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Comment éviter la prochaine pandémie? La crise écologique favorise les pandémies…

À défaut de protéger la biodiversité, d’autres épidémies plus ravageuses se produiront, préviennent les scientifiques, qui défendent une approche globale du problème

La déforestation de la forêt amazonienne.
La déforestation de la forêt amazonienne.

Si nous ne prenons pas davantage soin de la nature, les pandémies seront de plus en plus fréquentes à l’avenir. Et elles seront plus mortelles et plus coûteuses que le Covid-19. Voilà à quoi nous devons nous attendre selon les milieux scientifiques, que l’émergence d’une épidémie à large échelle n’a pas surpris.

La récente mission de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en Chine, début février, a conclu que l’origine animale du Covid-19 reste l’hypothèse la plus probable. Mais son apparition n’a rien d’un hasard. L’impact des activités humaines sur les milieux naturels et la biodiversité accentue nos interactions avec la faune sauvage, ce qui favorise les zoonoses, ces maladies transmises aux hommes par les animaux. À la suite de leurs homologues français, 120 scientifiques de toute la Suisse – parmi lesquels les Prix Nobel Jacques Dubochet et Michel Mayor – ont signé en mai 2020 une tribune dans les médias. Ils y exhortent les autorités politiques à prendre des mesures urgentes pour réduire notre empreinte écologique, afin de prévenir de futures pandémies.

Contagion entre espèces

La déforestation et l’urbanisation, en grignotant et détériorant les habitats naturels, rapprochent toujours plus les hommes et leurs animaux domestiques de la faune sauvage, ce qui augmente les risques d’infections. Ce rapprochement est aussi dû au réchauffement climatique, qui fait que certains animaux, et certains vecteurs de maladies comme le moustique tigre, colonisent de nouveaux territoires. Par ailleurs, la diminution du nombre de grands prédateurs permet à leurs proies de proliférer, en particulier les rongeurs, qui sont des réservoirs importants d’agents pathogènes. Enfin, la globalisation, avec ses échanges internationaux de marchandises et son flux continu de voyageurs humains, favorise la propagation des maladies.

Ce qui inquiète les experts, c’est que les émergences de maladies d’origine animale sont de plus en plus fréquentes ces dernières décennies.

Les premières zoonoses remontent à près de 10 000 ans, aux débuts de la sédentarisation et de l’élevage. Nous devons ainsi la rougeole et les oreillons à la proximité qui s’est alors créée avec le bétail. La peste, la rage, la tuberculose, la fièvre jaune, l’hépatite A, le paludisme et le sida sont d’autres exemples de maladies d’origine zoonotique. Certaines, à l’instar du sida et du Covid-19, ont fini par se transmettre directement entre humains, alors que d’autres, comme la rage, infectent toujours l’homme à partir d’un animal dit «réservoir». Il y a différents modes de transmission: soit par la manipulation et la consommation de la viande de l’animal, soit par ses déjections, sa salive et son sang, ou encore par morsure. Mais parfois, les zoonoses passent par un vecteur, comme les moustiques, les puces ou les tiques, qui va assurer la transmission entre l’animal réservoir et l’homme.

De plus en plus d’épidémies

Ce qui inquiète les experts, c’est que les émergences de maladies d’origine animale sont de plus en plus fréquentes ces dernières décennies. Rien que depuis les années 90, on a connu la maladie de la vache folle, la grippe aviaire H1N1, la dengue, le chikungunya, les virus Ebola et Zika, ou encore le SRAS. Et aujourd’hui le Covid-19. Ce n’est sans doute qu’un début puisque selon un rapport de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), il y a dans la nature entre 500 000 et 800 000 virus susceptibles d’infecter les humains.

«Mais pour un virus, franchir la barrière des espèces et se transmettre activement n’est pas toujours si facile», précise le biologiste Rafael Ruiz de Castañeda, qui dirige, avec la vétérinaire Isabelle Bolon, une unité de recherches baptisée «One Health» à l’Institut de santé globale de l’Université de Genève. Leur travail consiste à étudier les problèmes de santé globale à l’interface homme-animal-environnement.

Un exemple: la chauve-souris

Un des animaux qui résume le mieux la problématique des zoonoses, c’est la chauve-souris. Avec les rongeurs, c’est elle qui véhicule le plus de maladies, à cause de sa grande diversité biologique. On compte plus de mille espèces différentes de chauves-souris, chacune étant susceptible d’héberger plusieurs virus. Grâce à un système immunitaire particulièrement performant, elles restent asymptomatiques la plupart du temps. Mais, selon une récente étude de l’Université de Cambridge, en Grande-Bretagne, les agents infectieux sont au passage rendus plus virulents et capables de faire des ravages chez les autres animaux aux défenses biologiques moins efficaces.

«Ce sont les activités humaines qui affectent ces animaux et finalement nous exposent à leurs pathogènes.» Rafael Ruiz de Castañeda, co-directeur de «One Health» à l’Institut de santé globale de l’Université de Genève.

En outre, les chauves-souris sont parmi les espèces les plus menacées par les activités humaines. «Avec la disparition de leurs habitats naturels, certaines espèces de chauves-souris s’adaptent et colonisent de plus en plus les villes, où elles nichent dans les arbres des parcs urbains ou dans nos constructions», explique Isabelle Bolon. Toutefois, Rafael Ruiz de Castañeda juge qu’il ne faut pas diaboliser les chauves-souris: «Ce sont les activités humaines qui affectent ces animaux et finalement nous exposent à leurs pathogènes. Il serait trop facile de dire qu’en les éliminant, on n’aurait pas eu Ebola, le Covid-19, etc.» Car les chiroptères jouent un rôle écologique essentiel: «Elles pollinisent les plantes et dispersent leurs graines, détaille Isabelle Bolon. Et puis, elles mangent beaucoup de moustiques, limitant ainsi le risque que ceux-ci transmettent des maladies aux hommes.»

Et les animaux domestiques?

D’ailleurs, les animaux sauvages ne sont pas les seuls en cause. L’élevage industriel pose aussi problème. «Les animaux domestiques peuvent être des intermédiaires et des amplificateurs d’agents pathogènes, indique Rafael Ruiz de Castañeda. L’utilisation massive des antibiotiques dans l’élevage conduit à une résistance des bactéries aux traitements.» En plus, les troupeaux sont en général très homogènes sur le plan génétique, donc plus vulnérables aux infections. Isabelle Bolon ajoute que l’élevage intensif utilise beaucoup de terres afin de produire le fourrage nécessaire au bétail. «Il contribue ainsi à la déforestation, qui est une des causes de l’émergence des zoonoses.»

Le problème des maladies infectieuses émergentes est global, mais le risque est plus élevé dans certaines régions de la planète. C’est notamment le cas de la Chine et de l’Asie du Sud-Est, d’où étaient déjà partis le SRAS et la grippe aviaire, et maintenant le Covid-19. «Il y a là-bas une grande densité de population humaine avec une forte croissance démographique, en même temps qu’une riche biodiversité animale», relève Rafael Ruiz de Castañeda. On y consomme aussi toutes sortes d’animaux sauvages – dont justement les chauves-souris qui côtoient les animaux domestiques sur les marchés alimentaires. Et Isabelle Bolon de conclure: «La conjonction de tous ces facteurs crée les conditions pour de nouvelles émergences.»

Un mode de vie plus durable est nécessaire

Les vaccins et les éventuelles thérapies ne suffiront pas à éviter l’émergence de futures pandémies. Les scientifiques plaident aujourd’hui pour une approche moins réactive et plus préventive. Selon la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), cela nous coûterait cent fois moins cher. Dans le cas des zoonoses, les experts appellent à adopter un mode de vie plus durable et à laisser davantage d’espace à la biodiversité, en protégeant mieux les écosystèmes. Cela implique d’éviter de gaspiller les terres par une urbanisation et une agriculture débridées. L’IPBES préconise par exemple de taxer la production de viande et d’autres activités à haut risque de pandémie. Il faut aussi lutter plus efficacement contre les causes du réchauffement climatique. Un vaste programme qui dépend aussi bien des décideurs politiques que de nos comportements individuels.

«Par ailleurs, il faudrait mettre en place des outils de veille sanitaire permettant de mieux déceler les premiers signaux d’émergence de maladies infectieuses», juge Isabelle Bolon, de l’Institut de santé globale de l’Université de Genève. Avec son collègue Rafael Ruiz de Castaneda, elle défend une approche intersectorielle, dite «One health», de la santé des humains, des animaux et des écosystèmes. «Il y a déjà beaucoup d’initiatives en ce sens, se réjouit Rafael Ruiz de Castaneda, notamment au niveau des organisations internationales. Les pays développés doivent soutenir les efforts des pays en développement, car les pandémies, d’où qu’elles partent, prennent vite une dimension planétaire.»

AN.G.

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