« La Commune de Paris. 1871 » : un livre pour vivre les 150 ans de la Commune
Le 18 mars 1871 commençait la Commune de Paris. Cette expérience révolutionnaire, qui dura moins de trois mois, a marqué l’histoire et continue de susciter débats et parutions. Parmi celles-ci, l’ample somme coordonnée par Michel Cordillot.

Une barricade près de l’Hôtel de Ville lors de la Commune de Paris, en 1871.
« La Commune de Paris. 1871. Les acteurs, l’événement, les lieux », coordonné par Michel Cordillot, L’Atelier, 1 438 p., 34,50 €.
Le 18 mars 1871 commençaient soixante-douze jours d’une expérience révolutionnaire sans précédent, que restitue avec une remarquable ampleur l’ouvrage coordonné par Michel Cordillot, La Commune de Paris. 1871, à la fois dictionnaire biographique et synthèse thématique, magnifiquement illustré. Les plus politisés des Parisiens, opposés à l’assemblée monarchiste installée à Versailles – qui, le 1er mars, avait ratifié le projet de traité actant la défaite face à la Prusse –, s’emparaient de la souveraineté, qu’ils s’empressaient de partager par des élections : la Commune de Paris était née et allait tenter d’associer démocratie directe, révolution sociale et lutte militaire contre les « versaillais ». Si la Commune fut vaincue, écrasée durant la « semaine sanglante » des 21-28 mai, sa mémoire est restée d’une extraordinaire intensité.
Mais qui furent les communards ? Très tôt, la question a passionné et divisé. Pour leurs adversaires, dont la voix domine dans les années suivant l’événement, ce sont des figures menaçantes et dégénérées, telles les « pétroleuses », ces prétendues furies incendiaires dont l’image se cristallise précocement. Dès 1872, de même, Feydeau ne cache pas son mépris pour les insurgés « couverts de loques (…), tous exactement soûls, et sales, et puants ».
La question de l’identité communarde
A ces clichés bien ancrés répondent des icônes, elles aussi construites au lendemain de l’insurrection et de sa répression. Parmi les martyrs figurent ainsi Charles Delescluze, mort en combattant durant la « semaine sanglante », ou Eugène Varlin, exécuté sommairement ; parmi les survivants et les proscrits, revenus d’exil à la fin de la décennie, Eugène Pottier, l’auteur de L’Internationale, ou le militant ouvrier Zéphirin Camélinat. Des noms révérés en leur temps, dont surnage surtout aujourd’hui celui de l’institutrice Louise Michel, devenu presque métonymique de la Commune tout entière.
Mais la question de l’identité communarde est aussi à l’origine de débats politiques et historiographiques visant à saisir l’origine et l’ancrage idéologique de ses membres : le sens de l’événement, en somme, derrière le visage de ses acteurs. Selon le dosage des tendances – jacobine, socialiste, internationaliste, blanquiste, proudhonienne… – que l’on discerne parmi les 79 élus de la Commune, c’est le jugement même sur la révolution parisienne qui se trouve engagé, ainsi que les leçons à en tirer, enjeux d’autant plus forts que de multiples mouvements politiques n’ont cessé de s’en réclamer.
Ce questionnement s’est affiné de façon décisive autour du centenaire de 1971, grâce à deux historiens de premier plan : Jacques Rougerie (né en 1932), dont l’apport majeur fut d’arracher, par un patient travail d’enquête, l’événement aux interprétations surplombantes, et Jean Maitron (1910-1987), qui fit sortir de l’ombre des communards par milliers, en créant le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier qui porte son nom et, suivant sa formule fameuse, fait place aux « obscurs et sans-grade » des luttes sociales.
Près de 500 biographies
Une œuvre parachevée, en ce 150e anniversaire, par La Commune de Paris. 1871. Le livre rassemble près de 500 biographies parmi les 17 500 figurant désormais sur le site Internet du Maitron : un choix, donc, parmi celles sur la Commune, mais assez large pour dépasser les clichés et les icônes. Ainsi, inscrite dans les conflits politiques et sociaux du XIXe siècle, celle de Pierre Malzieux, ouvrier forgeron, combattant de février et juin 1848, militant emprisonné sous le Second Empire, capitaine dans les troupes fédérées (l’« armée » levée par la Commune) en 1871, et qui se donne la mort en 1882, peu après son retour de déportation en Nouvelle-Calédonie.
Ou encore le fulgurant destin d’Elisabeth Dmitrieff, tout juste 20 ans, noble russe en rupture de ban, envoyée par Marx à Paris fin mars 1871 pour rendre compte des événements à l’Association internationale des travailleurs. Elle fait plus que cela : cofondatrice de l’Union des femmes, elle participe également aux combats du mois de mai, avant de parvenir à fuir. Un parcours au croisement d’engagements féminins et étrangers qui, de la relieuse Nathalie Le Mel à la féministe André Léo, du Hongrois Léo Frankel au Polonais Ladislas Dombrowski, donnent aussi sa tonalité à l’événement.
Un moment d’histoire éphémère, mais qui eut son épaisseur institutionnelle : l’ouvrage est attentif à ne pas séparer les combattants des gouvernants. Il donne leur place à ceux qui tentèrent d’improviser un gouvernement local, avec leurs efforts, leurs échecs parfois, leurs initiatives méconnues. On lit dans la notice du communard Jules Debock, qui dirigeait l’Imprimerie nationale, son ordre d’« empêcher par tous les moyens possibles toute tentative d’incendie qui pourrait être faite aux Archives nationales ». L’article le plus bref est consacré à « Louise… », l’ambulancière réelle mais restée inconnue, présente jusqu’à la fin sur la barricade de la rue de la Fontaine-au-Roi, pour laquelle Jean-Baptiste Clément ajouta un couplet au Temps des cerises.
Dossiers brûlants
La richesse de l’ouvrage ne réside pas seulement dans ce portrait collectif. Intercalées entre les biographies, des synthèses historiques, en forme de mises au point comme de points d’interrogation, scandent le travail, cernant tous les aspects de l’événement, des plus évidents aux plus méconnus. Enjeux militaires et diplomatiques, acquis sociaux et tensions internes, chansons et journaux font ainsi, entre autres, l’objet d’éclairages. Une remarquable section « Débats et controverses » reprend posément les dossiers les plus brûlants, tandis que le livre se clôt sur « l’après-Commune », qui ne relève pas seulement de sa mémoire, mais aussi de pistes de recherche toujours vives et généreusement présentées.
Une somme qu’on serait tenté de dire magistrale, si le projet ne se voulait pas égalitaire et collectif, à l’image de son objet, et qui démontre que, sur le plan historiographique aussi, « la Commune n’est pas morte ».
André Loez, Historien et collaborateur du « Monde des livres »