« L’Economie à venir », un plaidoyer pour une économie du vivant
Les économistes Gaël Giraud et Felwine Sarr signent un essai qui mêle réflexions scientifiques, philosophiques, historiques et spiritualité afin de repenser les fondements de l’économie mondiale.
Livre. En 2018-2019, lors de leur résidence à l’Institut d’études avancées de Nantes qui invite penseurs du Nord et du Sud à interroger les concepts habituellement utilisés en sciences sociales, l’économiste français Gaël Giraud et son confrère sénégalais, Felwine Sarr, ont engagé un dialogue fructueux, poursuivi pendant la pandémie de Covid-19. Loin d’un essai aride et austère, malgré quelques passages ardus, L’Economie à venir est un ouvrage iconoclaste mêlant réflexions scientifiques, philosophiques, historiques et spiritualité afin de repenser les fondements de l’économie mondiale.
Les deux penseurs sont partis d’un constat, celui de l’impasse économique du modèle occidental issu d’une modernité qui n’a pas su tenir « la promesse d’une utopie partagée, ouverte sur un à-venir » des Lumières en développant un système économique – le capitalisme – qui a prospéré grâce à l’esclavage et à la colonisation et qui a favorisé l’explosion des inégalités et la crise climatique. Ils entreprennent alors de voir comment il est encore possible de réaliser les Lumières en redonnant sens à l’avenir malgré l’échec de l’idée de progrès. « Peut-être est-il temps, s’interroge Gaël Giraud, que les peuples du Sud enseignent aux Européens comment hériter eux-mêmes de l’Aufklärung [les Lumières allemandes] dont ils se croient les fils et les filles légitimes, mais qu’ils ont trahie. »
Les deux auteurs invitent à un décentrement culturel et épistémologique, à partir de leurs propres héritages et expériences. Directeur de recherche au CNRS, après avoir été économiste en chef à l’Agence française de développement, Gaël Giraud est aussi prêtre jésuite, auteur de plusieurs ouvrages suggérant de refondre le libéralisme, à l’image de Vingt propositions pour réformer le capitalisme (Flammarion, 2009) et Illusion financière (éditions de l’Atelier, 2014). Quant à Felwine Sarr, issu d’une culture musulmane, grand lecteur des mystiques asiatiques et chrétiennes, ancien doyen de la faculté d’économie et de gestion de l’université de Saint-Louis au Sénégal, il enseigne désormais la philosophie africaine à l’université de Duke (Caroline du Nord). Il est l’auteur, avec Bénédicte Savoy, du rapport demandé par Emmanuel Macron sur la restitution du patrimoine africain, et de plusieurs écrits qui, à l’image de l’essai remarqué Afrotopia (Philippe Rey, 2016) mais aussi du plus discret Dahij (Gallimard, 2009) convient à la fois à se recentrer sur soi pour pouvoir s’ouvrir à l’autre et à se décentrer pour mieux revenir à soi.
Un moyen pour une société plus juste
C’est aussi de cela dont il est question : ne plus penser sa propre culture comme seule source de normativité et remettre en question les présupposés et les soubassements culturels et idéologiques des économies, afin de comprendre qu’il n’y a rien d’universel ni de naturel dans les processus économiques.
Gaël Giraud et Felwine Sarr appellent à ne plus faire de l’économie une fin en soi mais un moyen pour une société plus juste, qui prenne soin de tous et qui repose sur une pratique de l’hospitalité ; ce qui suppose de changer d’indicateurs économiques. Alors que « l’économie mainstream » repose sur « une utopie mortifère de privatisation intégrale du monde et de réduction de toute ressource à un capital (le capital financier, industriel, “humain”, environnemental…), et donc de réification de la totalité des Autres, du vivant, etc. », ils livrent un plaidoyer pour une économie relationnelle, qui réintègre le temps de manière dynamique – contrairement à l’économie actuelle – afin de s’inscrire dans une démarche prospectiviste.
Cette économie relationnelle serait une économie du vivant qui – contrairement au système actuel qui « surpaye le capital » tout en reposant sur des « bullshit jobs », ces emplois sous-payés qui, ainsi que l’a révélé l’épidémie de Covid-19, sont essentiels au fonctionnement de base de la société – réévaluerait la valeur marchande du travail en fonction de sa « contribution à la santé, au soin, au bien-être, à la préservation du vivant et à la pérennisation de la vie, à la cohésion sociale ».
Echapper au « piège anglo-saxon »
Pour cela, expliquent Gaël Giraud et Felwine Sarr, il est nécessaire d’ancrer l’économique dans l’éthique et travailler les imaginaires ; ce qui permet, par exemple, d’élargir la notion de communauté afin d’échapper au « piège anglo-saxon » qui nous enferme entre « libéralisme d’un côté et communautarisme de l’autre ». Et de « composer des communs avec d’autres, dans des expériences communautaires en un sens non communautaires » lorsque je comprends que « la singularité infinie de mon expérience peut être source d’inspiration pour d’autres, en d’autres temps, d’autres lieux, à condition que (…) j’accepte de ne pas être le propriétaire même du sens de mon expérience ».
Ainsi penser une attitude d’ouverture au monde serait concevoir une manière d’habiter le monde qui prenne en compte les multiples relations qui façonnent les uns et les autres, qu’elles nous lient à autrui, aux générations passées et à venir, aux mondes animal et végétal… et qui lie les luttes pour une justice sociale et politique au combat écologique.
« L’Economie à venir », de Gaël Giraud et Felwine Sarr, Les liens qui libèrent, 192 pages, 16 euros.