milices libertariennes décentralisées, telles que les Boogaloo Boys ou le Bundy Ranch, fantasment quant à elles sur la possibilité de conflits civils et opèrent de manière locale, au sein de réseaux très réactifs. Les Boogaloo Boys souhaitent ainsi provoquer une seconde guerre civile qu’ils nomment « boogaloo ». Ce terme renvoie historiquement à une musique et une danse hispanique et afro-américaine des années 1950 [5], avant d’être détourné par l’extrême droite pour devenir un synonyme de guerre raciale et civile. Depuis 2019, au moins 31 personnes affiliées à cette milice ont été inculpées de crimes variés, allant de la tentative de meurtre de deux policiers sécurisant une manifestation Black Lives Matter à Oakland en Californie, au complot de kidnapping de la gouverneure démocrate Gretchen Whitmer. « Il y a eu environ une demi-douzaine d’arrestations de Boogaloo Boys infiltrés dans des manifestations Black Lives Matter, cherchant à provoquer la police et les manifestants afin de créer le chaos », détaille le chercheur Hampton Stall.
Des relations étroites entre les forces de l’ordre américaines et des milices d’extrême droite ont été identifiées dans au moins quatorze États
Le forum 4chan est un des nombreux outils de mobilisation pour ces milices, qui se réunissent par ailleurs localement afin de mener des entraînements de tir. Une application smartphone imitant le fonctionnement d’un talkie-walkie, Zello, est l’un des outils permettant de passer des forums à l’action concrète. Hampton Stall et son équipe ont signalé une liste de 223 canaux de néo-nazis, allant des Boogaloo Boys à QAnon, un mouvement complotiste et pro-Trump [6], dont certains étaient liés à des actes violents datant des cinq dernières années. Or, la plupart de ces canaux sont encore actifs.
Un rapport d’un ancien agent spécial du FBI, Michael German, révèle que, depuis deux décennies, des relations étroites entre les forces de l’ordre et des milices d’extrême droite ont été identifiées dans au moins quatorze États [7]. Pour le journaliste Jeremy Scahill, se concentrer sur la menace que représentent des acteurs privés et suprémacistes blancs ne doit pas empêcher de surveiller les actions des forces de l’ordre, dont certains agents sont largement inspirés par l’idéologie qui anime ces milices. Avec, jusqu’à maintenant, le soutien total de la Maison Blanche.
Pourquoi l’invasion au Capitole a remis en avant le concept de « white privilege »

CAPITOLE – Et si, en lieu et place de supporters pro-Trump, c’est à des militants de Black Lives Matter que les forces de l’ordre avaient dû faire face? Aux États-Unis, la question est sur toutes les lèvres alors que le Capitole a été envahi par des manifestants partisans de Donald Trump mercredi 6 janvier.
La situation a vite dégénéré lorsque ces partisans ont réussi à pénétrer dans l’enceinte du célèbre bâtiment de la capitale fédérale. Certains ont pu poser poing levé dans l’hémicycle quand un autre s’est fait photographier les pieds sur le bureau de Nancy Pelosi, présidente de la Chambre. L’un des partisans a même été aperçu le sourire aux lèvres en emportant un pupitre officiel.
Des images ahurissantes rendues possibles par un service d’ordre dépassé et qui ont souffert d’une cruelle comparaison avec de précédentes manifestations, comme celles de Black Lives Matter, où les forces de l’ordre avaient été autrement plus mobilisées, comme nous l’expliquons dans la vidéo ci-dessous.
“Quintessence du privilège blanc”
Très vite, deux mots ont ainsi pris le pas des discussions outre-Atlantique: “white privilege” ou, en français, “privilège blanc”. “La quintessence du privilège blanc! Comme c’est perturbant. J’en suis malade”, a par exemple tweeté Khloe Kardashian.
“Imaginez le carnage s’ils n’avait pas été blancs”, a écrit de son côté l’acteur Chris Evans.
“Si ces gens étaient noirs, ils auraient tous été abattus”, a aussi souligné l’acteur Kevin Hart sur Instagram. “Pourquoi ne pouvons-nous pas envisager de gérer cette situation de la même manière que les nôtres ont été traités à plusieurs reprises?”, s’interroge-t-il. “Quand les policiers armés sont censés utiliser la force, ils ne le font pas. Merde, c’est triste.”
Comme le rapportent nos confrères nombreux sont ceux qui, au-delà des célébrités, ont comparé les événements de la journée aux manifestations de Black Lives Matter, soulignant le fait que les autorités semblaient peu préparées, contrairement à ce qui aurait pu être mis en place face à une foule de manifestants noirs.
Le privilège blanc, c’est prendre violemment d’assaut et piller le Capitole, détruire le drapeau des États-Unis et le remplacer par un drapeau de Trump, puis être simplement renvoyé à la maison tout en ayant une équipe SWAT qui vous tient la main pendant que vous descendez lentement les escaliers.
Aux États-Unis, la notion de “white privilege” – le “privilège blanc”- est beaucoup plus répandue qu’en France. Comme l’expliquait déjà Slate en 2016, outre-Atlantique, ces privilèges sont largement débattus dans les médias et font l’objet de tribunes grand public.
Une notion qui s’est imposée aux États-Unis
L’une des premières apparitions de ce terme vient des années 30 mais le concept de “white privilege” a surtout commencé à gagner en notoriété à la fin des années 80 aux États-Unis. Peggy McIntosh, une chercheuse spécialisée dans les études autour du genre, publie en 1988 un article intitulé “Le privilège blanc et le privilège masculin: un point de vue personnel sur le fait de voir des correspondances dans les études sur les femmes”. Elle y donnait alors 46 exemples de “white privilege”, raconte le New Yorker qui a retracé l’histoire de ce concept. Un article qui a fait date et beaucoup réagir, car c’était l’une des premières fois que les différences de traitement entre les personnes noires et blanches étaient décrites aussi directement par une femme blanche.
Si le terme s’est imposé outre-Atlantique, le mot “privilège” demande parfois à être explicité pour être mieux compris. Ainsi, la philosophe Naomi Zack, interrogée dans le New York Times, précise en 2014: “Le terme ‘white privilege’ est trompeur. Un privilège est un traitement spécial qui va au-delà d’un droit. Ce n’est pas tant qu’être blanc confère un privilège mais que ne pas être blanc signifie être privé de ses droits dans de nombreuses situations. Ne pas avoir peur que la police tue votre enfant sans raison n’est pas un privilège. C’est un droit. Mais je pense que c’est ce que le ‘white privilege’ est amené à illustrer, que les Blancs n’éprouvent pas bien des inquiétudes que les non-Blancs, en particulier les Noirs, ont.”
Black Lives Matter
Sur le compte Instagram officiel du mouvement Black Lives Matter, on va encore plus loin que le concept de “white privilege” pour parler de “white supremacy”. “Ce que nous avons vu aujourd’hui est le résultat d’années de fabrication. De siècles, même. La présence et l’action décevantes des forces de l’ordre aujourd’hui étaient une représentation de la suprématie blanche qui ne permettra jamais à nos communautés noires d’être libres. N’échappons pas à la réalité à laquelle nous aurions dû faire face, nous le savons tous, s’il s’agissait de Noirs.”
Dans un autre post, ils expliquent: “quand nous, personnes noires manifestons pour nos vies, nous sommes trop souvent accueillies par des troupes de la garde nationale ou des policiers équipés de fusils d’assaut, de boucliers, de gaz lacrymogènes et de casques de combat. Ne vous méprenez pas. Si ces manifestants avaient été noirs, nous aurions été gazés, battus, et peut-être tués.”
Quatre personnes ont perdu la vie au cours de cette manifestation. L’une, Ashli Babbitt, a été grièvement blessée par balle dans des circonstances peu claires. Elle est décédée de ses blessures peu après. Trois autres sont décédées dans le secteur de la colline du Capitole, sans que les forces de l’ordre aient fait le lien entre ces décès et les violences pour le moment. Pour la première fois, Donald Trump a admis la fin de son mandat.
MCD avec Émilie Rappeneau et Marine Le Breton ( mais pas que…)
En photo : des membres de la milice Proud Boys de l’Ohio, en juillet 2020
Notes
[1] Voir cet article (en anglais) dans lequel intervient Jeremy Scahill.
[2] Voir cet article (en anglais) dans lequel intervient le sociologue Noël Cazenave.
[3] Sur les débats concernant la diminution du financement des forces de l’ordre, lire notamment cet article du Guardian
[4] Sur les alliances des Patriot Prayer avec l’extrême droite, voir notamment cet article (en anglais)
[5] Pour comprendre les origines du boogaloo, voir ici. Selon Hampton Stall, le terme Boogaloo a été détourné par des participants fascistes sur le forum anonyme 4chan vers 2012, dans des discussions dédiées aux armes à feu.
[6] Selon QAnon, Donald Trump mènerait une guerre secrète contre un « État profond », composé d’élites militaires et gouvernementales impliquées dans un réseau pédophile international.
[7] Voir le rapport sur les relations étroites entre les forces de l’ordre américaine et des milices d’extrême droite. Lire également cet article du Guardian.

