René Dumont du socialisme à l’écologie
En ce mois d’avril 1974, les Français suivent à la télévision la campagne présidentielle (que remportera Valéry Giscard d’Estaing). A l’heure du repas, un septuagénaire aux longs cheveux blancs, habillé d’un pull-over rouge à col roulé, leur dit qu’il va falloir abandonner la voiture « qui tue, qui pollue et qui rend con », qu’il va falloir faire de la place aux pays du tiers monde en réduisant nos consommations, que bientôt la planète sera irrespirable… Il brandit un verre : « Je bois devant vous un verre d’eau précieuse parce qu’avant la fin du siècle si de tels débordements continuent, elle manquera. » Seuls 337 000 électeurs glisseront un bulletin René Dumont dans l’urne, mais de cette improbable campagne est née l’écologie politique en France.
René Dumont avait commencé par vouloir dominer la nature, plutôt que la préserver. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il participe avec le Plan et la FNSEA à la modernisation accélérée de l’agriculture française : tracteurs, engrais, remembrement… « Comme agronome, je me considérais responsable afin qu’on ne crève pas de faim », se justifie-t-il. Depuis 1929, il sillonne la planète et se place au service des peuples sortis du joug colonial. Du Maroc à l’Algérie, de la Chine à Cuba, du Mexique à l’Inde, il est reçu partout comme un expert de rang mondial. Mais la désillusion est forte : dès 1962, il rédige L’Afrique noire est mal partie, aux terribles accents : « Les nouveaux dirigeants exploitent encore plus leur peuple que les colons. »
Empreinte profonde
Grâce aux travaux du Club de Rome, il prend conscience des limites de l’activité humaine : « Une croissance exponentielle de la population et de l’industrie ne peut se prolonger indéfiniment dans un monde fini. Il nous faut rechercher les bases d’une civilisation qui tienne compte des contraintes écologiques ». Contre les gabegies, Dumont prône une austérité inévitable, un socialisme rural, coopératif et écologiquement vertueux.
Il décède en 2001. Son empreinte marquera profondément les écologistes : le rapport à la gauche, la critique du libéralisme, des rapports de domination restent le legs de René Dumont, le franc-tireur.
01/07/2021 Alternatives Economiques n°414
René Dumont, né le 13 mars 1904 à Cambrai (Nord) et mort le 18 juin 2001 à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne), est un agronome français, connu pour son combat pour le développement rural des pays pauvres et son engagement écologiste. Il est le premier candidat à s’être présenté sous l’étiquette écologiste à une élection présidentielle française, en 1974. C’est un auteur prolifique avec près de 70 ouvrages, dont L’Afrique noire est mal partie en 1962 et L’Utopie ou la mort ! en 1973.
Candidat à l’élection présidentielle de 1974
Dès 1972, l’idée de présenter un candidat à l’élection présidentielle suivante circule dans les milieux écologistes. Le 7 avril 1974, quelques jours après la mort du président Georges Pompidou, divers groupes et personnalités de l’écologie (Amis de la Terre, Pollution Non, Jean Carlier et les Journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie) affichent leur volonté de présenter une candidature écologiste pour l’élection présidentielle. Sont sollicités Philippe Saint-Marc, qui préfère entreprendre un rapprochement avec Valéry Giscard d’Estaing, Théodore Monod qui à 72 ans refuse s’estimant trop âgé, et le commandant Jacques-Yves Cousteau qui se récuse aussi. Charles Loriant, partisan de l’économie distributive, est « candidat à la candidature » écologiste mais ses thèses, peu connues de la mouvance écologiste, sont contestées, et sa candidature est écartée.
Après le retrait du syndicaliste de Lip, Charles Piaget, René Dumont accepte à 70 ans de se présenter en tant que premier candidat écologiste. Robert Lafont militant occitan n’ayant pas réussi à recueillir le nombre de signatures nécessaires pour se présenter, René Dumont reçoit le soutien des Comités d’action bretons et des Comités bretons minorités nationales qui mènent campagne à ses côtés, et lors de son meeting du 1er mai à Lorient, il lit lui-même l’essentiel du texte élaboré pour cette occasion. Le résultat du scrutin sur la France est faible (1,32 % des votes), mais il s’agit alors surtout d’utiliser les médias et particulièrement la télévision pour faire connaître la pensée écologiste en politique. Brice Lalonde est alors son directeur de campagne électorale.
La politique écologique française, dont René Dumont est l’un des premiers porte-paroles, est pacifiste, contre le capitalisme agressif (l’agronome n’a rien contre la propriété foncière si elle n’est pas à l’origine d’un partage trop inégal des fruits du travail et si les droits des agriculteurs sont respectés), pour la solidarité entre les peuples et elle prend en compte le monde en voie de développement. En avance sur son temps, bien connu pour son éternel pull-over rouge, Dumont surprend les Français en se montrant à la télévision avec une pomme et un verre d’eau, pour leur expliquer avec des mots tout simples combien ces ressources sont précieuses et en péril. Il prédit l’inévitable hausse du prix des carburants.
À la suite de sa campagne, en juin 1974, lors des Assises de Montargis (Loiret), où se réunissent les militants qui s’étaient engagés dans celle-ci, est fondée la première organisation de l’écologie politique d’envergure nationale : le Mouvement écologique.
En 1976, il se présente comme suppléant de Brice Lalonde lors d’une élection législative partielle dans la troisième circonscription de Paris. La liste obtient 6,5 %, un résultat qui encourage des écologistes à se présenter aux élections municipales de 1977.
Certains voient en René Dumont le père spirituel du parti des Verts. Les Verts, dont il soutint régulièrement les candidats à la présidentielle et qui après sa mort créent une association en vue d’une fondation portant son nom, l’ont toujours considéré comme l’un des leurs.
Ouvrages
- La Culture du riz dans le delta du Tonkin. Étude et propositions d’amélioration des techniques traditionnelles de riziculture tropicale, 1935 (Société d’Éditions géographiques, maritimes et coloniales, Paris ; édition revue, corrigée et augmentée en 1995, Prince of Songkla University, Patani, coll. « Grand Sud »)
- Misère ou prospérité paysanne ?, 1936 (Ed. Fustier, Paris, coll. « Dynamo »), préface de Jacques Duboin.
- Le Problème agricole français. Esquisse d’un plan d’orientation et d’équipement, 1946 (Les Éditions nouvelles, Paris, coll. « Bibliothèque de l’économie contemporaine »)
- Les Leçons de l’agriculture américaine, 1949 (Flammarion, Paris, coll. « La terre, encyclopédie paysanne »)
- Voyages en France d’un agronome, 1951 (Librairie de Médicis, Ed. M.-Th. Génin, Paris)
- Économie agricole dans le monde, 1954 (Dalloz, Paris, coll. « Études politiques, économiques et sociales »)
- La Nécessaire Révolution fourragère et l’expérience lyonnaise avec Pierre Chazal en premier auteur, 1955 (Le Journal de la France Agricole, Paris)
- Révolutions dans les campagnes chinoises, 1957 (Le Seuil, Paris, coll. « Esprit »)
- Terres vivantes. Voyage d’un agronome autour du monde, 1961 (Plon, Paris, collection Terre humaine) (texte écrit de 1959 à 1961 sur des notes prises sur le terrain depuis 1956)
- L’Afrique noire est mal partie, 1962 (Le Seuil, Paris, coll. « Esprit », réédition en 2012) ; de Jean Cabot
- Sovkhoz, kolkhoz ou le problématique communisme, 1964 (Le Seuil, Paris, coll. « Esprit »)
- Cuba. Socialisme et développement, 1964 (Le Seuil, Paris, coll. « Esprit »)
- Chine surpeuplée. Tiers Monde affamé, 1965 (Le Seuil, Paris, coll. « Esprit »)
- Nous allons à la famine avec Bernard Rosier, 1966 (Le Seuil, Paris, coll. « Esprit »)
- Développement et socialismes avec Marcel Mazoyer, 1969 (Le Seuil, Paris, coll. « Esprit »)
- Cuba est-il socialiste ?, 1970 (Le Seuil, Paris coll. « Points-Politique »)
- Paysannaries aux abois. Ceylan-Tunisie-Sénégal, 1972 (Le Seuil, Paris, coll. « Esprit »)
- L’Utopie ou la Mort !, 1973 (Le Seuil, Paris, coll. « L’Histoire immédiate »)
- Agronome de la faim, 1974 (Ed. Robert Laffont, Paris, coll. « Un homme et son métier »)
- A vous de choisir : l’écologie ou la mort. La campagne de René Dumont et de ses prolongements. Objectifs de l’écologie politique, Pauvert, 1974
- La Croissance de la famine ! Une agriculture repensée, 1975 (Le Seuil, Paris, coll. « Techno-critique »)
- Chine, la révolution culturale, 1976 (Le Seuil, Paris, coll. coll. « L’Histoire immédiate »)
- Nouveaux voyages dans les campagnes françaises avec François de Ravignan, 1977 (Le Seuil, Paris, coll. « L’Histoire immédiate »)
- Seule une écologie socialiste…, 1977 (Ed. Robert Laffont, Paris)
- Paysans écrasés, terres massacrées. Équateur, Inde, Bangladesh, Thaïlande, Haute-Volta, 1978 (Ed. Robert Laffont, Paris)
- L’Afrique étranglée. Zambie, Tanzanie, Sénégal, Côte-d’Ivoire, Guinée-Bissau, Cap-Vert, 1980 (Le Seuil, Paris, coll. coll. « L’Histoire immédiate »)
- Le mal-développement en Amérique latine. Mexique, Colombie, Brésil avec Marie-France Mottin, 1981 (Le Seuil, Paris, coll. « L’Histoire immédiate »)
- Finis les lendemains qui chantent. Tome 1 : Albanie, Pologne, Nicaragua. Finis pour tous les mondes, 1983 (Le Seuil, Paris, coll. « L’Histoire immédiate »)
- Finis les lendemains qui chantent. Tome 2 : Surpeuplée, totalitaire, la Chine décollectivise, 1983 (Le Seuil, Paris, coll. « L’Histoire immédiate »)
- Finis les lendemains qui chantent. Tome 3 : Bangladesh-Népal, « l’aide » contre le développement avec Charlotte Paquet, 1983 (Le Seuil, Paris, coll. « L’Histoire immédiate »)
- Pour l’Afrique, j’accuse. Le journal d’un agronome au Sahel en voie de destruction en collaboration avec Charlotte Paquet, 1986 (Plon, Paris, collection Terre humaine)
- Les Raisons de la colère. Ou l’utopie et les Verts avec Charlotte Paquet, (1987 (La Découverte, Paris, coll. « Antidotes »)
- Taïwan. Le prix de la réussite en collaboration avec Charlotte Paquet, 1987 (La Découverte, Paris, coll. « Cahiers libres »)
- Un monde intolérable. Le libéralisme en question avec Charlotte Paquet, 1988 (Le Seuil, Paris, coll. « L’Histoire immédiate »)
- Mes combats. Dans quinze ans les dés seront jetés, 1989 (Plon, Paris, collection Terre humaine-Courants de pensée)
- Démocratie pour l’Afrique. La longue marche de l’Afrique noire vers la liberté avec Charlotte Paquet, 1991 (Le Seuil, Paris, coll. « L’Histoire immédiate »)
- Cette guerre nous déshonore. Quel nouvel ordre mondial ? avec Charlotte Paquet, 1992 (Le Seuil, Paris, coll. « L’Histoire immédiate »)
- Misère et chômage. Libéralisme ou démocratie avec Charlotte Paquet, 1994 (Le Seuil, Paris, coll. « L’Histoire immédiate »)
- Ouvrez les yeux ! Le XXIe siècle est mal parti, 1995 (Politis Ed./Arléa, Paris)
- Famines, le retour. Désordre libéral et démographique non contrôlée, 1997 (Politis Ed./Arléa, Paris)
- Plan d’orientation de la production agricole française et coloniale, 1945 (rapport publié par le ministère du Ravitaillement, Paris)
- Les possibilités de la petite exploitation et l’intensification fourragère, 1953 (Le Journal de la France agricole, Paris)
- Problèmes fourragers dans les pays scandinaves et en Grande-Bretagne, 1954 (Ed. SADEP, Paris, coll. « Travail et productivité »)
- Report of a community development evaluation mission in India. 23 November 1958-3 April 1959 avec M.J. Coldwell et Margaret Read, 1959 (Ministry of Community Development and Co-operation, Government of India)
- Évolution des campagnes malgaches. Quelques problèmes essentiels d’orientation et de modernisation de l’agriculture malgache, 1978 (Imprimerie officielle, Tananarive)
- Afrique noire. Développement agricole. Reconversion de l’économie agricole : Guinée, Côte-d’Ivoire; Mali, 1961 (PUF, Paris, Cahiers « Tiers Monde »)
- La réforme agraire à Cuba. ses conditions de réussite, avec Julien Coléou 1961 (PUF/IEDES, Paris, Études « Tiers Monde. Problèmes des pays sous-développés »)
- Problèmes agraires, avec Christian Beringuier, 1969 (PUF/IEDES, Paris, Études « Tiers Monde »)
- Pourquoi les écologistes font-ils de la politique ? : Entretiens de Jean-Paul Ribes avec Brice Lalonde, Serge Moscovici et René Dumont, 1978, vol. 49 de Combats, Le Seuil, Paris (ISBN 978-2-02-004794-4)
- Pauvreté et inégalités rurales en Afrique de l’Ouest francophone (Haute-Volta, Sénégal, Côte d’Ivoire avec Claude Reboul et Marcel Mazoyer, 1981 (BIT, Genève)
- Le défi sénégalais. Reconstruire les terroirs, libérer les paysans avec Marie-France Mottin, 1982 (ENDA, Dakar, Série « Études et recherches »)
- La contrainte ou la mort. Lettre aux Québécoises et aux Québécois sur l’avenir de la planète (donc sur le leur) avec Gilles Boileau en collaboration avec Charlotte Paquet, 1990 (Ed. du Méridien, Montréal, coll. « Environnement »)