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« Il faut construire une société égalitaire, bien au-delà d’une législation exemplaire »

Dans le cadre du Forum Génération Egalité, organisé en juin par ONU Femmes et coprésidé par la France et le Mexique, un collectif de responsables de l’éducation, de l’entreprise et d’associations de défense des droits des femmes appelle, dans une tribune au « Monde », à mobiliser l’ensemble du corps social en faveur de l’égalité.

 En 1972, la loi pour l’égalité professionnelle dispose que tout employeur est tenu d’assurer « pour un travail de valeur égale, l’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes ». Presque cinquante ans plus tard – deux générations ! – l’égalité salariale demeure encore un horizon lointain. Car oui, chaque matin en 2021, les femmes françaises se lèvent pour gagner environ 5,3 % de moins, à poste égal, que leurs collègues masculins de leur entreprise (source : Insee).

Les estimations les plus sévères font même état d’un écart de 9 %. Pourtant, depuis le 1er janvier 2019, les organisations publiques et privées qui ne respectent pas cette égalité sont sujettes à des sanctions financières qui équivalent à 1 % de leur chiffre d’affaires. Pas de doute, sur le plan du droit, nous sommes sur la bonne voie. Et pourtant…

Effroi

1994 : la loi française définit par l’article 222-13-6 du code pénal un délit spécifique pour les actes de violences commis par un conjoint ou un concubin. S’ensuivent de nombreuses lois jusqu’à celle du 30 juillet 2020, qui vise à renforcer la protection des victimes de violences conjugales. Sur le plan législatif, pas de doute : nous sommes armés.

Pourtant, en ce début d’année 2021, la permanence des féminicides suscite toujours l’effroi et le relevé de situation en période pandémique est encore plus amer. Durant les confinements, les violences intrafamiliales envers les femmes ont pris des proportions ahurissantes : + 20 % selon les estimations les moins sévères ( « Parvenir à l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles », ONU Femmes), voire + 40 % pour les études les plus alarmantes (« Informer sur les violences à l’égard des filles et des femmes », 2019, ONU Femmes).

2012 : la loi du 6 août fournit une définition précise du harcèlement sexuel, renforce sa prévention dans le monde professionnel et aggrave les peines maximales encourues par les agresseurs. Pourtant, en 2018, plus de 60 % des Européennes affirmaient avoir subi une forme de violence sexuelle ou sexiste au cours de leur carrière (selon l’Observatoire européen du sexisme et du harcèlement sexuel au travail). Et, pourtant, l’arsenal législatif est là. Mais aucun texte de loi ne remportera définitivement ce grand combat culturel.

Dans le quotidien

2021 : nous attendons la prochaine loi sur l’autonomisation économique des femmes, qui pourrait imposer dans les comités de direction la parité, que la loi Copé-Zimmermann a commencé à instaurer à hauteur de 40 % dans les conseils d’administration des grandes entreprises.

Mais, surtout, nous espérons cette année que la cause de l’égalité femmes-hommes se poursuive bien au-delà du Parlement : dans le quotidien des Françaises et des Français.

Il est essentiel de garantir que la révolution numérique soit conçue et conduite avec les femmes, et leur apporte les mêmes promesses de progrès, au lieu de renforcer l’injustice sociale, l’exclusion professionnelle ou la violence qu’elles subissent déjà hors-ligne

A l’échelle internationale, beaucoup reste à accomplir. Le soutien aux mouvements féministes internationaux s’impose, à l’heure où des droits, tels que celui à l’interruption volontaire de grossesse (IVG), sont vivement contestés – même là où on les pensait quasi acquis.

Il est également primordial de prendre en compte l’impact disproportionné de la crise environnementale sur les femmes : elles sont très majoritairement employées dans le secteur agricole au Sud ; elles sont les premières exposées aux dangers sanitaires de l’ère industrielle et aux menaces sécuritaires que créent les catastrophes climatiques ; elles sont des actrices indispensables d’une transition écologique rapide.

Enfin, il est essentiel de garantir que la révolution numérique soit conçue et conduite avec les femmes, et leur apporte les mêmes promesses de progrès, au lieu de renforcer l’injustice sociale, l’exclusion professionnelle ou la violence qu’elles subissent déjà hors-ligne. C’est le sens de la campagne Génération Egalité que les Nations unies lancent, vingt-cinq ans après l’adoption de la plate-forme de Pékin sur les droits des femmes.

Pour la France, qui accueillera le Forum Génération Egalité en juin 2021, l’essentiel sera moins de renforcer l’arsenal législatif que de mobiliser l’ensemble du corps social en faveur de l’égalité. L’université, le monde associatif, le secteur privé, les collectivités territoriales…, chacune et chacun a un rôle à jouer.

Des droits formels aux droits réels

Car pour une femme qui se sent en danger, savoir qu’un agresseur risque une peine renforcée n’enlève pas la peur au ventre. Pour une femme qui travaille, savoir que les sanctions contre la discrimination salariale ont été renforcées ne retirera rien au constat d’injustice encore relevé sur la fiche de paie.

La « Génération Egalité », c’est celle qui saura passer des droits formels aux droits réels. C’est celle qui construira une société égalitaire, bien au-delà d’une législation exemplaire. Pour cela, il y a encore de nombreux moyens à investir pour que, de l’école à l’université, dans les politiques de santé comme dans les politiques de recherche, la puissance publique aplanisse les inégalités.

Mais plus fondamentalement encore, nous ne pourrons faire le dernier kilomètre de ce marathon, après tous nos efforts collectifs, qu’en mesurant les efforts individuels qu’il reste à accomplir. Pour faire sauter l’ultime verrou qui demeurera : nos biais cognitifs. Ces représentations patriarcales qui structurent une société profondément inégalitaire.

L’éducation apportera sa contribution à cette prise de conscience. Mais les enseignants n’ont pas vocation à soigner tous les maux de la société. C’est la responsabilité de chaque Française et de chaque Français que de réfléchir et de mettre en place, par soi-même, les actes du quotidien qui peuvent accélérer ou freiner notre course de fond pour devenir la « Génération Egalité ».

Liste des signataires : Jocelyne Adriant Mebtoul et Marie-Paule Grossetête, présidente et coprésidente de la CLEF ; Aline Aubertin, présidente Femmes ingénieurs ; Eric Berton, président d’Aix-Marseille Université, et Isabelle Régner, professeure et vice-présidente à l’égalité femmes-hommes et à la lutte contre les discriminations ; Stéphan Bourcieu, directeur général de Burgundy School of Business ; Herbert Casteran, directeur général de l’EM Strasbourg ; Philippe Cattelat, directeur de Hautes études internationales et politiques (HEIP), et Alix Auffray, directrice de la communication ; Anne-Christine Champion, coresponsable mondiale de la Banque de grande clientèle de Natixis, et Cécile Tricon Bossard, directrice des ressources humaines ; Laure Châtillon, associée transactions, chargée de la diversité et de l’inclusion de PwC France Maghreb, et Valérie Vezinhet, directrice des ressources humaines ; Bruno Ducasse, directeur général de Montpellier Business School et Marilyne Meyer, professeure de management durable de l’économie ; Olivier Faron, administrateur général du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) et Frédérique Pigeyre, titulaire de la chaire Genre, mixité, égalité femmes-hommes de l’école à l’entreprise, au CNAM ; Frédéric Fotiadu, directeur et Sonia Béchet, directrice de l’Institut Gaston-Berger de l’INSA Lyon ; Christophe Germain, directeur général d’Audencia et Christine Naschberger, professeure en ressources humaines ; Corinne Hirsch, cofondatrice et vice-présidente du Laboratoire de l’égalité ; Danièle Kapel-Marcovici, PDG du groupe Raja (société de distribution d’emballages, de fournitures et d’équipements pour les entreprises) et présidente de la Fondation Raja ; Silvine Laguillaumie-Landon, coprésidente de Financi’Elles ; Emmanuelle Larroque, fondatrice et directrice générale de Social Builder ; Alexandre de Navailles, directeur général de Kedge Business School, et Anicia Jaegler, doyenne associée à l’inclusivité ; Aurélie Ponzio, présidente du Réseau Mampreneures, et Véronique Chabiron-Bouchet, vice-présidente ; Pascal Mognol, président, et Agnès Bauer, vice-présidente formation et développement durable de l’ENS de Rennes ; Véronique Moreira, présidente de Women Engage for a Common Future (WECF) France ; Michel Terré, président d’Hesam Université, et Clotilde Ferroud, professeure et vice-présidente recherche ; Anaïs Voy-Gillis, coprésidente, et Thomas Friang, fondateur et directeur général de l’Institut Open Diplomacy.

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