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Et si l’autoritarisme était d’abord un problème psychologique ?

Selon Erich Fromm, un sociologue et psychanalyste américain du siècle dernier, l’attrait pour les idéologies autoritaires s’explique par le sentiment d’impuissance et d’isolement de l’individu moderne.

Tous les libertaires ( Et il sont nombreux à MCD ) connaissent par cœur ce texte fondamental sur la servitude…

Le Discours de la servitude volontaire ou le Contr’un est un ouvrage rédigé par Étienne de La Boétie. Publié en latin, par fragments en 1574, puis intégralement en français en 1576, il a été écrit par La Boétie probablement à l’âge de 16 ou 18 ans.

Ce texte consiste en un court réquisitoire contre l’absolutisme qui étonne par son érudition et par sa profondeur, alors qu’il a été rédigé par un jeune homme. Ce texte pose la question de la légitimité de toute autorité sur une population et essaie d’analyser les raisons de la soumission de celle-ci (rapport « domination-servitude »).

L’originalité de la thèse soutenue par La Boétie est de nous démontrer que, contrairement à ce que beaucoup s’imaginent quand ils pensent que la servitude est forcée, elle est en vérité toute volontaire. Combien, sous les apparences trompeuses, croient que cette obéissance est obligatoirement imposée. Pourtant, comment concevoir autrement qu’un petit nombre contraint l’ensemble des autres citoyens à obéir aussi servilement ? En fait, tout pouvoir, même quand il s’impose d’abord par la force des armes, ne peut dominer et exploiter durablement une société sans la collaboration, active ou résignée, d’une partie notable de ses membres. Pour La Boétie, « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres ».

Une foule de jeunes filles font le salut nazi lors de l'arrivée d'Adolphe Hitler en Allemagne, en 1938.

Une foule de jeunes filles font le salut nazi lors de l’arrivée d’Adolphe Hitler en Allemagne, en 1938.

On peut aborder l’autoritarisme de diverses manières : sous l’angle politique, socio-économique, philosophique, historique, littéraire… Erich Fromm, un sociologue et psychanalyste américain d’origine allemande disparu en 1980, doit son originalité au fait d’avoir croisé ces approches avec celle de la psychologie. A sa sortie, en 1941, La Peur de la liberté remporte un énorme succès dans une Europe plongée dans le cauchemar nazi. L’air du temps s’y prêtant, les éditions des Belles Lettres republient aujourd’hui cet essai majeur pour comprendre l’adhésion populaire aux idéologies mortifères, à commencer par celle du IIIe Reich.

« La modernité a laissé l’individu seul face à sa bien modeste personne »

Fromm commence par décrire la place de l’individu dans la société contemporaine et ses caractéristiques psychiques. Le lent processus de la modernité entamé au Moyen-Âge a sapé l’emprise des corps sociaux et des tutelles religieuses qui balisaient le chemin de chacun ici-bas. La disparition de ces liens d’attachement « primaires », couplée à l’essor du capitalisme venu substituer au modèle de l’association celui de la compétition, a provoqué un double effet, positif et négatif. Positif, en ce qu’il a permis à l’humain de s’autoriser à penser par lui-même et d’exercer son jugement critique. Négatif, au sens où cette émancipation l’a laissé seul face à sa bien modeste personne, suscitant en lui un vif sentiment d’impuissance, voire d’insignifiance, et nourrissant le doute sur le sens même de son existence.

Selon l’auteur, le succès de la Réforme protestante au XVIe siècle s’explique en partie par le fait qu’elle a su répondre à ce vertige existentiel en proposant au fidèle une cohérence interne passant par une soumission totale à Dieu, sans « filtre », dirait-on aujourd’hui. L’individu « choisit de perdre son Moi, puisqu’il ne peut pas supporter d’être seul », écrit le psychanalyste. Ce faisant, Calvin et Luther le préparent au rôle qui sera le sien dans la société moderne : conformiste, prêt à oublier ses élans profonds afin de se plier aux injonctions extérieures. A l’instar de Max Weber, Fromm relève que les classes moyennes ont joué un rôle central dans l’essor du capitalisme, en portant les valeurs de l’éthique protestante – sens du travail, de l’épargne, du devoir – qui étaient aussi celles dont le modèle économique naissant avait besoin. Mais elles ont fini par y laisser des plumes lorsque l’élite industrielle et financière triomphante les a ravalées au rang de simples subordonnées.

Le nazisme surgit sur ce terreau de désespérance et d’anxiété, tant individuelle que collective. Les ouvriers allemands, après avoir cru à l’avènement du socialisme et à une amélioration de leur condition au lendemain de la Première Guerre mondiale, ne misent plus un mark sur l’efficacité de l’action politique. La frange la plus modeste de la classe moyenne sombre dans la résignation; elle est ruinée par l’inflation et orpheline de ses attaches monarchistes depuis l’abdication du Kaiser, en 1918. Hitler, lui-même issu de cette catégorie de la population, parlait souvent de lui comme du « rien du tout », relève Erich Fromm.

« L’individu surpasse le sentiment d’insignifiance qu’il ressent […] soit en renonçant à son intégrité individuelle, soit en détruisant les autres »

Toutes les conditions sont ainsi réunies pour que s’impose une idéologie autoritaire dont l’essayiste en énonce les traits caractéristiques sur le plan psychique : conviction de la domination de forces extérieures au Moi sur la vie humaine, soumission au chef et au destin ; rejet de l’égalité – pour ses adeptes à l’âme nietzschéenne, le monde est divisé en deux : ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l’ont pas … « L’individu surpasse le sentiment d’insignifiance qu’il ressent […] soit en renonçant à son intégrité individuelle, soit en détruisant les autres de façon que le monde cesse d’être menaçant », analyse Fromm. Masochisme et sadisme constituent les deux versants du caractère autoritaire, lequel, au-delà du nazisme, est appelé à se répandre, tant il offre une réponse apparemment satisfaisante aux failles narcissiques des déracinés du Far West contemporain…

N’allons pas croire, pour autant, que l’individualisme démocratique soit exempt de tout reproche. L’autonomie, la liberté de penser et de s’exprimer, suppose que chacun ait la capacité de former son propre jugement. Or, sur le marché des idées des sociétés libérales, ce sont souvent les mêmes qui s’imposent, relayées par la puissance de feu médiatique, note le sociologue. L’homme peut être sincèrement persuadé de penser par lui-même, sans mesurer qu’il ne fait en réalité que répéter, à sa manière, le discours en vogue. La liberté, la vraie, implique que chacun puisse exprimer spontanément ses potentialités émotionnelles et intellectuelles. A sa façon, Fromm annonce ainsi à la fois Mai 68 et la poussée autoritaire de nos années 2020. Un petit exploit.

  Claire Chartier et MCD ( pour l’intro. ) 

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