Maniaques de la race et du genre : les kidnappeurs du « progressisme »…
Une pensée binaire et sectaire se développe, pas seulement à l’université. Partis politiques, associations, media… tous sont touchés.
« Si la raison n’entreprend pas un travail de réflexion sur ce moment, elle scellera son propre destin » : Adorno dans « Dialectique négative », 1ère édition en Français en 1966.
La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury nous donne aussi les clés pour guérir du ressentiment dans « Ci-gît l’amer » (Gallimard). Comment guérir du ressentiment, d’un égocentrisme déprimé, mal de ce siècle ? Elle pointe le ressentiment comme l’élément-clé de notre monde, la lutte contre le ressentiment…Comment ne pas céder à cet ennemi qui pousse au déversement de haine notamment sur les réseaux sociaux et quelques médias « brun-rouge »? Cette amertume qui permet de se complaire dans la posture victimaire, penser que c’est toujours la faute des autres… « Le ressentiment c’est une rumination. Il faut savoir l’accepter pour la dépasser ensuite comme des moments négatifs.”
Cette nouvelle idéologie, qui découpe la société en identités blessées, sécrète du conflit, et fait l’impasse sur le social. Une fausse-route historique pour la gauche
Les polémiques à la mode sont à quelques égards comme les températures par météo venteuse : il ne faut pas confondre le ressenti avec le réel. Ainsi de l’imprégnation véritable dans la société de certains concepts comme « privilège blanc », « masculinité toxique » ou encore « racisme systémique ». Importance ressentie sur les réseaux sociaux, dans certains médias et podcasts : énorme. Percolation réelle : pas grand-chose. C’est en tout cas ce que montre l’enquête réalisée par l’Ifop pour L’Express portant sur une douzaine de notions issues des nouvelles luttes sociétales. La grande majorité des Français n’en a pour l’instant jamais entendu parler.
Ainsi, cet intimidant vocabulaire semble-t-il encore en grande part relever de ce que certains chercheurs nomment les « croyances de luxe » : des concepts qui valent à ceux qui les emploient d’être immédiatement reconnus et applaudis par leurs pairs – en l’occurrence jeunes et très éduqués. Et, bien sûr, plus le sabir est compliqué, plus il agit comme un signe ostentatoire de conviction.
Cependant, la relative marginalité de cette avant-garde sémantique ne doit pas masquer les problèmes qu’engendrent les nouvelles luttes regroupées sous le terme américain de woke – du verbe to wake, « éveiller ». D’abord, partout où cette idéologie est hégémonique, elle pose un sérieux souci de sectarisme. Jusqu’à menacer, dans certains bastions universitaires, la liberté d’expression et la liberté académique. Typique du « peuple adolescent » (1) qui caractérise désormais les sociétés occidentales, la pensée woke survalorise l’individu souffrant et étend le domaine de l’offense jusqu’à rendre impossible toute critique. C’est le règne des offusqués sur la raison et l’argumentation – travers que l’on retrouve parfois, en écho, dans certains pans de la partie adverse.
Ce que traduit l’exemple d’Airbnb
Par ailleurs, et même si elle n’en maîtrise pas toujours les concepts, une part de plus en plus grande de la jeunesse adhère désormais à cette façon d’appréhender le corps social comme une galerie d’identités interagissant dans des rapports entre dominants et dominés, sur la base exclusive de critères de race et de genre. Si cette « nouvelle vague » rencontre tant de succès, c’est que le féminisme et l’antiracisme universalistes – qui prévalaient jusqu’alors et auxquels on doit les progrès vertigineux des derniers siècles – doivent être améliorés. Mais avec la pensée woke, le résultat est contreproductif : même « pour la bonne cause », cette façon de découper la société sécrète du conflit. Et empêche le dépassement de l’altérité par la fraternité et la citoyenneté.
Que la gauche dite progressiste s’y fourvoie est assez incompréhensible. Une chose devrait lui mettre la puce à l’oreille : la facilité avec laquelle ces nouvelles luttes sont solubles dans le marketing corporate d’entreprises peu exemplaires d’un point de vue social. Ainsi la société américaine Airbnb a-t-elle envoyé à l’ensemble de ses salariés – y compris français – un guide intitulé « alliance et activisme ». Exemples de conseils prodigués : « Soutenez financièrement les organisations sur le terrain, en particulier celles qui sont dirigées par des Noirs et/ou des personnes de couleur. » « Si vous gérez des employés noirs, soyez sensible aux traumatismes qu’ils subissent et gérez-les avec compassion » ; « Songez à regarder la vidéo de George Floyd ou à lire ‘Comment peut-on s’agenouiller sur un cou pendant neuf minutes ?’. Si vous choisissez de ne pas le faire, demandez-vous pourquoi, et examinez ce que vous pouvez apprendre de cette introspection »… En conclusion de ce (long) guide : une liste de livres à acheter, de podcasts à écouter et d’associations à financer. En plus d’inciter chacun à considérer ses collègues noirs comme victimes a priori – ce qui est pour le moins problématique, pour ne pas dire raciste -, comment ne pas déceler ici le vice caché d’un « combat social » dont peut s’accommoder avec zèle une firme ne s’acquittant pas ou presque de ses impôts (2) ?
Une internationale sans pensée sociale
Entreprises, showbiz, universités, médias, mode… Ainsi se dessine une nouvelle Internationale « progressiste » sans pensée sociale. Le paradoxe est latent quand la styliste Stella McCartney – sûrement sincère dans sa démarche – commercialise un tee-shirt inspiré d’Assa Traoré, figure tricolore des Black Lives Matter, au prix de 450 euros pour la cause. Il saute aux yeux quand les actrices Aïssa Maiga et Adèle Haenel déclarent le 13 juin dernier, en Une du quotidien Libération : « Enfin il se passe un truc politique. » Il était bien entendu question de genre et de couleur de peau. De cortèges « racisés » et de coup d’éclat aux Césars. « Enfin il se passe un truc politique » ? Moins d’un an et demi auparavant naissait le mouvement des gilets jaunes… Pas sûr que la gauche française ait encore compris ce qui lui arrivait.

Anne Rosencher (envoyé par l’auteure )
1. La formule est du sociologue Paul Yonnet.
2. Selon le magazine Challenges, Airbnb a payé moins de 200 000 euros d’impôts en France en 2019.