Chloé Morin : « Il faut réapprendre à confronter nos points de vue sans chercher à anéantir l’adversaire »
La politiste associée à la Fondation Jean-Jaurès, spécialiste de l’opinion publique et ancienne conseillère de Matignon Chloé Morin, fait paraître « Le populisme au secours de la démocratie ? » chez Gallimard.
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La politiste, experte associée à la Fondation Jean-Jaurès Chloé Morin.
« Nous devons absolument démontrer que nos démocraties peuvent encore profiter à nos peuples« , disait Joe Biden, hier, dans son discours à l’occasion de la conférence sur la sécurité de Munich, dans lequel le Président américain a affirmé que la lutte entre démocratie et autoritarisme avait atteint un moment crucial. Ici aussi, nombreux sont celles et ceux qui s’inquiètent depuis longtemps de l’état des démocraties, de notre démocratie. Alors comment dépasser l’inquiétude ? Agiter la menace du pire peut-il suffire ? Le « nous » prononcé par Biden hier pointe-t-il seulement les gouvernants ?
Chloé Morin a été conseillère à Matignon durant le quinquennat Hollande. Experte associée à la Fondation Jean-Jaurès, elle signe dans la collection « Le Débat » de Gallimard, un livre intitulé Populisme au secours de la démocratie ?
Un nombre croissant de personnes et de citoyens, dans beaucoup de démocraties dans le monde, ont tendance à penser que la politique ne les sert plus. C’est le cas en France et aux Etats-Unis, et cela se traduit soit par l’abstention, soit par des révoltes du type Gilets jaune, soit par le vote. Et quelque part, le vote, est encore la version la plus démocratique de manifester cette protestation. C’est là où Joe Biden a peut-être tort : le vote populiste n’est pas un vote antidémocratique. Il est, en quelque sorte, une manière de rappeler la démocratie à ses obligations. De ce point de vue, je pense que l’opposition entre des électeurs populistes qui seraient pour des régimes autoritaires, et des électeurs raisonnables, est assez caricaturale.
On imagine tous ce qu’est la dictature : elle arriverait lorsqu’un dictateur prend le pouvoir, par l’extérieur. En fait, les démocraties vivent et donc, meurent, lorsque les citoyens ne la font plus vivre. La démocratie n’est pas seulement le fait d’aller voter une fois tous les cinq ans, de souscrire à tous ces rites un peu formels qui rythment la vie démocratique. La démocratie est aussi une culture, qui passe par des choses aussi bêtes que de sortir de sa bulle médiatique. J’explique dans le livre combien nous avons tendance à nous replier chacun sur des communautés d’appartenance, d’idées, et à ne plus nous confronter à des idées ou des gens différents. Or, cela fait typiquement partie de la culture démocratique.
Cette semaine, la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal, a suscité un tollé en annonçant vouloir lancer une enquête sur « l’islamo-gauchisme » à l’Université. Une sortie qui ne peut qu’interroger sur l’agenda politique du gouvernement, d’après Chloé Morin.
_O_n ne peut que s’interroger sur l’opportunité de mettre le débat sur l’islamo-gauchisme sur la table maintenant. Alors même que, depuis quelques semaines, on parle de la précarité des jeunes, de la question des étudiants qui a été au moins oubliée, sinon mal gérée par le gouvernement. Donc, qu’une ministre, qui a été relativement absente sur tous les sujets étudiants et de recherche ces derniers temps mette ça sur la place publique, c’est quelque chose qui ne peut pas ne pas interroger sur la visée politique du gouvernement. Un gouvernement dont on sait, par ailleurs, qu’il mène plutôt une stratégie consistant à chasser sur les terres de la droite.
Favoriser l’engagement citoyen en politique : comment sortir de l’impasse ?
Ce texte fait suite à l’atelier organisé par Point d’Aencrage aux Universités d’été de la Gauche d’après qui se sont déroulées à Blois les 28, 29 et 30 août.
L’engagement citoyen dans la cité est une des formes les plus simples et les plus essentielles de la vie démocratique. Les Français sont ainsi reconnus comme un peuple « politique », particulièrement intéressé par la vie en société. Si une montée de l’individualisme est constatée dans notre société, de plus en plus de femmes et d’hommes s’engagent ou ont envie de s’engager. Pour ceux qui ne pensent pas l’engagement en tant que tel, il n’en reste que beaucoup sont dans une quête de sens. Contre le réchauffement climatique et pour la préservation de la planète, contre la pauvreté et la précarité, pour une meilleure alimentation pour leurs enfants, pour un accueil plus digne des réfugiés, pour les droits humains en Europe et dans le monde… Les causes ne manquent pas ! Pourtant, force est de constater que l’engagement politique, lui, semble être une valeur en déclin.
Le monde politique – les partis et les élus – souffre d’une image négative : entre soi, renouvellement insuffisant, peu de diversité, qui s’attache plus à la conquête ou à la préservation du pouvoir qu’au service de l’intérêt général, hors-sol avec des idées et programmes qui ne répondent pas aux préoccupations véritables de la population…
Une chose est certaine néanmoins : les réponses politiques à apporter la crise sanitaire, économique et sociale que nous traversons doivent impérativement impliquer la société dans son ensemble et les personnes et les organisations qui la mettent en mouvement, c’est-à-dire les corps intermédiaires parmi lesquels les associations et les syndicats.
A partir de ce constat, entre la défiance vis-à-vis du corps politique et la nécessité de rétablir des corps intermédiaires forts et représentatifs, comment l’engagement citoyen, militant, associatif peut contribuer à rapprocher le monde politique avec la société ? Comment faciliter les liens entre les citoyens et la politique ?
Réparer le lien abîmé avec les associations et les syndicats
Les corps intermédiaires ont été peu entendus, peu respectés et en quelque sorte malmenés, en particulier depuis 2017 au plus haut niveau de l’Etat. L’ensemble des syndicats s’est ainsi plaint de ne pas avoir d’échange ni de dialogue structuré avec l’Elysée ou Matignon. Cela est une des manifestations de la verticalité souvent reprochée au macronisme. Cette réalité alimente la défiance des responsables syndicaux et associatifs envers le pouvoir politique, qui sont contournés et relégués au rang des acteurs dépassés et superflus. La fonction « tampon » des corps intermédiaires a ainsi été mise à mal et les mouvements de contestation directe sans leader et peu organisés ont pris place notamment avec le mouvement des gilets jaunes. Cela est directement lié à la volonté d’Emmanuel Macron, qui déjà candidat, en appelait à une relation plus directe avec les Français.
Respecter les corps intermédiaires, c’est leur donner une vraie place et leur permettre de catalyser les contestations mais aussi de coordonner des idées, de les transformer en propositions dans un dialogue construit avec le pouvoir. C’est reconnaître que pour mettre la société en mouvement derrière un projet politique et social, il faut entendre celles et ceux qui s’engagent sur le terrain. Il est important de cesser de croire que l’on peut se passer de ces profondes réflexions et des ces organes permettant un travail au long cours. Cela a pu se voir avec les sujets LGBT, les sujets d’égalité femmes-hommes ou encore l’écologie qui ont longtemps été considérés comme des cases à cocher dans les programmes politiques pour gagner des élections par segment de part de marché de l’électorat.
Enfin, cela signifie qu’il faut que le monde politique trouve les moyens d’intégrer pleinement les personnes issues de la société civile et des associations. Pour faire avancer certains sujets, comme notamment la conquête de nouveaux droits, il est en effet nécessaire de faciliter le lien et le passage de la société civile aux responsabilités politiques. Cela passe par de l’estime, de l’ouverture et de la formation.
Réaliser un vrai renouvellement du personnel politique
Le macronisme est l’illustration parfaite de ce qu’il ne faut pas faire. Donner l’illusion du renouvellement du personnel politique comme ça a pu être le cas à l’Assemblée nationale mais en ne donnant pas aux membres du Parlement les connaissances et les compétences pour exercer leur mandat.
Chaque parti est à la recherche des « jeunes », cette chaire fraîche qui devrait permettre de renouveler et les idées et le personnel politique, assurant ainsi la représentativité et les votes de toute une génération. Pourtant, peu de partis comme peu de syndicats peuvent se prévaloir d’adhérents de moins de 25 ans.
Les partis politiques ont longtemps exercé deux missions essentielles de recrutement du personnel politique et de formation de celui-ci. Il est temps de retrouver ces fonctions importantes en intégrant concrètement l’impératif de renouvellement du personnel politique et de liens avec les organisations, de jeunesse bien sûr mais aussi plus largement afin d’embrasser les différentes formes et les différents parcours d’engagement. Cela signifie que les partis doivent proposer des formations aux jeunes et aux membres de la société civile. Ces formations doivent porter sur la connaissance de l’Etat et des collectivités territoriales, des administrations, des règles électorales et sur l’exercice d’un mandat d’élu, sur l’histoire de la République, sur l’état de la société avec des fondamentaux sociologiques incontournables.
Il est temps, par exemple, d’aller plus loin dans la limitation du cumul des mandats. Si la gauche, en 2014, a interdit le cumul des mandats dans l’espace entre une fonction de membre du Parlement et une fonction à la tête d’un exécutif territorial, il est nécessaire de limiter le cumul des mandats dans le temps, par exemple à deux mandats. Comme la loi sur la parité, cela favorisera mécaniquement et, in fine, de manière banale, le renouvellement du personnel politique et une meilleure représentativité de celui-ci.
Former de nouvelles générations d’élus et d’élues prendra du temps et il faut s’y atteler sérieusement dès maintenant.
Pour un printemps politique ?
L’élection d’Emmanuel Macron nous a appris beaucoup de choses, ainsi que les récentes élections municipales. Si une doit être retenue, c’est bien la volonté des citoyens et citoyennes de se sentir représentés, par des mécanismes simples : être légitimé malgré une inexpérience politique (recrutement d’En Marche par exemple), pouvoir porter un engagement associatif au niveau politique (Printemps Marseillais). L’étiquette politique n’est pas là l’élément primordial, mais bien la diversité. Diversité des profils des candidats et élus, des parcours.
Les partis politiques de gauche doivent ainsi s’ouvrir aux associations, aux syndicats et autres collectifs pour se connecter de nouveau avec les citoyens et les citoyennes. Cela signifie de dialoguer, d’identifier des positions communes pour porter des projets ambitieux et ainsi donner une nouvelle forme aux majorités politiques.
La gauche, encore plus que les autres familles politiques, porte la responsabilité de renouer avec les organisations locales. Ces mouvements portent ses racines et accueillent ses ambitions.
Chloé Morin ( envoyé par l’auteure )
La crise de la Covid-19 a joué un puissant rôle de révélateur. En particulier, l’efficacité de l’administration, sur fond de déconnexion et de déresponsabilisation de la haute fonction publique, a été questionnée. Pour Chloé Morin, la faillite des élites n’est pas liée à une somme de petitesses individuelles, mais est bien le résultat d’un système. Dans cet ouvrage, elle revient sur les symptômes et les causes concrètes de cette maladie de l’État, mais propose également une série de solutions audacieuses.
Table des matières
Avant-propos
Introduction
I. Voyage en Absurdie
1. Un État malade de son élite
2. Diagnostic
3. Contextualisation
II. Les causes de l’embolie administrative
4. Le principe d’irresponsabilité
5. Une élite qui cultive l’entre-soi
6. La faiblesse du politique
Conclusion
Propositions pour refonder l’élite et le sens de l’État
L’auteure :
Chloé Morin, ancienne conseillère en charge de l’opinion publique au sein du cabinet du Premier ministre de 2012 à 2016, est aujourd’hui experte associée à la Fondation Jean-Jaurès et spécialiste de l’opinion publique
Pour aller plus loin :
- Le populisme au secours de la démocratie ? est paru aux éditions Gallimard
- Les inamovibles de la République, le précédent livre de Chloé Morin, co-édité par les éditions de l’Aube et la Fondation Jean-Jaurès
- En savoir plus sur les travaux de Chloé Morin
- Et sur la Fondation Jean-Jaurès

