
« Au lieu d’attendre que le monde change, on pouvait déjà changer de monde » : la permaculture ou le nouveau retour à la terre
Ils veulent lutter contre la débâcle écologique et créer d’autres rapports économiques. Rencontre avec celles et ceux qui ont tout quitté pour cultiver leur jardin.
Ils étaient ingénieur, vendeuse, pilote d’hélicoptère ou éducatrice spécialisée. Il y a quelques mois ou quelques années encore, ils allaient au supermarché, prenaient le bus, buvaient l’eau du robinet et rendaient des comptes à leur patron. Avec, enfoui en eux, un sentiment de culpabilité diffuse, une impression de décalage entre ce quotidien et leurs aspirations morales. Tous ont opéré leur révolution personnelle après avoir rencontré une discipline pensée à l’autre bout du monde il y a plus de cinquante ans : la permaculture.
« En permaculture, il y a trois principes fondateurs : prendre soin des humains, prendre soin de la terre, partager équitablement les ressources. » Laura Centemeri, chargée de recherche au CNRS
Imaginé par les Australiens Bill Mollison et David Holmgren dans les années 1970, cet ensemble de méthodes agricoles apprend aux néo-ruraux à faire pousser légumes, céréales et fruits sans nuire aux écosystèmes, et nourrit l’espoir de subvenir à nos besoins alimentaires sans passer par l’agriculture intensive.
Mais surtout, il s’accompagne d’une éthique censée nous aider à opérer une transition globale, en apprenant à vivre en harmonie avec les animaux et la nature. « En permaculture, il y a trois principes fondateurs : prendre soin des humains, prendre soin de la terre, partager équitablement les ressources », rappelle Laura Centemeri, chargée de recherche au CNRS et autrice de l’ouvrage La Permaculture ou l’art de réhabiter, paru en 2019 aux éditions Quae. « Cela touche à toutes les sphères de la vie : l’alimentation, mais aussi l’éducation des enfants, les relations entre les humains… Beaucoup de formations à la permaculture proposent d’ailleurs des initiations à la communication non violente », précise la sociologue.
« Plus qu’une pratique, cela correspond à un imaginaire. C’est un choix qui permet de se positionner moralement dans la société, en opérant un mouvement de retrait du monde. » Anahid Roux-Rosier, doctorante en philosophie à l’Université Lyon-III
Alors que le sentiment d’impasse écologique se propage, la permaculture s’impose comme un guide de reconversion pour citoyens en quête de sens. « Elle séduit des centaines de Français de tous les âges, de tous les milieux. En adhérant à ses principes, ils choisissent de s’autonomiser et de recréer tout un mode de vie en accord avec leurs valeurs », explique Anahid Roux-Rosier, doctorante en philosophie à l’Université Lyon-III, dont les travaux de thèse portent sur les principes de la permaculture. Selon elle, « plus qu’une pratique, cela correspond à un imaginaire. C’est un choix qui permet de se positionner moralement dans la société, en opérant un mouvement de retrait du monde ».
Difficile d’évaluer le nombre de permaculteurs en France, puisque c’est un mouvement informel, ne correspondant à aucun label agricole, qui se développe en dessous des radars et commence à peine à être étudié par des universitaires. L’association Brin de Paille, qui rassemble et met en réseau les permaculteurs en France, recense 3 090 projets dans l’Hexagone. Mais l’influence du mouvement ne se mesure pas forcément en chiffres. Comme leurs prédécesseurs se sont retrouvés dans le Larzac pour bâtir une utopie agricole commune, « les permaculteurs » proposent une réforme sociétale qui résonne, car en phase avec les angoisses et les espoirs de l’époque
Claire et Gildas Véret
Un mode de vie durable sur les bords de Loire
« Ce qui m’animait le plus quand j’ai voulu quitter Paris ? Pouvoir faire mon compost moi-même et avoir des toilettes sèches. J’en avais ras-le-bol de faire mes besoins dans de l’eau, il n’y a rien de plus absurde ! », martèle Claire Véret, depuis le grand salon de sa maison de Lussault-sur-Loire (Indre-et-Loire), où son mari Gildas a posé sur la table un saladier rempli de laitue, d’arroche, de lampsane et d’autres feuillages insolites cueillis ce matin dans le potager. Egalement au menu ce midi, un plat de pâtes aux féveroles conservées depuis la récolte de l’été dernier.
Claire et Gildas Véret ont quitté Paris et se sont installés en 2013 à Lussault-sur-Loire (Indre-et-Loire). DOCUMENT PERSONNEL
Chez Claire et Gildas, 38 et 39 ans, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. L’eau de pluie est récupérée et filtrée pour ressortir par le robinet, les excréments sont compostés dans de grands bacs pour servir de terreau, cinq panneaux solaires assurent 80 % de la consommation d’électricité. Pour chauffer les pièces, le couple a installé un poêle bouilleur, alimenté par du bois coupé dans la forêt juste derrière la maison. Claire Véret, haute fonctionnaire formée à Sciences Po, a découvert la permaculture lors d’un voyage en Australie, à l’âge de 25 ans. En rencontrant Gildas à son retour à Paris, elle l’initie à cette discipline alors presque inconnue en France. Lui a été ingénieur chez Bouygues, avant d’être embauché au Palais de la découverte.
Ecolos convaincus, frustrés par le monde du travail, ils rêvent alors tous les deux d’un mode de vie durable, sans vraiment savoir comment le mettre en place. « En ville, on avait l’impression d’être obligés de passer par un système qui ne nous convenait pas, d’aller au supermarché, d’utiliser des transports polluants. Quand on a fait notre cours certifié de permaculture [CCP], on s’est rendu compte que plein de gens vivaient déjà en dehors de ce système-là. Et qu’au lieu d’attendre que le monde change, on pouvait déjà changer de monde, rejoindre ceux qui avaient fait leur transition », s’enthousiasme aujourd’hui Gildas Véret. En rentrant de leur stage, Claire et Gildas se mettent tous deux à mi-temps, et passent une partie de leurs semaines à perfectionner leurs connaissances en permaculture dans une maison en paille sans eau ni électricité, au cœur du jardin de la ferme Crocus, dans la Sarthe.
« Nous avons cessé d’être dans le déni des conséquences de nos actes. »
En 2013, le couple parvient enfin à acheter une grande maison à Lussault-sur-Loire, encadrée de deux grands jardins et une parcelle de forêt, à trente minutes en vélo de la gare d’Amboise. Près de la nature, mais aussi près de la ville et d’une école pour leur fils Solann, aujourd’hui âgé de 4 ans. Pour mettre en place un habitat durable, Claire et Gildas organisent un chantier bénévole et isolent entièrement la maison avec de la paille, fabriquent une serre et bâtissent progressivement leur potager, où l’on retrouve aujourd’hui une petite parcelle de blé, des blettes, du sorgho, des pois chiches, du céleri…
Depuis, ils ont quitté leurs emplois respectifs pour vivre de stages de permaculture, de conseil pour les particuliers, les institutions ou les associations, et de la vente d’ouvrages sur le sujet. Les revenus du couple ont baissé, mais ce mode de vie s’est aussi accompagné d’une réduction des dépenses : ne plus prendre l’avion, acheter moins de nourriture, remplacer ses loisirs citadins par le bricolage, le jardinage, les balades en forêt ou les voyages en bateau sur la Loire. S’ils vont encore parfois dans des magasins bio, tous deux ont désormais l’impression de maîtriser complètement leurs modes de consommation. « Pour nous, c’est du bon sens : on a cessé d’être dans le déni des conséquences de nos actes, on vit en fonction des données scientifiques que nous avons », déclare fièrement Claire Véret.
A côté d’elle, Solann, tout agité dans sa marinière multicolore, demande avec insistance une portion de yaourt à la vanille en dessert. « D’accord, mais on ne t’en sert pas beaucoup », prévient son père, qui tient à lui rappeler que « la vanille, ça pousse très loin d’ici ». Quand on lui demande s’il pense qu’on pourrait nourrir toute la France avec des fermes en permaculture, l’ancien ingénieur répond du tac au tac : « Oui, mais il faudrait revoir son rapport au plaisir, parce qu’on ne mangerait pas d’avocat ou de chocolat tous les jours. Et je ne suis pas sûr qu’on puisse prendre du plaisir à manger des féveroles si on ne les a pas fait pousser soi-même. »
Arnaud Guerry et Manon Welfringer
La permaculture végétale et sonore du Marais Poitevin
En décembre 2019, Arnaud Guerry, 30 ans, et Manon Welfringer, 29 ans, avaient décroché le job dont ils rêvaient depuis des années : programmateurs de musique expérimentale au Quai de Bourbon, une salle de concert du Marais, à Paris. Ils étaient loin de se douter qu’à peine cinq mois plus tard, ils auraient quitté la ville pour s’éveiller tous les matins au son des insectes du Marais Poitevin. Les deux amoureux se sont rencontrés à Poitiers au début de leurs études, et ont déménagé ensemble en région parisienne pour travailler dans la culture. Pendant des années, leurs nuits étaient tout entières consacrées à la tournée des bars, salles de concert et festivals de la capitale. Jusqu’au 13 mars 2020, date du dernier concert programmé au Quai de Bourbon, suivi peu après de la fermeture de l’établissement.
Arnaud Guerry et Manon Welfringer travaillaient pour une salle de concerts parisienne. Ils veulent inciter des musiciens à trouver l’inspiration au cœur des sonorités du Marais Poitevin. LOÏC VENGEON
« On est allés se confiner à Saintes [Charente-Maritime], chez mes parents, et on a pris le temps de se questionner sur notre quotidien à Paris. On menait un train de vie de dingues, et on avait l’impression de travailler pour une industrie assez cynique, dirigée par des gens qui s’en foutent totalement de défendre l’art », souffle Arnaud, joint par téléphone. « On a commencé à imaginer créer un lieu de résidence musicale à la campagne, et on a rapidement trouvé une maison de 80 mètres carrés à Arçais [Deux-Sèvres], pour un loyer bien moins cher que celui de notre colocation à Saint-Ouen. On voulait créer un espace qui mêle création artistique et permaculture. »
Les voilà donc locataires d’une vieille maison aux volets rouges et d’un petit terrain mêlant jardin et forêt cerclé par les cours d’eau du Marais Poitevin, où cohabitent moustiques, ragondins, cygnes, hérons et chatons sauvages. Une fois installés, Manon et Arnaud remplissent les étages de leur bibliothèque d’ouvrages comme La Permaculture au quotidien, de Louise Browaeys, et Petit traité du jardin punk, d’Eric Lenoir, tous deux parus chez Terre Vivante, en 2018. Ils s’offrent aussi une formation à domicile avec Tita Guery, conseil en permaculture, qui leur explique comment prendre soin de la terre et apprendre à vivre en harmonie avec cet environnement marécageux réputé hostile, un peu magique, grouillant de bêtes aquatiques et terrestres.
« On consomme moins, on lit beaucoup plus et on n’a jamais autant créé de nos mains. »
En ramenant à sa mémoire les bases apprises dans son enfance avec ses grands-parents, Manon installe trois parcelles de potager, paille le sol pour conserver son humidité et tente de faire pousser fruits, légumes et plantes aromatiques sans produire aucun déchet. « Cet hiver, on s’est beaucoup nourris de blettes, de poireaux, de choux de Bruxelles, de mâche et de persil », précise-t-elle fièrement, même si le couple est bien loin d’être autonome en fruits et légumes. Pour se chauffer, les deux néoruraux vont couper du bois dans la forêt et récupèrent la cendre pour éloigner les limaces du potager. « On consomme moins, on lit beaucoup plus et on n’a jamais autant créé de nos mains », se félicite Arnaud, qui a quand même dû trouver un emploi d’agent commercial à Niort pour subvenir temporairement à leurs besoins financiers.
A terme, leur objectif est de gagner leur vie en invitant des musiciens à venir trouver l’inspiration au cœur des sonorités du Marais, via des résidences artistiques subventionnées qui commenceront dès cet été. Ils ont, dans une chambre du rez-de-chaussée de leur maison, installé un studio de fortune, où traînent tout un tas de câbles, de micros, d’enceintes et d’instruments exotiques. A ceux qui viennent leur rendre visite, Manon et Arnaud font découvrir leur nouveau passe-temps favori : aller se perdre dans la campagne environnante pour enregistrer les bruissements de l’eau, des animaux et des feuillages, avant de les intégrer dans des compositions musicales. Leur objectif est d’abord de donner à entendre les menaces qui pèsent sur cet écosystème fragile.
« On était déjà sensibles au réchauffement climatique et à la pollution, mais le fait de vivre auprès de la nature nous a rendus témoins de leurs conséquences. Des arbres attaqués par des maladies s’écroulent, les ragondins se multiplient et minent les berges, les lentilles d’eau disparaissent », insiste Manon, qui s’est donné pour mission de créer une « carte sonore du Marais Poitevin », sur laquelle les internautes peuvent cliquer pour entendre les bruits enregistrés dans la région. En un an passé dans le marais, l’ancienne Parisienne est déjà devenue nostalgique : « J’ai compris progressivement que ce que j’archive, ce sont les sons des oiseaux qu’on n’entendra plus dans dix ans. »
Mélina Longpré
Un « électrochoc » qui lui a redonné la force de travailler à Paris
Nous sommes en 2019 quand Mélina, alors coordinatrice en développement durable dans un grand groupe à Paris, commence à rêver de tout plaquer pour vivre du travail de la terre. Dérangée par le mode de vie consumériste auquel elle se sent obligée d’adhérer, elle se trouve déphasée, fatiguée. « A cette période, quand j’allais boire un verre avec des amis, je me rendais malade si le bar ne servait que des bières industrielles. A chaque gorgée, je pensais aux conditions de production des céréales et aux pesticides qui avaient été utilisés », s’amuse la trentenaire brune au léger accent québécois, depuis son appartement de Meudon (Hauts-de-Seine). « J’avais entendu parler de la permaculture par des amis, j’étais curieuse. Je me suis inscrite à un cours certifié de deux semaines pendant mes vacances. »
« Aujourd’hui, j’ai abandonné cette pulsion de pureté, et appris à être plus à l’aise avec mes imperfections », assure Mélina Longpré.
Cette expérience, Mélina s’en souvient comme d’un « électrochoc » : « En plus d’apprendre des choses passionnantes sur la vie des sols, nous avions beaucoup de conversations sur l’impact de nos modes de vie. Il était clair pour tout le monde que si on travaillait dans de grands groupes capitalistes, nos salaires étaient directement liés à la destruction de la nature. » Dès son retour au travail, elle parle à son patron de son désir de démissionner. Alors célibataire et sans enfant, Mélina ne voit pas grand-chose la retenir à Paris : elle rend les clés de son appartement et passe l’été 2020 en Haute-Loire à faire du woofing – qui consiste à être nourri et logé dans des fermes écologiques contre un travail bénévole. C’est dans cette région qu’elle a choisi de s’ancrer, avec la vague idée de se laisser porter jusqu’à trouver une communauté auprès de laquelle s’installer définitivement.
« J’ai rendu mes émotions négatives à la Terre, pour les recycler et retrouver l’énergie de passer à l’action. »
A l’automne, le temps change, les fermes ont moins besoin de main-d’œuvre et Mélina décide d’explorer les profondeurs de la « permaculture humaine ». Elle enchaîne des sessions de coaching, des stages en forêt où elle apprend à entrer en empathie avec les arbres et les animaux, ou encore une initiation au « travail qui relie », méthodologie censée aider à accueillir les émotions difficiles ressenties face au changement climatique. « Nous étions réunis en petit groupe pour quelques jours dans le domaine du château de Janville, dans les Yvelines. Je crois que, dans cette période, quelque chose a bougé en moi. L’un des rituels consistait à s’asseoir en cercle dans la forêt avec, au milieu du groupe, des objets au pouvoir symbolique : des feuilles mortes représentant la tristesse, un bâton pour la colère… Chacun à notre tour, nous avons exprimé nos émotions avant de déposer ces objets dans le sol. L’idée était de redonner nos émotions négatives à la Terre, pour les recycler et retrouver l’énergie de passer à l’action. »
Progressivement, Mélina a la sensation de s’apaiser, de mettre de côté les raisons qui l’avaient poussée à quitter Paris. En Ile-de-France, il y a son compagnon, rencontré juste après sa démission et pas vraiment intéressé par la vie au milieu de la forêt. Son ancien patron est revenu vers elle plusieurs fois, et lui parle d’une création de poste dans son ancien service, dont la direction serait devenue plus sensible aux enjeux climatiques. Mélina finit par accepter. En mars 2021, la voilà de retour au bureau. « Finalement, tout ce cheminement m’aura donné des ressources pour revenir au combat », conclut-elle aujourd’hui. Elle estime qu’« il y a un énorme travail à faire pour sensibiliser les masses à l’urgence climatique, et une poignée de permaculteurs ne pourront pas faire basculer les choses tout seuls. » Pour elle, leur travail et le sien sont complémentaires.
« En France, on émet en moyenne 12 tonnes de CO2 par an. Je pourrais m’autonomiser pour réduire ces émissions à 2 tonnes. Mais je sais aussi que mon entreprise en émet 16 millions, et que si je peux contribuer à réduire ce chiffre, l’impact sera sans commune mesure », fait-elle remarquer. A 36 ans, Mélina a depuis emménagé à Meudon avec son compagnon, pour être proche de la forêt, des arbres et des écureuils. Sans regret pour cette autre vie qu’elle n’aura finalement pas épousée, mais avec la certitude d’avoir changé son rapport à elle-même. « Aujourd’hui, je ne me prends plus la tête si je dois boire une Leffe de temps en temps. J’ai abandonné cette pulsion de pureté, et appris à être plus à l’aise avec mes imperfections », conclut Mélina dans un sourire.
Eric Ydais
De l’armée de l’air au retour à la terre
« Une passion dévorante » : c’est en ces termes qu’Eric Ydais décrit sa rencontre avec la permaculture, il y a douze ans déjà, au travers d’un documentaire déniché par hasard sur YouTube. « Je ne pensais qu’à ça, au point que ça a fini par être un souci pour ma compagne, comme si j’avais une maîtresse », s’amuse-t-il aujourd’hui. A l’époque, à 48 ans, il a déjà eu des vies différentes, beaucoup de déconvenues aussi. Après une enfance à Chambéry, en Savoie, il suit une formation de l’armée de l’air à Aulnat, à côté de Clermont-Ferrand, pour ensuite travailler comme pilote d’hélicoptère et transporter des militaires, déverser des pesticides dans les champs ou encore « trimballer des milliardaires » à Monaco. Des emplois très polluants, dans lesquels il a du mal à s’épanouir, lui qui est irrésistiblement attiré par la nature depuis ses vacances d’enfant aux Scouts de France.
« J’aimerais avoir compris plus tôt qu’on n’a pas besoin de beaucoup d’argent si on vit en connexion avec la nature. J’aurais eu plus de temps pour vivre », regrette Eric Ydais.
Quand il commence à se renseigner sur le pic pétrolier après la crise économique de 2008, la frustration se transforme en angoisse. « J’étais alors un consommateur de pétrole à outrance, et j’ai commencé à entrevoir comment tout ce système pouvait s’écrouler. J’ai eu, pendant un moment, une période survivaliste : j’ai acheté un 4×4, appris à tirer à l’arc dans les bois avec ma compagne. Mais on a vite compris que cette approche de la catastrophe était bien trop individualiste. » Dans la permaculture, Eric Ydais voit un moyen de se reconnecter, enfin, avec la nature et d’arrêter d’enchaîner les contrats précaires. Après un cours de conception en permaculture, en Inde en 2012, il achète avec sa compagne deux petites maisons avec 13 hectares de terrain dans le village de Boffres, en Ardèche. En parallèle des travaux d’aménagement et de l’installation du potager, le quinquagénaire continue à travailler comme pilote d’hélicoptère, cette fois pour éteindre les feux de forêt dans le Var.
« J’ai eu, pendant un moment, une période survivaliste, mais j’ai vite compris que cette approche de la catastrophe était bien trop individualiste. »
Dès 2018, il décide de vivre à plein temps du travail de formateur en permaculture, et doit se résoudre à vendre les maisons dont il ne peut continuer à rembourser les crédits. Avec sa compagne, reconvertie dans la naturopathie, ils s’installent juste à côté dans une yourte de 35 mètres carrés. Comme la plupart des « permaculteurs », Eric peine à vivre exclusivement de sa passion. L’année dernière, la situation sanitaire n’aidant pas, les formations ne lui ont rapporté que 3 500 euros, et il a dû puiser dans l’argent d’un héritage touché en décembre. Mais après une carrière chaotique, il dit se sentir serein, comme s’il avait enfin accepté que ses lendemains soient toujours incertains. « J’ai eu la tête dans le guidon pendant trente ans, j’avais une femme et un fils à nourrir, j’étais endetté, je ne pensais qu’à travailler », se souvient le père de famille.
Finalement, ses regrets concernent surtout sa vie d’avant, « ce monde du travail qui broie les gens » et dont il garde des souvenirs amers. « Parfois, j’aimerais revenir en arrière et avoir découvert la permaculture à 20 ans. J’aurais compris plus tôt qu’on n’a pas besoin de beaucoup d’argent si on vit en connexion avec la nature. Et j’aurais eu plus de temps pour vivre », imagine-t-il depuis le poste de travail installé dans sa yourte, face à une fenêtre donnant sur les frênes du jardin. Eric a aujourd’hui 60 ans, et se voit bien continuer à organiser des formations pendant dix, quinze ans, s’il « ne devien[t] pas trop sénile ». Son fils de 27 ans, a, lui, monté une start-up de matériel d’escalade à Paris. Eric n’essaye pas de le convaincre de se reconvertir à la permaculture. Il lui fait confiance pour y venir tout seul, plus tard.
Angélique Roudy et Natacha Boussenot
Une oasis rêvée en Périgord
Il est 17 heures, l’heure de l’apéro chez Natacha Boussenot et Angélique Roudy. Après une longue journée passée à planter des courges sous le soleil avec des amies, les deux maraîchères débouchent des bouteilles de Grimbergen et se roulent des cigarettes à l’entrée de leur ferme en taquinant Jean-Pierre, 59 ans, cheveux gris coupés en brosse. Polyhandicapé, celui-ci vient passer trois jours par mois ici pour se mettre au vert, loin de la Maison d’accueil spécialisée de Soyaux (Charente). Un border collie noir et blanc aboie de temps en temps, une énorme truie grise vient se frotter aux roues du fauteuil du quinquagénaire. L’Unis-Vert des Sens, c’est le nom qu’ont donné Angélique et Natacha à cette oasis perdue dans la campagne périgourdine, qu’elles partagent aussi avec des paons, des chats, des canards, des brebis, des coqs et des ânes.

La ferme « L’Univers des sens » à Gout Rossignal en Dordogne. Maraichage en permaculture, gite, accueil de personnes en situation de handicap ou de dépendance.
Angélique (à gauche) et Natacha en compagnie des ânes Venise et Aly, du chien Marley et de Cosson Cosson, le cochon. Les animaux ont un véritable rôle de médiateurs pour le volet social de l’activité de la ferme.
Cette ferme, Angélique et Natacha l’ont rêvée pendant des années avant de pouvoir y habiter. Toutes deux originaires de la région, elles se sont rencontrées à 17 ans à Saint-Genis-de-Saintonge (Charente-Maritime), dans l’établissement où elles passaient leur bac pro. Angélique, short en jean et cheveux blonds ébouriffés, raconte avoir travaillé comme éducatrice spécialisée pendant quatre ans, avant de chercher un cadre où accueillir des personnes handicapées en dehors des institutions. Natacha, fille d’agriculteurs, a d’abord tout fait pour fuir le métier de ses parents : « Ils avaient 240 hectares de terre en agriculture conventionnelle, mais ils n’en ont jamais vraiment vécu. Ils n’avaient aucun moment pour leur vie de famille, ça a déchiré leur couple. Je les ai vus pleurer tellement de fois parce qu’ils ne savaient pas comment on allait manger à la fin du mois… », confie la maraîchère aux épaules musclées en tirant sur sa cigarette.
Après dix ans à travailler comme vendeuse en jardinerie-animalerie, Natacha a pourtant ressenti le désir de revenir à la terre, de travailler de ses mains comme quand elle aidait ses parents à la ferme. Les deux jeunes femmes décident de passer leur brevet professionnel de responsable d’entreprise agricole en 2017. Au même moment, elles découvrent le concept de permaculture un peu par hasard, dans des livres. « Ça nous est apparu comme une évidence : l’idée d’observer et de protéger les écosystèmes, ça correspondait exactement à ce qu’on comptait faire. On a développé notre connaissance de la permaculture sur YouTube », commente Angélique. Leur objectif est alors de trouver une ferme où faire du maraîchage et accueillir des personnes en situations de handicap.
« On a développé notre connaissance de la permaculture sur YouTube. Mais quand on s’est mis à planter sur ce sol bourré de cailloux, on saignait des doigts. »
« On y croyait très fort, mais notre entourage, pas du tout », s’amuse Natacha, qui rappelle que « les banquiers avaient aussi beaucoup de mal à croire à un projet porté par deux femmes ». Après deux ans de recherche, le couple finit par s’installer dans le hameau de Gout-Rossignol (Dordogne) en mai 2018, avec 10 hectares de terrain. Elles montent une grande serre, un enclos pour les ânes, un autre pour les brebis et développent un système d’irrigation pour récupérer l’eau de pluie. La nuit est tombée sur la ferme, Jean-Pierre a enfilé son pyjama avant d’aller regarder une série dans sa chambre. Angélique et Natacha, épuisées par leur journée de travail, nous servent une tisane dans le salon de leur grande maison en pierre en se remémorant leur arrivée ici.
Tout était plus dur, plus cher, plus long que ce qu’elles avaient imaginé. « On était sur d’anciens champs de blé, le sol avait été laissé à nu, il était très calcaire et bourré de cailloux. Quand on plantait quelque chose, on saignait des doigts », se souvient Natacha. Dès les premiers plants, les deux maraîchères se donnent des principes précis : n’utiliser aucun pesticide ni aucune machine, travailler la terre le moins possible. Pour faire fuir les doryphores des plants de patates douces, elles passent une partie de leurs soirées à aller écraser les larves à la main. C’est gratifiant, mais c’est beaucoup de travail pour peu de reconnaissance.
« Cette année, on déclare un SMIC pour deux », précise Angélique avec satisfaction. Le couple a mis une année à établir une clientèle fidèle, et aujourd’hui, les revenus proviennent autant des marchés et de la vente de légumes à la ferme que de l’accueil de personnes handicapées. Malgré la concurrence entre les maraîchers, la dureté du travail, physique, et les moments difficiles, comme cette inondation qui a failli détruire totalement leur système d’irrigation, il y a deux ans, Angélique et Natacha n’ont jamais regretté leur reconversion. « C’est tellement valorisant de manger des repas qu’on a nous-mêmes produits, de vendre des légumes qui n’ont causé aucune nuisance, qu’on en veut toujours plus », ajoute Natacha dont le visage s’illumine en buvant son infusion de tilleul.
Avec leurs maigres revenus, les deux maraîchères ont de quoi partir en vacances tous les ans, mais plutôt l’hiver, au moment où l’activité est plus calme. « C’est souvent ma mère, aujourd’hui retraitée, qui s’occupe de la ferme en notre absence », précise Natacha. « Elle ne voulait pas que je fasse le même métier qu’elle parce qu’elle a beaucoup trop souffert. Mais quand elle vient ici et qu’elle voit ce qu’on a construit, elle répète qu’elle est la mère la plus fière du monde. »
Célia Laborie dans Le Monde