« Comprendre la manière dont se fabrique l’information, c’est apprendre à la distinguer de la rumeur »
Pour les cinq ans de la création de l’association Médias francophones publics (MFP), les dirigeants des onze groupes de médias présents en France, au Canada, en Belgique et en Suisse s’associent, dans une tribune au « Monde », pour affirmer des valeurs communes et essentielles.
Lieux culturels inaccessibles, écoles souvent fermées, épidémie de fausses informations. Les citoyens sont confrontés, depuis plus d’un an, à des situations inédites, qui bouleversent leur quotidien, et à l’essor de la rumeur complotiste qui menace nos démocraties. Qu’est-ce qui est essentiel dans un tel contexte ? Cette question, qui revient souvent au gré des mesures appliquées pour juguler la progression du virus, a servi de boussole aux médias francophones publics dès les premières heures de la crise.
Pas moins que l’air que nous respirons, la fiabilité de l’information, mais aussi la continuité de l’éducation, la transmission de nos valeurs et le partage de la culture sont des biens essentiels pour nos sociétés. Depuis le début de la crise, nos concitoyens se sont massivement tournés vers les médias publics, ils ont apprécié la qualité de l’information, ils y ont trouvé un repère. Dans 65 % des pays européens et au Canada – selon les enquêtes de l’Union européenne de radio-télévision et du Reuters Institute for the Study of Journalism −, les médias publics sont ceux dans lesquels les citoyens ont le plus confiance pour leur délivrer une information de qualité.
Dans ces circonstances exceptionnelles, les médias francophones publics se sont, par exemple, unis pour couvrir l’élection présidentielle américaine et apporter leur regard singulier sur cet événement majeur de 2020. Face aux « infox » [traduction du terme anglo-saxon « fake news »], la chaîne française d’information en continu Franceinfo s’est mobilisée quotidiennement avec le rendez-vous de fact-checking « Le Vrai du faux ».
Un lien de confiance pérenne
Cette mission de décryptage se retrouve sur nos territoires nationaux, mais aussi en dehors de nos frontières. RFI et France 24 se sont ainsi particulièrement mobilisées contre les « infox » propagées mondialement sur le Covid-19, et notamment en Afrique, en proposant des émissions et des chroniques spécifiques et en relayant les messages de prévention des autorités sanitaires. En 2020, France Médias Monde, leur maison mère, a connu une croissance exponentielle de ses fréquentations numériques, qui ont triplé. C’est aussi le cas de TV5 Monde, qui a vu sa consultation de contenus vidéo doubler.
Pour autant, ces résultats encourageants ne doivent pas nous conduire à nous satisfaire de l’existant. Dans un contexte où la désinformation prend de l’ampleur et constitue une menace croissante pour nos démocraties, nous avons la responsabilité d’assurer une plus grande transparence de nos pratiques journalistiques afin d’entretenir un lien de confiance pérenne avec les citoyens. Comprendre la manière dont se « fabrique » l’information, c’est apprendre à distinguer l’information de la rumeur. Plus largement, comprendre le monde dans lequel on vit, c’est être armé pour éviter les pièges des « infox ».
Pour cela, nous sommes convaincus que nous devons agir en partenaires de l’éducation. C’est pourquoi nos médias ont fait de l’accompagnement des personnels éducatifs et des familles une priorité. Nous avons pensé nos offres comme un tout, comprenant l’aide à la révision, mais aussi le divertissement au service de l’épanouissement et de la compréhension du monde.
Dès le début de la pandémie, nos médias se sont mobilisés pour offrir aux familles des programmes à la fois ludiques et pédagogiques à destination des plus jeunes. Quelques jours après le début du premier confinement, « Vacarme », l’émission de reportage quotidienne de la chaîne suisse RTS La1ère [radio publique de Suisse romande], se transformait en « Brouhaha », émission destinée aux enfants confinés à la maison. De son côté, TFO [télévision éducative et culturelle de langue française de l’Ontario] a offert une réponse immédiate pour les parents, élèves et enseignants francophones et francophiles du Canada, avec une série de programmes éducatifs et culturels offrant une expérience interconnectée sur toutes ses plates-formes.
Projets inédits
Enfin, pour entretenir la curiosité et l’évasion des citoyens en pleine crise sanitaire, les médias publics ont pris le relais des cinémas, des théâtres, des musées, des salles de concert, pour les soutenir et être le porte-voix des artistes privés de l’accès à leur public. Nos médias se sont lancés dans des initiatives ambitieuses, à l’image de France Télévisions, qui a créé sa chaîne éphémère Culturebox pour que le spectacle continue, Télé-Québec et son passeport culturel, série de programmes spéciaux en production originale pour faire vivre les arts de la scène, ou encore Radio-Canada, qui a maintenu son talk-show « Bonsoir bonsoir ! » aux premières heures de la crise, alors que les plateaux de télévision étaient presque tous à l’arrêt.
Le soutien aux artistes fut également au cœur du dispositif #radiofranceaveclascènefrançaise, qui a conduit, à partir du mois de mars 2020, à augmenter la présence d’artistes francophones à l’antenne. La RTS (Radio télévision suisse) s’est, quant à elle, lancée dans une politique de captation et de diffusion de spectacles et de concerts. Arte s’est mobilisée pour offrir de nouveaux lieux de culture et des projets inédits : premier festival tout-numérique post-confinement en juin 2020, « Le Temps retrouvé », « Les Concerts à la maison » et la saison Arte Opéra.
Pour nos médias, prendre le relais des lieux culturels, c’est s’attacher à défendre la diversité culturelle et à garantir la promotion des identités et des patrimoines francophones locaux, bien loin de la dictature de l’immédiateté et de l’uniformité qu’induit la dépendance de plus en plus grande du secteur aux plates-formes. On peut aussi souligner le soutien direct à l’économie de la culture, avec des initiatives comme celle de la RTBF (Radio télévision belge francophone), qui engageait, en mai 2020, le budget ambitieux de 13,4 millions d’euros pour son plan #restart, permettant à plus d’une centaine d’initiatives de voir le jour pour animer les liens entre publics et artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est aussi le cas de TV5 Québec Canada, qui a augmenté de 20 % ses budgets de développement au service de la création au plus fort de la crise.
S’informer en confiance, apprendre en s’évadant, continuer de rêver grâce à une culture plurielle et ancrée dans nos identités locales : c’est ainsi que nous envisageons l’essentiel aujourd’hui. Jamais nos publics ne nous ont manifesté une confiance aussi forte. Alors, quand notre monde aura retrouvé son équilibre, ces valeurs continueront à animer les médias francophones publics.
Yves Bigot, directeur général de TV5 Monde ; Michel Bissonnette, vice-président principal de Radio-Canada, vice-président des Médias francophones publics (MFP) ; Marie-Philippe Bouchard, PDG de TV5 Québec Canada ; Marie Collin, PDG de Télé-Québec ; Pascal Crittin, directeur de la RTS (Radio télévision suisse), vice-président des MFP ; Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions ; Eric Minoli, président et chef de la direction du Groupe Média TFO (Ontario, Canada) ; Bruno Patino, président d’Arte ; Jean-Paul Philippot, administrateur général de la RTBF (Radio télévision belge francophone) ; Marie-Christine Saragosse, PDG de France Médias Monde ; Sibyle Veil, PDG de Radio France, présidente de l’association des MFP.
Les « fake news » sont d’abord « un marché »
L’économiste Philippe Askenazy explique, dans sa chronique mensuelle, qu’à travers les « fake news », le lecteur recherche avant tout un élément qui va confirmer ou amplifier ses croyances, mais pas les modifier.
L’éclairage. La mésinformation est un thème de recherche ancien dans de nombreuses disciplines académiques, dont l’économie, qui s’intéressent à ses acteurs, ses mécanismes, ses conséquences, ou encore ses régulations.
Depuis que les « fake news » sont au centre d’un important débat public, les chercheurs expriment une grande réticence au contrôle de l’information par l’Etat. Une loi contre les « fake news » apparaît, en effet, fort dangereuse. Une définition stricte des « fake news » comme une information dont le caractère erroné est vérifiable, intentionnellement diffusée et pouvant influencer le public, est en pratique inopérante. Car vérifier et démontrer l’intention demande du temps, et des moyens non négligeables.
De plus, bloquer la circulation d’information en temps réel – et non éventuellement censurer ou condamner a posteriori – nécessitera une définition bien plus large et floue de la fausse information, et donc une inévitable restriction de la liberté d’opinion.
Au mieux, l’usage d’une telle loi par l’Etat sera paternaliste. Au pire, la tentation de manipuler l’information sera grande, surtout en période électorale. Dans le cadre français, le filtre par un juge serait insuffisant, d’autant que la dépendance du parquet à la chancellerie sera maintenue. Que ferait d’un tel outil un Trump s’il était au pouvoir en France ? Par ailleurs, un contrôle étatique dans une démocratie légitimerait ceux déployés par les régimes autoritaires, participant ainsi du recul mondial des libertés.
Erosion de la crédibilité des médias traditionnels
Une loi ne peut donc servir la démocratie que si les « fake news » sont une menace plus significative encore. On ne peut nier qu’avec l’érosion de la surface et de la crédibilité des médias traditionnels et le développement des réseaux sociaux, la circulation de l’information a été bouleversée.
Mais quel en est, à l’heure actuelle, l’impact réel, notamment sur l’électeur ?
Les travaux d’Ekaterina Zhuravskaya (Ecole d’économie de Paris) sur la Russie montrent l’impact massif de l’information sur le vote. Mais de tels résultats sont obtenus justement dans des environnements contrôlés par des régimes autoritaires.
Inventer et faire circuler des « fake news » génère du trafic et, in fine, une rémunération au clic
En revanche, Royaume-Uni et Etats-Unis sont deux grandes démocraties où l’information est abondante et pluraliste. La simultanéité entre le phénomène des « fake news » véhiculées sur les réseaux sociaux et la surprise de l’élection de Trump et du Brexit a été vite traduite en lien de causalité par des analystes, notamment ceux qui n’avaient pas su anticiper ces résultats. Depuis, des travaux ont essayé d’établir cette causalité.
Or, les preuves s’avèrent bien ténues. Par exemple, deux économistes américains Hunt Allcott (université de New York) et Matthew Gentzkow (Stanford) ont constitué une base des principales « fake news » de la campagne américaine et ont montré que ces « fake news » n’ont pu faire l’élection de Trump (« Social Media and Fake News in the 2016 Election », Journal of Economic Perspectives n°31/2, 2017).
Rentabilité
Les sciences comportementales offrent une explication à ce faible impact. A travers les « fake news », le lecteur recherche avant tout un élément qui va confirmer ou amplifier ses croyances, mais pas les modifier : « je déteste Hillary Clinton, je vais donc me délecter de fausses informations sur elle, même les plus aberrantes ».
Un tel comportement a un impact majeur sur le marché des « fake news ». Car il s’agit bien d’un marché. Ce qu’ont apporté les réseaux sociaux, Internet en général, au thème classique de la mésinformation, c’est qu’inventer et faire circuler des « fake news » génère du trafic et, in fine, une rémunération au clic.
En dehors de toute idéologie, elles rapportent d’autant plus que le marché des lecteurs est vaste. Or, l’électorat populiste est justement friand d’informations alternatives à celles des médias installés. Ainsi, il est bien plus rentable d’inventer et diffuser des « fake news » contre Hillary Clinton, contre l’Europe, contre les réfugiés.
Avant de restreindre les libertés au nom de dangers non démontrés, essayons donc de tuer ce marché. Par exemple, on pourrait imposer aux opérateurs que la rémunération au clic vers une information politique soit mise en réserve quelques mois ; et si, après l’élection, un juge déclare l’information erronée, alors ces revenus reviendraient à l’Etat…