« On est très en colère contre soi-même » : la difficile épreuve de l’après-complotisme (3/3)
« Sortir du complotisme ». Quand s’écroule une croyance, la confiance en soi s’effondre avec. Cette période longue et douloureuse requiert de la bienveillance de la part des proches.
Tous les complotistes ne sont pas d’extrême droite, des malades mentaux, des négationnistes invétérés, des contestataires infantiles, des colériques pathologiques… ils sont parfois en recherche pour se valoriser,ont un besoin de reconnaissance démesuré, sur des sujets qu’ils croient obscures ou trop compliqué pour eux! Sans leur croyance sommaire que seraient ils ? Qui seraient ils ?
Une famille dîne pour le réveillon de Noël le 24 décembre 2020 à Monterrey, au Mexique.
Ils ont ferraillé bec et ongles sur les réseaux sociaux, ont participé à des guerres de tranchées éprouvantes avec leurs contradicteurs, parfois se sont coupés complètement de leur famille et de leurs amis, ou sans aller jusque-là, se sont construits, durant des années, une vision du monde simpliste mais confortable. Jusqu’à réaliser que celle-ci était fausse. Face à eux, le vertige du néant.
Tous les repentis du complotisme auxquels Le Monde a parlé témoignent d’un même sentiment de désarroi après avoir abandonné leurs croyances, accompagné de violents sentiments de rancunes contre soi-même. S’ouvre alors pour eux une période charnière méconnue, faite de doutes, de vulnérabilité, voire de détresse.
« Une vraie souffrance »
La sortie du complotisme n’est pas anodine : elle a un coût psychologique, narcissique. « Le pire, c’est la perte de confiance en soi, compatit Pascale Duval, porte-parole de l’Unadfi, association de protection contre l’emprise sectaire et les théories du complot. Comment a-t-on pu se faire avoir ainsi ? C’est la raison pour laquelle les anciens adeptes ont envie de se terrer, de recoller les morceaux de cette période de leur vie où ils ont eu l’impression de s’épanouir, ou bien ils ont envie de témoigner pour que cela n’arrive pas aux autres, mais il y a toujours un besoin de tourner la page. »
Colère contre soi-même, ressentiment, culpabilité… tous attestent de ce malaise. « On se dit qu’on s’est fait bananer pendant des années, qu’on n’est pas si malin qu’on le croit, et ça fait du mal », témoigne Sylvain Cavalier, aujourd’hui vidéaste sur la chaîne Debunker des étoiles. « C’est pour ça que les sceptiques revenus de ce type de croyances se comportent parfois mal [avec les complotistes]. C’est une vraie souffrance », témoigne Samuel Buisseret, alias MrSam, lui aussi ancien conspirationniste reconverti en pourfendeur de désinformation.
La blessure est encore plus grande quand elle s’accompagne de la conviction d’avoir voulu œuvrer pour le bien. « Ma croyance aux complots sur le 11-Septembre et sur la Lune, j’en ris aujourd’hui, raconte Barbara Vasseur, vidéaste aujourd’hui pro-sciences. Mais Big Pharma, oui, j’ai pris un gros coup à l’ego. La médecine naturelle, la santé des gens, c’était important pour moi, or j’ai désinformé ma communauté sur ce qu’est vraiment la médecine, et j’ai beaucoup de remords. »
Une phase de grande vulnérabilité
Pour le « déconverti », c’est une période de grande vulnérabilité. « Quand quelqu’un sort de la radicalité, comment savoir s’il n’y retournera pas ? Ce sont parfois des gens assez fragiles, et il est difficile d’appréhender l’assise de ce type de revirement », témoigne Marie Peltier, qui a vu un complotiste pro-Assad se muer en activiste « anti ».
« Avoir été dans une théorie du complot ne protège pas contre une autre. Ce n’est pas un vaccin », confirme Clément
« Avoir adhéré à une théorie du complot et en être revenu ne protège pas contre une autre. Ce n’est pas un vaccin », confirme Clément, tombé dans deux complosphères différentes, celle [du polémiste d’extrême droite Alain] Soral puis celle de la naturopathie. C’est du reste ce qui menace les partisans de QAnon, qui ne verront pas Donald Trump effectuer un second mandat. « Certains quitteront QAnon, mais ça ne veut pas dire qu’ils quitteront la complosphère, pronostique Tristan Mendès France, spécialiste des communautés extrêmes en ligne. La béance laissée sera probablement comblée par un autre récit ».
Pour les autres, ceux qui accepteront d’entrer dans le doute et de remise en question profonde, débutera une période très dure, « sans plus rien à quoi se raccrocher », témoigne Samuel Buisseret. « C’est une identité à se refaire à partir de zéro », confirme Sébastien Carassou. Comme Stalec, qui a depuis changé de pseudonyme.
Le difficile deuil d’une communauté d’adoption
L’entourage peut aider à basculer d’un côté ou de l’autre. Mais de quel entourage parle-t-on, quand certains ont pris leurs distances avec leurs proches et se sont fait de nombreux amis complotistes ? « L’attachement à la communauté, qui s’est parfois substituée à la famille, peut être un frein majeur à la sortie », confirme Pascale Duval, de l’Unadfi.
Tristan Mendès France cite l’exemple de l’un des fondateurs des DéQodeurs, un compte français pro-QAnon, qui a annoncé à ses pairs qu’il sortirait du mouvement si le « plan » pro-Trump ne se manifeste toujours pas après le 20 janvier. La levée de boucliers a été immédiate. « On l’a accusé de saper la foi des soldats digitaux. Face à la pression, il est revenu sur ses dires », constate Tristan Mendès France.
« Plus on a partagé des contenus complotistes, plus on est devenu une pièce de cette communauté, plus il est dur d’en revenir », décrypte Samuel Buisseret
Sur Twitter, Stalec, vedette de la sphère conspirationniste pro-hydroxychloroquine avant de faire son mea culpa début janvier, a lui aussi essayé, un court moment, de revenir à ses positions de départ. Plusieurs centaines d’abonnés en moins, des procès en malhonnêteté, des accusations violentes, et surtout, le rejet d’une communauté qui l’avait accompagné jusque-là avec bienveillance durant des mois : comment ne pas être tenté de faire machine arrière ? « C’est le problème de l’escalade d’engagement, décrypte Samuel Buisseret, de la chaîne YouTube sceptique MrSam. La première raison pour laquelle on partage ces contenus conspirationnistes – mais cela vaut aussi pour les contenus sceptiques –, c’est pour le sentiment d’appartenance à un groupe. Plus on en a partagés, plus on est devenu une pièce de cette communauté, plus il est dur d’en revenir », explique le vidéaste.
Lui-même a perdu des amis en sortant du complotisme et se souvient d’un moment « extrêmement douloureux ». Dans ces cas-là, mieux vaut avoir des amis non conspirationnistes à quai. « S’ils sont tous dans les théories du complot, on perd toutes nos relations sociales. C’est aussi difficile que de sortir d’une secte ou d’une religion », résume Sylvain Cavalier, alias Debunker des Etoiles.
L’importance de la famille et des amis
Le rôle des proches est essentiel. « Il ne faut pas essentialiser le complotisme, ce n’est pas un virus, exhorte Clément. On ne naît pas complotiste et on n’est pas condamné à le rester toute sa vie. Encore faut-il laisser aux gens la chance d’en sortir. » En amont, il faut donc réussir à ne pas froisser sans non plus acquiescer. Un délicat équilibre. « Si tante Guenièvre à table dit que l’homéopathie c’est formidable, le simple fait de dire “je n’y crois pas”, ça suffit parfois déjà à instiller du doute », conseille Samuel Buisseret.
« Les mots sont des fenêtres ou bien ce sont des murs. Vous n’arriverez jamais à faire comprendre quelque chose à une personne si vous la qualifiez de complotiste ou de conspirationniste », témoigne Stalec
Les qualificatifs jugés dénigrants, eux, sont le plus souvent jugés contre-productifs, et risquent d’accélérer la fracture. « Les mots sont des fenêtres ou bien ce sont des murs. Vous n’arriverez jamais à faire comprendre quelque chose à une personne si vous la qualifiez de complotiste ou de conspirationniste », témoigne Stalec sur son compte. La plupart des anciens complotistes interrogés par Le Monde ont pu compter sur des amis ou de la famille qui étaient restés présents et qui se sont montrés compréhensifs. Un point crucial, selon Pascale Duval : « Le principal conseil, c’est de ne jamais couper le lien, pour que l’adepte ait conscience que quelqu’un est là pour l’attendre et lui pardonner. »
Hors du cadre familial, d’autres initiatives peuvent permettre de faciliter la reconnexion. Marie Peltier, autrice de plusieurs ouvrages sur le complotisme, conseille de « désinvestir le champ purement argumentatif, et proposer des solutions du quotidien, s’ancrer dans le réel », par exemple par des rencontres de terrain entre politiques, journalistes, scientifiques et citoyens, et remettre de l’humain et du dialogue entre les métiers. « Quitter le champ numérique permet de casser les projections parfois délirantes que le Web entretient. »
L’investissement dans un nouveau travail, une nouvelle relation amoureuse permettent également de redonner du sens à sa vie. A défaut, ce peut être l’entrée dans une autre communauté. Samuel Buisseret, après plusieurs mois d’une incrédulité nouvelle, s’est mis à décrypter les trucages d’une vidéo sur la télékinésie. Sa démonstration a été remarquée par la chaîne anticomplotiste La Tronche en biais, qui l’a encouragé à en faire d’autres. Il a, depuis, rejoint le camp des sceptiques, qui se battent contre les discours manipulateurs. « Ces félicitations m’ont encouragé. Cela a été le pivot, l’accueil dans une nouvelle communauté. Ça tient à pas grand-chose ! »
D’une manière générale, la bienveillance est cruciale. « Quand j’ai voulu m’éloigner de [l’essayiste d’extrême droite Alain] Soral et de [l’humoriste] Dieudonné, faire des dessins sur la cause animale, se souvient Clément, j’ai fait face à des personnes qui connaissaient mon passé, auraient pu me fermer la porte, mais ils ne l’ont pas fait. Ils m’ont autorisé le fait d’avoir changé, à avoir une autre occupation. C’est essentiel. Sans cela, j’aurais pu replonger. »