A Monthou-sur-Bièvre, une ferme pionnière du bio se réinvente grâce à ses repreneurs
La petite ferme laitière de la Guilbardière, dans le Loir-et-Cher, fonctionne en agriculture biologique depuis les années 1980. A l’âge de la retraite, le couple qui l’exploitait a préféré quatre jeunes néoruraux à une chaîne de supermarchés parisiens pour reprendre sa prospère affaire.

« Ton tzatziki est un peu amer, tu sais. Tu veux de mon pain ? Tu goûtes mon canard au curry ? » Chaque midi, la salle d’accueil devient la cantine des fermiers de la Guilbardière, où chacun cuisine un plat. Elle est surtout une agora où les décisions sont prises une fois par semaine, à l’unanimité. « On a le droit de dire non mais il faut proposer une solution à la place », prévient Melaine Travert, l’un des quatre associés trentenaires qui ont repris début 2020 cette ferme emblématique de l’agriculture biologique.
Située à une quinzaine de kilomètres de Blois, à Monthou-sur-Bièvre, la Guilb’, avec ses murs enduits à la chaux, ses 35 vaches laitières et ses 100 hectares cultivés, a été parmi les pionnières du bio dans le Loir-et-Cher. En 2020, le couple qui l’exploitait est parti à la retraite. Après avoir pris soin de la transmettre à quatre jeunes de tous horizons. « Un héritier de la famille Mulliez est d’abord venu nous voir et ça nous a un peu gênés, raconte Anne Martin. Il était prêt à acheter notre ferme au prix fort pour pouvoir alimenter ses magasins parisiens bio en prenant nos deux salariés comme chefs de culture. Notre envie était plutôt de pouvoir transmettre à des jeunes qui veulent faire ce métier, sans les étrangler. »
Son mari, Gilles Guellier, dont les parents avaient acquis la Guilb’en 1957, s’est installé en 1986, à 30 ans. Il lui faudra six ans pour convertir toutes les productions en bio. « Rendez-vous compte que mon père était un précurseur de l’agriculture intensive avec l’utilisation des produits chimiques ! Il y a eu quelques heurts entre nous mais financièrement, je m’en sortais… Il a même fini par m’admirer. »
« Le souvenir de mon grand-père »
« On peut dire que je suis le plus bourgeois de la ferme », s’amuse aujourd’hui Bertrand Monier, l’un des repreneurs, ingénieur agronome de formation et longtemps ouvrier agricole pour se faire la main. Lui se consacre à la production de nouilles avec des blés anciens cultivés sur place. Son surplus de farine alimente un boulanger bio de Saint-Romain-sur-Cher. Bertrand aurait pu intégrer l’entreprise paternelle, spécialisée dans la chemise sur mesure, avec un atelier en Normandie et une boutique rue du Faubourg-Saint-Honoré, à Paris, « mais le souvenir de mon grand-père, éleveur auvergnat, a été plus fort ».
Fils d’un ingénieur télécoms et d’une sage-femme, Melaine Travert a suivi sa compagne psychologue quand elle a décroché un poste dans une clinique de Cour-Cheverny, toute proche. Seul associé à vivre sur place, Melaine alterne l’élevage et les cultures aux côtés de Mathieu Liaigre, qui n’a pas voulu reprendre l’élevage familial des Deux-Sèvres. « Si je devais succéder à mon père, c’était pour me retrouver avec mon oncle. Sauf que lui et moi avons une vision opposée du métier. » Emily Destaerke-Fontaine, fille de fonctionnaires, s’occupe de la fromagerie. Une stagiaire, Lily, participe à la relance de l’activité de ferme pédagogique, fortement malmenée par la pandémie : « Durant l’année scolaire, la ferme n’a pu accueillir que 300 enfants quand nos prédécesseurs en recevaient 2 000 », pour 10 000 euros de revenus par an.
Très vite, la question de la répartition des tâches s’est imposée : qui pour se rendre au marché de Blois, alimenter les magasins et les AMAP de pochons de lait cru, qui pour assurer les traites du dimanche ?
Enfin, Mélanie Bournez, ancienne animatrice de MRJC, un temps pressentie pour être la cinquième associée, expérimente à la ferme sa propre activité de culture et de séchage de plantes aromatiques et médicinales. Elle entend se mettre bientôt à son compte, comme autoentrepreneuse.
Une partie de Guilbardière, la grande salle d’accueil, a été achetée par un groupement de 250 souscripteurs, amis ou clients fidèles des produits de la ferme, sous la forme d’un groupement foncier agricole (GFA) « Ça a allégé le montant du prêt et nous a apporté de la crédibilité auprès des banques », analyse Bertrand Monier. La mince contrepartie est que le lieu abrite des séances de yoga et des répétitions de fanfare.
Très vite, la question de la répartition équitable des tâches s’est imposée : qui pour se rendre au marché de Blois le samedi, alimenter les magasins et les AMAP de pochons de lait cru, qui pour assurer les traites du dimanche ? Comment garantir des vrais week-ends et faciliter le départ de tout associé qui souhaiterait quitter la Guilb’ ? Comment, enfin, se verser un salaire mensuel net de 1 200 euros et s’octroyer quatre semaines de congés annuels ? A force d’échanges, ils ont trouvé une organisation pour tenir ces objectifs.
Une conception singulière
Il en ressort une conception singulière de la pénibilité du travail à la ferme en rupture avec la précédente génération. « Même si nous avons vite été à l’équilibre, le temps libre est resté un concept abstrait pour nous, se rappelle Anne Martin, militante de la Confédération paysanne, à laquelle je consacrais jusqu’à deux jours par semaine. Et je ne compte plus les réunions avec la chambre d’agriculture pour les convaincre de recruter un technicien bio afin d’aider aux conversions ! » Son mari, Gilles Guellier, abonde : « C’est relativement récent de découper les choses en temps de travail, temps de famille et temps de loisirs. Chez moi, ce temps ne faisait qu’un ! Nous avions une vie sociale à la ferme, nous recevions des gens et organisions même 4 à 5 spectacles par an. »
Bordant le jardin aromatique de Mélanie Bournez, on découvre une pâture où pousse le sorgho fourrager, une plante réservée aux milieux désertiques mais populaire en région Centre après une succession d’épisodes de sécheresse. « Une façon d’être résilient en s’adaptant au changement climatique », insiste Melaine Travert, qui rêve de supprimer l’achat de foin pour gagner en autonomie. « La résilience est à la mode et c’est très bien mais contrairement à l’herbe qui dure cinq ans, le sorgho est une plante qu’il faut semer chaque année, tempère Gilles Guellier. Cela revient à travailler la terre aussi souvent que dans le conventionnel. »
Avec l’argent de la ferme, le couple s’est offert un coquet pavillon à Cellettes, qu’il a converti en maison bioclimatique au terme de travaux colossaux. Privés du bâti de la Guilbardière, ils en possèdent encore les terres et même les toitures de hangars dotés de leurs coûteux panneaux solaires. Ils détiennent enfin cet impressionnant tipi de bois, en bordure de ferme, qu’ils louent à un ami artiste : « C’est presque comme une yourte, c’est très confortable mais on n’a pas réussi à le vendre, avoue Gilles. Là, je crois que les repreneurs ne le sentaient pas. »