Yascha Mounk : Contre les populistes, la riposte démocratique a commencé
Du Brésil à l’Europe, en passant par l’Allemagne ou la Hongrie, les populistes n’ont plus autant le vent en poupe.

« Il est bien trop tôt pour déclarer que nous avons atteint le « pic du populisme ». Mais des preuves empiriques laissent entrevoir une inversion de la tendance à plus ou moins court terme », estime Yascha Mounk.
En France, les récentes élections régionales n’ont pas donné une seule région au RN, alors que le parti de Marine Le Pen espérait en décrocher jusqu’à trois. Les partis traditionnels, dont la mort a été si souvent pronostiquée, ont montré des signes surprenants de résilience électorale. Au Danemark et en Suède, en Grèce et aux Pays-Bas, les mouvements populistes représentés au Parlement ont, pour l’instant, cessé de croître. Mais c’est la Hongrie qui constitue le cas plus intéressant. Du fait des attaques répétées du chef du gouvernement Viktor Orban contre les institutions indépendantes, la puissante ONG américaine Freedom House estime que le pays ne peut plus être considéré comme une démocratie – une première historique pour un Etat membre de l’Union européenne.
Toutefois, l’opposition commence à se ressaisir. Asphyxiée pendant des années par le contrôle d’Orban sur les médias, le système judiciaire et la commission électorale, elle pourrait se retrouver au coude-à-coude avec son parti lors des élections parlementaires de l’année prochaine, grâce à une large alliance transpartisane. Viktor Orban devra alors choisir s’il ignore le résultat des urnes, se transformant ainsi en dictateur pur et simple, ou s’il renonce aux fonctions auxquelles il tient apparemment tant.
En Amérique latine aussi, certains de ces hommes forts commencent à subir un retournement de situation. Elu en 2018, Jair Bolsonaro est désormais en grande difficulté politique. Faute d’alliés fidèles au sein du Congrès du pays, il n’a pas pu suffisamment concentrer le pouvoir entre ses mains, et sa gestion calamiteuse de la pandémie a fait chuter sa popularité. Selon les sondages actuels, Lula, l’un de ses prédécesseurs, devrait le battre haut la main lors des prochaines élections présidentielles.
Revers douloureux
Au Mexique, Andres Manuel Lopez Obrador, un populiste de gauche, a remporté la présidence du pays en promettant une redistribution massive et la fin de la corruption. Là encore, sa façon de gérer le Covid-19 – un mélange fatal de complaisance et de négationnisme ressemblant étonnamment au cocktail utilisé par ses adversaires idéologiques Trump et Bolsonaro – a fortement nui à son image. Lors du scrutin de juin dernier, il a perdu près de 20 % de ses soutiens. S’il conserve la majorité au Congrès grâce à une coalition, sa capacité à faire passer des lois controversées a été considérablement réduite.
Même certains populistes autoritaires installés de longue date traversent une mauvaise passe. En Inde, Narendra Modi a récemment subi des revers douloureux lors d’importantes élections d’Etat, et, en Turquie, Recep Tayyip Erdogan est devenu profondément impopulaire dans un contexte de crise financière aiguë. Bien que tous deux soient susceptibles de rester en selle dans un avenir proche, leur étoile électorale respective ne brille plus autant qu’il y a quelques années.
Je sais qu’il est bien trop tôt pour déclarer que nous avons atteint le « pic du populisme ». Mais des preuves empiriques laissent entrevoir une inversion de la tendance à plus ou moins court terme. Lorsqu’elle est arrivée au pouvoir, la nouvelle génération de dirigeants politiques avait fait d’énormes promesses à ses électeurs. Maintenant que les uns et les autres peuvent être jugés sur leur bilan, une certaine désillusion s’installe. Tandis que les partis traditionnels, eux, ont appris à concurrencer les populistes, en comprenant enfin que leurs électeurs s’étaient jetés dans les bras de ces derniers parce qu’ils n’en pouvaient plus de ne pas être entendus.
En période de prospérité, la plupart des citoyens ne se soucient pas de savoir qui siège à la commission électorale ou réglemente les médias. Mais lorsque des dirigeants autoritaires se mettent à placer leurs fidèles dans ces institutions clefs, à interdire des candidats populaires ou à fermer les chaînes de télévision indépendantes, ils deviennent plus curieux sur ces sujets. Les populistes autoritaires restent une menace sérieuse pour l’avenir de la démocratie libérale. Mais du Brésil à la Hongrie, la riposte démocratique a commencé.
Yascha Mounk ( envoyé par l’auteur )