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« Faire œuvre de sociologue consiste d’abord à ne pas céder un pouce de terrain à une série de croyances persistantes »

Publié en 1968, « Le Métier de sociologue », de Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron, vient d’être réédité. Un ouvrage toujours essentiel aujourd’hui, à l’heure où les sciences sociales sont particulièrement attaquées, explique Anne Bory.

 La dernière réédition de l’ouvrage Le Métier de sociologue, de Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron tombe à point nommé, à un moment où la sociologie connaît autant de mésusages que d’attaques. Publié pour la première fois en 1968, réédité plusieurs fois et devenu difficile à trouver, cet ouvrage s’inscrit dans la filiation des Règles de la méthode sociologique, d’Emile Durkheim (1895) : il s’agit alors pour les trois auteurs de proposer une épistémologie consolidée, à une époque marquée par la naissance des premiers cursus universitaires de sociologie et un certain succès éditorial et médiatique de la discipline, comme le rappelle Paul Pasquali, chercheur au CNRS, dans une longue préface éclairante.

La sociologie est-elle une science comme les autres ? La question pourrait surprendre. Elle est pourtant régulièrement posée, souvent sous des formes remettant plus drastiquement encore en doute sa scientificité. En effet, les frontières parfois floues entre discours savant et « sens commun » incitent les moins prudents à confondre les deux. Cette « sociologie spontanée » est précisément l’une des cibles de cet ouvrage devenu un classique des sciences sociales.

Ni théorie pure ni naïveté empirique

Bourdieu, Chamboredon et Passeron tracent un sillon caractérisé par une pratique de l’enquête à la fois vigilante sur elle-même et étroitement imbriquée à la théorie : il s’agit de ne tomber ni dans l’essayisme, ni dans la théorie pure, ni dans une forme de naïveté empirique où les faits parleraient d’eux-mêmes. Par là, ils mettent en garde les sociologues contre eux et elles-mêmes.

Faire œuvre de sociologue consiste d’abord à ne pas céder un pouce de terrain à une série de croyances persistantes – par exemple, l’existence d’une irréductible liberté du sujet, notion qui ne résiste pas à la prise en compte des contextes historiques, sociaux et économiques au sein desquels évoluent les individus.

Au-delà d’une nécessaire rupture avec les idées reçues, la pratique de la sociologie implique également de ne pas se penser, en tant que scientifique, hors du monde social : le choix des objets d’étude, des méthodes, des théories est le produit de trajectoires et positions sociales particulières, qui doivent faire l’objet d’un travail réflexif. Enfin, comme ils l’écrivent, « si, comme dit Bachelard, “tout chimiste doit combattre en lui l’alchimiste”, tout sociologue doit combattre en lui-même le prophète social que son public lui demande d’incarner ».

On est loin, ici, d’un savoir immédiat porté sur un monde social transparent et de l’image d’une discipline dogmatique, dotée de grilles d’interprétations quasi automatiques destinées à nourrir des lectures simplistes. Le métier de sociologue ici explicité et promu n’est pas un modèle unique à imiter, mais bien plutôt le produit d’un rejet des dichotomies et des ralliements inconditionnels à un auteur plutôt qu’à un autre.

Ce métier du sociologue va de pair avec l’attachement à un usage réfléchi de l’ensemble des méthodes de recherche, qu’elles soient statistiques ou qu’elles placent le corps du ou de la sociologue au cœur de son terrain d’enquête. Cette pratique est faite d’allers-retours entre enquête et théorie, mais aussi entre recherche et enseignement, et entre démarche collective, au sein d’équipes et d’ateliers de recherche, et recherche individuelle.

En plus de reconstituer l’histoire intellectuelle de l’ouvrage, Paul Pasquali insiste ainsi sur ce qui constitue toujours aujourd’hui le cœur de ce métier et que l’on peut résumer par les termes de nuance et de prudence. Nuance, prudence, déconstruction des idées reçues et dévoilement de ce qui structure l’ordre social : la colonne vertébrale de ce métier, ce travail de la preuve, pourrait bien être ce qui constitue les raisons des malentendus, des déceptions et des inimitiés qu’il suscite lorsqu’il est tantôt invité, tantôt caricaturé au sein de jeux médiatiques et partisans qui fonctionnent selon des principes bien différents.

« Le Métier de sociologue », Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron. Editions EHESS, février 2021, 576 p., 18 €.

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