A Madagascar, le pillage des richesses indigne la population
Dans un contexte de crise économique et sociale, les trafics et le pillage des ressources naturelles alimentent la colère des habitants.

Le 13 février 2021, 810 tortues radiata, à la carapace recouverte de motifs d’étoile, ont été interceptées par les gendarmes dans le sud de Madagascar.
A l’aéroport de Johannesburg, le 31 décembre 2020, les douaniers ont mis la main sur 73,5 kilos d’or dissimulés dans les valises de trois voyageurs malgaches. Valeur de la saisie : 3,5 millions d’euros. L’avion de tourisme en provenance de Tuléar, une ville côtière de la Grande Ile, s’était posé pour une escale technique sur le tarmac sud-africain, avant de poursuivre sa route jusqu’à Dubaï.
La découverte fait grand bruit à Madagascar. Les autorités minières, policières et douanières locales sont accusées d’avoir laissé faire. Des officiels sont soupçonnés de complicité. « Ce type de trafic est monnaie courante, mais c’est rare que leurs auteurs se fassent prendre la main dans le sac », souligne Ketakandriana Rafitoson, directrice pour Madagascar de Transparency International. Dans le dernier classement sur la corruption établi par cette ONG, ce pays de l’océan Indien, très mal noté, occupe le 149e rang sur 180.
L’or est loin d’être la seule source de commerce illégal à Madagascar. Les trafiquants puisent allègrement dans un sous-sol riche en pierres précieuses, comme le saphir. Ainsi que dans une nature à la biodiversité exceptionnelle et menacée, du bois de rose aux lémuriens. Le 13 février, ce sont 810 tortues radiata, à la carapace recouverte de motifs d’étoile, qui ont été interceptées par les gendarmes dans le sud du pays.
Ces affaires contribuent à alimenter une colère qui grandit à l’encontre des autorités. D’autant que le pays, l’un des plus pauvres au monde, est confronté à une grave crise économique et sociale liée à la pandémie de Covid-19, et aggravée par une longue période de sécheresse – à l’origine d’une famine dans le Sud. Par endroits, la situation est explosive : le 18 février, des étudiants ont défilé à Tamatave (également appelée Toamasina en malgache), sur la côte Est, pour réclamer le paiement de leurs bourses universitaires, qu’ils attendent depuis près de quatre mois. Un participant a été tué par balle lors de cette manifestation réprimée par les forces de l’ordre.
« La société malgache est très inégalitaire, explique Juvence Ramasy, maître de conférences en science politique et droit constitutionnel à l’université de Toamasina. La captation de la richesse par une élite crée beaucoup de frustration chez les plus déshérités. » Une insatisfaction accentuée par la mauvaise gestion de la pandémie par les autorités.
Dans un rapport publié fin janvier, Transparency International notait que plus d’un quart des ménages interrogés avaient rapporté des faits de corruption lors de la distribution des aides sociales liées au Covid-19. « Sur le papier, Madagascar dispose de tout un arsenal juridique pour lutter contre la mauvaise utilisation des fonds publics, indique Ketakandriana Rafitoson. Mais ce sont des coquilles vides car la volonté politique manque. »
Sous la coupe d’une oligarchie
A son retour au pouvoir en 2019, le président Andry Rajoelina avait pourtant assuré qu’il ferait du combat contre la corruption un objectif prioritaire. Un pôle judiciaire anti-corruption est créé. Des élus et des anciens ministres – pour la plupart membres de l’opposition – arrêtés. Un écran de fumée. « Historiquement, Madagascar a toujours été sous la coupe d’une oligarchie, rappelle l’historien Jean Fremigacci, auteur d’Etat, économie et société coloniale à Madagascar (Karthala). Les grandes familles sont les mêmes et se repassent le pouvoir à tour de rôle. » Les intérêts particuliers prennent le pas sur l’intérêt général. L’Etat est faible, miné par le règne de l’impunité.
Début février, un député malgache a été libéré alors qu’il avait été condamné neuf mois plus tôt à cinq ans de prison ferme. Il avait été reconnu coupable d’avoir organisé la destruction de 85 000 hectares de forêt primaire protégée pour faire place à des cultures destinées à des groupes agroalimentaires étrangers. Au sein de la société civile, des voix se sont élevées pour que les trafiquants d’or arrêtés à Johannesburg soient jugés en Afrique du Sud et non à Madagascar. La crainte des militants ? Que les contrebandiers soient rapidement relâchés une fois rentrés au pays.
La corruption gangrène la plupart des secteurs de la société. Du magistrat ou policier qui ferme les yeux sur un délit en échange de quelques billets au professeur qui monnaie l’obtention d’un diplôme. Une évolution qui inquiète Ketakandriana Rafitoson. « La corruption motivée par la volonté de survivre finit par devenir un réflexe, puis la norme, estime l’activiste. Aujourd’hui, la jeune génération regarde l’élite et se dit que la seule façon de s’en sortir, c’est de faire comme elle. »
Sébastien Hervieu (Abidjan) envoyé par l’auteur