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Filmer les membres de sa famille pour raconter leur histoire, c’est l’expérience intime qu’a mené le réalisateur franco-cambodgien Davy Chou suite au premier confinement.

Le premier confinement vous a convaincu de filmer votre famille pour raconter son histoire. Pourquoi ?

J’étais à l’étranger, dans un très un petit studio, et toute ma famille était confinée aux quatre coins de la France. Je me souviens d’un sentiment soudain d’isolement, qui paradoxalement a provoqué des rapprochements. Je n’ai pas le souvenir d’avoir passé autant de temps dans ma vie à m’entretenir au téléphone avec des membres de ma famille. Mais mon expérience je pense n’est pas si différente de milliers de gens, j’ai la conscience d’avoir été chanceux et privilégié d’avoir été isolé dans un espace tout petit mais quand même confortable par rapport à d’autres. Et je n’étais pas obligé d’aller sur le front et de m’exposer, de travailler pendant cette période.

Par ailleurs il y avait dans ma famille certaines personnes qui étaient particulièrement à risque ou exposées. J’ai une tante qui travaille au service d’entretien à l’aéroport de Roissy, j’ai un oncle de 79 ans et un autre oncle qui avait eu récemment une opération pour un cancer. Donc forcément quand on lit les articles à longueur de journée et qu’on n’a que ça à faire, on est pris d’une angoisse particulière. S’entretenir, prendre des nouvelles, c’est vraiment quelque chose que je faisais rarement et puis comme il nous restait plus que ça, du temps, j’ai pu discuter avec les gens de ma famille.

Après en juillet, j’en ai profité pour les voir en vrai. Ce rappel un peu brutal de la mortalité de nos proches, c’est quelque chose qu’on finit par presque oublier dans une vie quotidienne normale et sans situation mondiale de pandémie. Il était donc je pense naturel après le confinement de voir les personnes auxquelles on a pensé et qui nous ont manqué à ce moment-là.

Après cette expérience de confinement, vous avez donc décidé de filmer votre famille…

Oui, en prenant le temps de poser des questions un peu plus personnelles, tout à coup il y a eu des échanges qui ont été provoqués, des choses qu’ils m’ont racontées et qu’on ne m’avait jamais racontées avant. Et comme cette situation s’est répétée plusieurs fois je me suis juste dit qu’il fallait filmer.

C’était étrange comment le confinement, cette situation d’angoisse généralisée, a pu libérer quelque chose et notamment la volonté de se raconter, de se connaître un peu plus. Ces entretiens c’est quelque chose d’assez universel que beaucoup de gens ont eu je pense : enregistrer l’histoire de sa famille, de ses grands-parents. Mais on met rarement cette idée à exécution parce qu’on est aussi pris par la réalité de la vie.

Et là ça m’a titillé, j’ai eu le sentiment qu’il fallait le faire cette fois-ci. Je me suis donc acheté une petite caméra, j’ai expliqué à ma famille que j’avais envie de les filmer, et d’aller un peu plus en profondeur dans les conversations que nous avions abordé. Donc septembre et octobre je suis allé dans plusieurs endroits en France où était ma famille et je suis allé mener des entretiens.
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« On a ressenti l’urgence de se rapprocher de l’essentiel, de se dire les choses, pendant qu’on est tous encore là. »
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Votre famille aussi était confinée. Est-ce qu’ils ont ressenti eux aussi le besoin de se livrer ? C’était un moment particulier pour eux ?

On n’en a pas parlé frontalement mais j’ai eu cette intuition que tous, après avoir été isolés trois mois, on a ressenti l’urgence de se rapprocher de l’essentiel, de se dire les choses, pendant qu’on est tous encore là.

Ma famille, ce sont des rescapés du génocide. Mes parents ont eu la chance de partir en 1973 pour étudier en France deux ans avant l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges en 1975. Ce sont des gens qui ont eu la chance de ne pas vivre le génocide mais qui ont connu le drame de ne jamais revoir leur famille après leur départ, à 16 et 19 ans.

Ma tante et mon oncle ont eux vécu les quatre années de terreur et d’horreur du régime Khmers rouges au Cambodge. En réalité on ne s’était jamais raconté ces histoires-là.

Quand on est jeune aujourd’hui, il existe donc des moyens de mettre un confinement à profit ?

C’est tellement dur d’être jeune pendant le confinement ! J’ai des cousins, des neveux qui ont 17 ou 19 ans, je m’entretiens avec eux et je vois comment c’est terrible et cruel de se voir presque subtiliser les plus belles années de nos vies donc c’est clair que c’est terrible. Après je leur dirais deux choses : qu’il faut persévérer et continuer à être curieux et malgré la situation il faut profiter de ce temps pour voir des films qu’on n’aurait pas regardé autrement, de découvrir des livres qu’on n’aurait pas lu, de s’intéresser à des sujets inconnus.

De continuer malgré tout à être curieux et à découvrir des choses, notamment grâce à internet, qui nous permet de faire ça. L’autre truc, qui est lié à ces entretiens avec ma famille, c’est les leçons de cette crise sur notre rapport au temps : les bienfaits d’une décélération, comment apprendre à reprendre possession de ce temps. C’est si rapide de prendre ces leçons et de retomber dans nos habitudes de courir après le temps, après des objectifs un peu vains.

Et c’est peut-être à la jeunesse, qui se prend frontalement et brutalement cette crise, d’inventer un nouveau monde, de tirer des leçons de cette période et de réinventer un environnement qui va pouvoir prendre le temps, inventer un nouveau rapport aux choses.

Davy Chou est l’un des invités de la Nuit des Idées qui se déroule en ligne les 28 et 29 janvier 2021.

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