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Quoi qu’il arrive, le phénomène Trump ne disparaîtra pas
Quoi qu’il arrive après le 3 novembre, jour des élections présidentielles états-uniennes, le phénomène Trump ne disparaîtra pas. C’est en résumé la conclusion un peu “douche froide” d’un essai percutant de Christian Salmon paru ces jours-ci, La tyrannie des bouffons (éd. Les Liens qui Libèrent). Car l’élection du milliardaire issu de la téléréalité, en 2016, n’est pas un accident de l’histoire. C’est au contraire un signe des temps qui ne trompe pas. L’avènement au pouvoir au niveau global de leaders au style comparable depuis quatre ans le confirme, que l’on pense à Jair Bolsonaro, Matteo Salvini ou Boris Johnson. Mais comment définir ce “style” visiblement voué à perdurer, et quels en sont les ressorts ?
Pour Christian Salmon, auteur d’une série d’enquêtes sur les mutations de la condition politique depuis les années 1990 inaugurée par Storytelling (éd. La découverte, 2007), la catégorie de “populiste” est inopérante, d’une part parce qu’elle a une histoire passablement extensible (des populistes russes au péronisme), mais surtout parce que des divergences idéologiques importantes séparent ces personnalités. C’est pourquoi il lui préfère le terme de “pouvoir grotesque” (expression empruntée à Michel Foucault dans son cours au Collège de France de 1975-1976), entendu au sens premier, c’est-à-dire qui “franchit les limites et mêle les genres”. Le seul dénominateur commun de ces nouveaux leaders politiques est exogène : c’est le discrédit généralisé “qui frappe la sphère politique, ses partis, son personnel, ses usages et jusqu’à la forme que prend le charisme de ses chefs”, et leur capacité à l’instrumentaliser.
Le “pouvoir de dire non aux vérités établies”
Trump est donc l’incarnation d’un des paradoxes les plus caractéristiques du monde contemporain : le pouvoir grotesque assoit sa légitimité “non pas sur le crédit qu’inspire la personnalité politique ou son programme et que consacre l’élection, mais sur le discrédit qui frappe le système politique.” C’est pourquoi pendant quatre ans, au lieu d’endosser les habits présidentiels comme on aurait pu s’y attendre, il n’a cessé d’alimenter ce discrédit, de faire campagne perpétuellement, à grand renfort de limogeages, de tweets injurieux, d’épithètes homériques à l’attention de ses adversaires (“Sleepy Joe” ou “Crooked Hilary”), d’outrance et de bouffonnerie.
Comme Christian Salmon l’avait déjà esquissé dans L’ère du clash, ce style politique, stade ultime d’un effondrement du système d’alternance classique (comme l’a aussi montré Alain Badiou dans son essai sur Trump), trouve dans les réseaux sociaux une chambre d’écho idéale, et un réservoir sans fin. Sur Twitter et Facebook une “sous-culture de l’incrédulité” prolifère, qui se satisfait du “pouvoir de dire non aux vérités établies” – le succès des théories du complot en témoigne. On comprend mieux la cote de popularité des figures usant souvent de l’invective, et le prestige d’un Trump affirmant devant des scientifiques que s’injecter de l’eau de javel est peut-être la solution contre le Covid-19. “Les réseaux sociaux sont devenus le réceptacle de ce discrédit généralisé. Trump et ses semblables en sont les usuriers”, écrit Christian Salmon, rejoignant en cela les considérations techno-critiques d’Eric Sadin dans L’Ere de l’individu tyran.
“Le phénomène Trump n’a pas disparu”
Or, à la veille de l’élection qui décidera du prochain chef de la première puissance mondiale, le camp démocrate a-t-il bien compris cette nouvelle donne post-politique ? A-t-il bien retenu de ses erreurs, consistant par exemple à qualifier les supporters de Trump d’individus “déplorables”, comme l’a fait Hilary Clinton ? Christian Salmon ne cache pas son scepticisme, ou du moins sa prudence : “Depuis quatre ans, la réaction des démocrates et des principaux médias américains est une incompréhension des mécanismes de ce nouveau pouvoir hégémonique. Les ‘libéraux’ n’ont guère su opposer à chaque provocation de Trump que leur indignation morale, qui est toujours un signe d’aveuglement face à un phénomène politique inédit. Ils peuvent bien rouvrir les yeux, maintenant : le phénomène Trump n’a pas disparu. Il bénéficie du soutien de la frange la plus mobilisée de ses électeurs, qui, loin d’être découragés par ses outrances verbales et ses appels à la violence, y reconnaissent leur propre colère”.
Alors que, depuis les années 1990, la souveraineté des hommes et femmes politiques s’est diluée dans la globalisation, et qu’ils et elles ont cherché à sauvegarder leur légitimité dans le storytelling, Trump et ses hologrammes partent avec un avantage. Celui d’avoir perçu le pouvoir de l’antipathie, de l’irrationalité et de la transgression. Dans un spot publicitaire en faveur de Trump en décembre 2019, le président américain n’incarnait-il pas Thanos, le grand méchant de l’univers Marvel ? Celui qui déclare à Iron Man : “Je suis inévitable”…
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La tyrannie des bouffons. Sur le pouvoir grotesque, de Christian Salmon, éd. Les Liens qui Libèrent, 224 p.,
12 livres pour comprendre les années Trump
Amérique années Trump, de Jérôme Cartillier et Gilles Paris (éd. Gallimard)
Pour faire le bilan des années Trump, rien de mieux que de se plonger dans ce récit de Jérôme Cartillier, correspondant de l’AFP à la Maison Blanche depuis 2012, et Gilles Paris, correspondant du Monde à Washington. L’énigme de son élection, la procédure d’impeachment à son encontre, sa gestion erratique de la crise du Covid-19 ou encore les tensions raciales ranimées par la mort de George Floyd : tous les événements clés de ces années mouvementées sont dans ce livre.
Trop et jamais assez, de Mary L. Trump (éd Albin Michel)
La psychologue Mary L. Trump, nièce de Donald Trump, a publié un portrait psychologique ravageur de son oncle. Nourri de l’expérience personnelle de l’autrice et de plusieurs entretiens, ce livre permet de pénétrer dans l’univers familial lugubre des Trump, et de comprendre la mentalité très inquiétante de Donald, ce “menteur pathologique” dont la capacité à “ressentir le spectre complet des émotions humaines” a été neutralisée par son père…
Trump, d’Alain Badiou (éd. Puf)
Dans ce court essai, le philosophe Alain Badiou, qui connaît bien les Etats-Unis et y a donné plusieurs conférences à la suite de l’élection de Trump, analyse son arrivée au pouvoir et son mandat comme le symptôme d’une disparition de la politique et d’un fonctionnement irrégulier du parlementarisme. “Pour beaucoup de gens, Trump est une nouveauté de proposition, d’allure, de démagogie populiste, une relève d’un système défaillant. Je pense qu’il est le produit d’une conjoncture forte. Sa force est celle de la conjoncture, plus que celle qui serait exclusivement liée à son personnage”, nous confiait-il en janvier dans un entretien.
Etre américain aujourd’hui. Les enjeux d’une élection présidentielle, de Didier Combeau (éd. Gallimard)
Le politologue Didier Combeau, déjà auteur du livre Polices américaines (éd. Gallimard, 2018), décrypte l’identité politique américaine, de plus en plus polarisée entre progressisme et conservatisme après quatre ans de mandat de Donald Trump. De MeToo à Black Lives Matter, il insiste notamment sur la violence interpersonnelle et institutionnelle qui structure la société américaine.
Hinterland. Nouveau paysage de classe et de conflit aux Etats-Unis, de Phil A. Neel (éd. Grévis)
C’est devenu un poncif aux Etats-Unis : l’élection de Trump en 2016 serait due notamment à la mobilisation de l’“hinterland” (littéralement, “arrière-pays”), ces périphéries proches ou rurales des grandes aires urbaines, et de l’anxiété économique de ses habitants. Ce livre du géographe communiste américain Phil A. Neel permet de jeter un regard différent sur les dynamiques électorales et les conflits de classe à l’œuvre outre-Atlantique. Un essai politique basé sur une enquête géographique, important pour saisir les enjeux de la présidentielle.
Capitalisme carcéral, de Jackie Wang (éd. Divergences)
Pour comprendre les années Trump, on ne saurait faire l’économie d’une analyse du système carcéral étatsunien. La doctorante à l’université de Harvard Jackie Wang produit cette analyse dans Capitalisme carcéral, un essai qui montre comment s’articulent réseau carcéral, appareils de répression policière et violence de l’économie et du racisme.
Comment devenir antiraciste, d’Ibram X. Kendi (éd. Alisio)
Ce livre de l’universitaire le plus en vue des Etats-Unis sur les politiques antiracistes sert d’aiguillon au mouvement Black Lives Matter depuis la mort de George Floyd. Salué par le New York Times comme “le livre le plus audacieux à ce jour sur le problème de la race dans l’esprit occidental”, il pourrait aussi s’avérer utile au combat antiraciste hexagonal.
Fragilité blanche. Ce racisme que les Blancs ne voient pas, de Robin DiAngelo (éd. Les Arènes)
Sociologue en éducation multiculturelle et militante antiraciste, Robin DiAngelo a publié en 2018 aux Etats-Unis Fragilité blanche, un essai devenu best-seller dans le sillage du mouvement Black Lives Matter. Enfin traduit en France aux éditions des Arènes, son livre fait débat et entend jeter une lumière crue sur un angle mort de la réflexion sur le racisme : l’identité blanche.
Le pouvoir aux jeunes, de Jamie Margolin (éd. Massot)
Née en 2001, Jamie Margolin n’a pas encore 15 ans quand, pour lutter contre le réchauffement climatique, elle organise sa première manifestation dans sa ville de Seattle. Depuis, elle a créé le mouvement Zero Hour qui invite, partout dans le monde, les jeunes à se mobiliser pour le climat. Ce livre est d’ailleurs un manuel d’action collective à l’usage de la génération Z. Aux Etats-Unis, elle est devenue une figure politique du rang de Greta Thunberg (qui préface son livre), et un témoin de la résistance à Trump.
Turbulences, USA, 2016-2020, d’Alice Kaplan (éd. Tracts Gallimard)
Professeure de littérature française à l’université Yale, Alice Kaplan fait le récit, sous forme de journal, de quatre années tourmentées : avant et pendant Trump, avant et pendant l’épidémie, elle raconte les réactions en chaîne, aussi imprévisibles que violentes, qui n’ont cessé de faire empirer la situation. Sa dernière phrase est éloquente : “Feuille de route : que 1984 reste un roman.”
She Said, par Jodi Kantor et Megan Twohey (éd. Alisio)
Dans leur livre She Said, les journalistes Jodi Kantor et Megan Twohey racontent les coulisses de leur enquête du New York Times sur le producteur Harvey Weinstein. Un récit passionnant et ultra-détaillé sur les violences sexuelles systémiques autant qu’une véritable leçon de journalisme d’investigation. “La complexité de notre titre, She Said, est intentionnelle : nous écrivons sur celles qui ont osé prendre la parole, mais aussi sur celles qui ont préféré garder le silence, en explorant le comment, le quand et le pourquoi”, expliquent les deux récipiendaires du prix Pulitzer, en 2018.
Génération Ocasio-Cortez, les nouveaux activistes américains, de Mathieu Magnaudeix (éd. La Découverte)
Dans Génération Ocasio-Cortez, le correspondant de Mediapart aux Etats-Unis Mathieu Magnaudeix nous plonge au cœur des nouveaux activistes américains. Il y dresse les portraits de jeunes – et de plus âgé·es – militant·es qui font la politique en dehors des carcans imposés par les partis. Un ouvrage qui ne donne qu’une seule envie : entrer en résistance. La préface nous laisse entrevoir une lueur d’espoir, “une bataille de l’imaginaire face au capitalisme, au patriarcat, et à la destruction de la planète”.
Mathieu Dejean et Fanny Marlier dans https://www.lesinrocks.com/
