« Je faisais partie des esprits supérieurs » : pourquoi le complotisme séduit autant… (1/3)
« Sortir du complotisme ». Dans le sillage de la crise du Covid-19, le conspirationnisme s’étend aux Etats-Unis comme en France. Experts et anciens adeptes de ces discours décrivent un mode de pensée très satisfaisant, dont on peut vite devenir prisonnier.
Une manifestante revêt le « Q » pris pour symbole par la mouvance complotiste QAnon, devant le Capitole d’Olympia (Washington), le 6 janvier.
Progression des discours antivaccin et succès du documentaire complotiste Hold-Up, de Pierre Barnérias, en France, procès délirants contre George Soros et Bill Gates à travers le monde, invasion du Capitole par des partisans de Donald Trump convaincus d’un complot démocrate aux Etats-Unis… le conspirationnisme s’est imposé, en quelques mois, comme logiciel d’explication du monde.
Ce bulldozer, qui semble tout emporter avec lui, pose d’inquiétantes questions pour la démocratie. Est-il possible de l’arrêter ? Les personnes qui ont adopté ces théories peuvent-elles s’en extirper ? Nous avons interrogé de nombreux experts, mais aussi d’anciens adeptes du complotisme, comme Sylvain Cavalier, qui avait été séduit par ce type de discours avant de les contrer aujourd’hui sur sa chaîne YouTube, Le Debunker des étoiles, et qui s’attend à une année 2021 « catastrophique ». Tous décrivent un mode de pensée séduisant, désormais profondément ancré, dont il est difficile de s’éloigner.
« La science n’a parfois pas de réponse, mais le complotisme, lui, en a toujours », résume Sylvain Delouvée
Pour Marie Peltier, enseignante à l’Institut supérieur de pédagogie Galilée à Bruxelles et autrice de nombreux ouvrages sur le sujet, le complotisme est le symptôme d’une crise de société profonde. « Les récits du XXe siècle ne marchent plus. On peine à trouver un nouveau grand récit collectif fédérateur, et le conspirationnisme vient remplir ce rôle-là. » A fortiori en pleine crise sanitaire mondiale. « La science n’a parfois pas de réponse, mais le complotisme, lui, en a toujours », résume Sylvain Delouvée, maître de conférences à l’université Rennes-II et spécialiste des croyances collectives.
« On est tous un peu complotistes »
Combien compte-t-on d’adeptes des théories du complot en France ? Difficile à dire. En 2019, selon une étude de la Fondation Jean Jaurès, 21 % des Français interrogés adhéraient à au moins cinq énoncés conspirationnistes. Mais les biais de cette étude sont nombreux. « Ce sont des croyances contre-normatives : se présenter comme adhérent à des théories conspirationnistes n’est pas très positif et on peut avoir tendance à le cacher », prévient Sylvain Delouvée. Sans compter qu’il existe plusieurs degrés au complotisme. « Ce n’est pas noir ou blanc. On est tous un peu complotistes. C’est plutôt comme un escalier avec différentes marches. » Supposer une manigance des laboratoires contre l’hydroxychloroquine n’est pas du même niveau de complotisme que de postuler que le monde est contrôlé par des reptiliens.
« Aujourd’hui, beaucoup de boomeurs découvrent ces théories et tombent dedans, alors que les jeunes sont plus méfiants », observe Samuel Buisseret
Ce qui est difficilement contestable, c’est qu’un nombre important d’individus en a gravi les marches en 2020. « Aujourd’hui, beaucoup de boomeurs [ou baby-boomeurs, la génération née avant les années 1960] découvrent ces théories et tombent dedans, observe Samuel Buisseret, dit MrSam, qui combat ces théories sur sa chaîne YouTube. Alors que les jeunes, eux, vivent dans un monde où ils savent que les fake news existent et sont plus méfiants. » Pour ne rien arranger, dans leur brouhaha d’explications simplistes, ces discours visent parfois juste. « En France, on est obligé de concéder que le conspirationnisme a raison sur certains points, notamment sur une classe sociale élevée, proche du pouvoir, et ses privilèges, et sur la proximité réelle entre sphères politiques et médiatiques », épingle Marie Peltier.
Des discours complotistes prospèrent aussi sur les scandales bien réels qui ont éclaboussé l’industrie pharmaceutique, comme ceux du Mediator ou du remdésivir. « C’est vrai que la “Big Pharma” est d’abord guidée par la quête du profit », concède le professeur Guy Gorochov, responsable du service immunologie à la Pitié-Salpêtrière, qui se navre que cette défiance légitime vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique nourrisse un discours antivaccin qu’il juge absurde. « Mais ce ne sont pas les vaccins qui rapportent beaucoup d’argent à l’industrie. Et s’il y a bien une chose qui a une grande utilité médicale, ce sont eux. »
Une si plaisante vision du monde
Problème : il est difficile d’argumenter avec une personne convaincue que tout s’explique par des complots, et les nombreux articles de vérification sont sans effet. « Quand on est vraiment dedans, les arguments rationnels ne marchent pas du tout, témoigne Clément, enseignant de sciences de la vie et de la terre (SVT), membre du collectif L’Extracteur, et lui-même ancien adepte de théories du complot. On jette un voile de discrédit sur tout ce qui contredit la croyance. »
D’ailleurs, celle-ci n’est pas perçue comme telle. « La croyance, on la voit toujours chez l’autre. Pour les complotistes, eux ont la vérité et nous sommes des moutons », rappelle Sylvain Delouvée. « Le complotisme est un logiciel très global et, pour en sortir, il faut une remise en question globale sur notre mode de vie, nos relations, etc., analyse Marie Peltier. De mon expérience, très peu de personnes arrivent à franchir ce pas. »
« Le complot vous donne l’impression de comprendre le monde dans toute sa complexité. C’est très flatteur pour l’ego ! », atteste Sébastien Carassou
La difficulté est de s’extirper du confort procuré par les thèses conspirationnistes, basées sur des récits simples, voire simplistes. « Le complot sert de modèle explicatif ultime, il vous donne l’impression de comprendre le monde dans toute sa complexité. C’est très flatteur pour l’ego ! », atteste Sébastien Carassou, ancien complotiste, devenu docteur en astrophysique et auteur de la chaîne YouTube Le Sense of Wonder. Ce discours donne aussi une impression de surplomb. « J’ai une vision globale des choses, je ne suis pas le petit ver de terre, je suis l’aigle », s’autocongratulait, en septembre, la médecin généraliste antimasques Eve Engerer, dans un reportage de BFM-TV.
Un sentiment dont se rappelle bien Sylvain Cavalier : « J’avais l’impression d’avoir accédé à des informations auxquelles tout le monde n’avait pas accès, que les autres moutons ne pouvaient pas s’élever à ces connaissances-là. Je faisais partie des esprits supérieurs. »
Il offre également une reconnaissance sociale, un sentiment d’importance et un coffre de résonance pour combattre un système qui, aux yeux de nombre de ses adeptes, les opprime. « Dans les vidéos complotistes, l’appel à l’émotion est permanent », observe Barbara Vasseur, dite Cysséepho, vidéaste de 34 ans, qui se souvient s’être laissée emporter par son tempérament de « justicière ».
QAnon, le « point paroxystique » du complot
Dans sa phase la plus aiguë, le complotisme peut aller jusqu’au déni du réel. Le 6 janvier, la planète entière a ainsi assisté, médusée, aux conséquences d’une prophétie conspirationniste en roue libre : persuadés que Donald Trump lutterait contre un réseau pédosataniste lié aux démocrates, et qu’un « plan » quasi divin va le conduire à un second mandat, des membres de la mouvance complotiste QAnon pénètrent dans le Capitole, aux côtés d’autres supporteurs du président américain, provoquant chaos, stupeur et violences. Cinq personnes perdent la vie.
Cette vision conspirationniste a été alimentée durant des années par le dirigeant de la première puissance mondiale en personne. « Trump crée toute une réalité alternative à laquelle adhèrent des millions de gens, alors que tout est fou, faux, et facile à vérifier ! s’étrangle Sylvain Cavalier. Cela préfigure de ce qui va se passer dans les années à venir : la société va se fracturer entre deux camps, plus ou moins bien définis, ceux qui sont ancrés dans la réalité et ceux qui auront perdu pied. »
Cette polarisation est entretenue par la grande force du complotisme, qui est de réinterpréter la réalité lorsqu’elle contredit la croyance. Le 6 janvier, la prophétie de QAnon ne s’est pas réalisée ? Qu’importe. « Des gens se sont demandé où en est le “plan”, mais cette fissure est restée marginale, observe Tristan Mendès France, spécialiste des extrémismes en ligne. Le bannissement de Trump [des réseaux sociaux] les a galvanisés. Ils l’interprètent comme le début de quelque chose, même si cela fait un an qu’ils répètent ça chaque semaine. »
Paradoxalement, la dissonance cognitive entre la croyance et le complot peut renforcer la croyance. Dès 1956, trois psychologues américains relataient, dans l’ouvrage L’Echec d’une prophétie, d’Henry Riecken, Leon Festinger et Stanley Schachter, comment une secte ufologique ayant annoncé une inondation par des forces extraterrestres avait interprété la non-réalisation de leur prophétie comme la preuve que leurs prières avaient sauvé le monde.
« Il y a dans QAnon une religiosité qui confine à la “sectarité” », affirme Tristan Mendès France
Pour les plus investis dans le mouvement, l’adhésion à QAnon ne relève d’ailleurs plus d’une démarche de vérité, mais d’une foi mystique, à l’image d’un récent Tweet de la plate-forme extrémiste pro-Trump Gab, appelant à « s’en remettre entièrement à Dieu », en désespoir de cause. « Il y a dans le mouvement une religiosité qui confine à la “sectarité”, confirme Tristan Mendès France. Parmi les profils complotistes, ce sont ceux qui auront le plus de mal à s’en extraire. » Dans ses formes les plus extrêmes, le complotisme est comparé à une forme d’appartenance sectaire. « Plus les gens sont sous emprise, plus ils refoulent le doute », se désole Pascale Duval, porte-parole de l’Unadfi, association de défense des victimes de sectes. En sortir est dès lors très difficile.