« L’urgence environnementale ne se réduit pas à l’urgence climatique »
L’effondrement de la biodiversité est l’indicateur le plus révélateur des atteintes environnementales faites à notre planète. Le réchauffement climatique, rappelle, dans une tribune au « Monde », Christian Amblard, directeur de recherche honoraire au CNRS, ne doit pas masquer les autres causes de la destruction du vivant.
Une confusion, porteuse de conséquences potentiellement graves, s’est durablement installée dans le débat public au sujet des préoccupations environnementales actuelles. Elle consiste à considérer que le dérèglement climatique est la seule urgence environnementale, de portée véritablement globale.
Cette confusion, faite sans doute de bonne foi par une grande partie de l’opinion publique, est habilement entretenue par d’autres. Pour ces derniers, cela leur permet de ne pas avoir à répondre de leurs activités destructrices et souvent cupides. Circonstance aggravante, cette confusion est abondamment relayée par de nombreux médias et par la plupart des responsables politiques.
L’urgence climatique est évidente et absolument pas secondaire. Bien au contraire, c’est la chronique d’une catastrophe annoncée qui déjà se manifeste très douloureusement, même si cela peut être observé de manière différenciée et différée dans le temps, selon les grandes zones géographiques terrestres. Mais l’urgence environnementale ne se réduit pas à l’urgence climatique.
Le vivant, indicateur des atteintes environnementales
Si le vivant disparaît actuellement sur notre planète, la principale raison n’en est pas, au moins pour le moment, le réchauffement climatique. Les premières causes d’effondrement de la biodiversité sur terre restent la destruction des habitats, les pollutions généralisées des écosystèmes et les destructions directes des espèces. Naturellement, ces différents facteurs interagissent et il en résulte une aggravation et une accélération des perturbations environnementales.
Mais c’est bien le vivant – que l’on peut quantifier au travers de l’évaluation de la dynamique de la biodiversité – qui est l’indicateur le plus intégrateur de toutes les atteintes environnementales faites à notre planète. Rappelons, à ce sujet, quelques chiffres qui ne font, par ailleurs, l’objet d’aucune contestation.

Déforestation massive
On note ainsi la disparition de 68 % des effectifs des espèces de vertébrés sauvages entre 1970 et 2016 (Indice Planète Vivante – Rapport WWF 2020), de 78 % des effectifs d’insectes volants en trente ans (revue Nature, 2017) et de 55 % des effectifs d’oiseaux en vingt-cinq ans sur le territoire français (étude CNRS et Muséum d’histoire naturelle, 2018). La population du lion d’Afrique a décru de 80 % en un siècle (information de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et une baisse de 400 millions d’oiseaux en Europe et de 3 milliards aux USA a été notée au cours des trente dernières années. Plus généralement, il est admis qu’une espèce animale ou végétale disparaît toutes les 20 minutes sur notre planète.
La destruction des habitats à l’origine des pandémies
Sur un plan fondamental, l’effondrement de la biodiversité correspond à des pertes d’informations qui ont été acquises par les processus d’évolution biologique au sein des génomes des espèces pendant des centaines de milliers et de millions d’années. Ces pertes d’informations nous privent, et priveront encore d’avantage les générations futures, d’un large éventail de capacités d’adaptation aux changements globaux, notamment climatiques, qui affectent actuellement la planète.
En particulier, en lien avec les crises sanitaires qui bouleversent actuellement les sociétés humaines, il est bien établi qu’une diversité génétique et spécifique préservée de l’ensemble du monde vivant constitue une barrière efficace contre la généralisation et le développement des pandémies.
A ce propos, les pandémies virales illustrent clairement la double origine du désordre environnemental que nous connaissons. On s’inquiète actuellement, et à juste titre, du dégel du permafrost qui risque de libérer des quantités importantes de virus dont on ne connaît pas ensuite, précisément, le devenir et l’impact. Mais depuis des décennies, c’est la destruction des habitats, et notamment la déforestation, qui est à l’origine de la plupart des pandémies mondiales.
75 % des maladies nouvelles ont une origine animale
Ainsi, 75 % des maladies nouvelles, émergentes, sont des zoonoses, c’est-à-dire qu’elles ont une origine animale. Or, ces zoonoses résultent de changements environnementaux en lien avec les activités humaines comme l’agriculture intensive et l’élevage concentrationnaire, la déforestation massive, l’urbanisation incontrôlée, etc.
En outre, avec l’effondrement des populations animales dans la nature, la biomasse des mammifères et des oiseaux sauvages ne représente plus qu’une infime part (5,6 %) de la biomasse des humains et des animaux d’élevage sur notre planète. Il en résulte que, lorsque le cycle de développement d’un virus nécessite de passer d’un hôte à un autre, il a statistiquement beaucoup plus de chances de rencontrer un humain ou un animal d’élevage qu’une espèce sauvage.
Fait aggravant, la simplification génétique des productions agricoles intensives, végétales et animales, facilite naturellement la propagation et la généralisation des pandémies. Pour l’ensemble de ces raisons, le dérèglement climatique ne doit pas masquer l’effondrement de la biodiversité sur terre et, surtout, ne doit pas dédouaner les autres causes de destruction du vivant.
Christian Amblard est directeur de recherche honoraire au CNRS, vice-président du groupe scientifique de réflexion et d’information pour un développement durable (Greffe) et de l’association Protection de l’entrée des volcans d’Auvergne (Preva). Sur le monde
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