Chloé Morin : Les anti-passe sanitaire ou la démocratie malade
En entravant la mise en oeuvre des décisions majoritaires, ces manifestants de tous horizons imposent une forme de dictature des minorités.

Spécialiste de l’opinion à la Fondation Jean Jaurès, Chloé Morin alerte sur l’ampleur de la crise démocratique dans son dernier essai.
Il est vrai que, dans la torpeur de l’été, et parce que la marche de l’info a horreur du vide, les médias se sont emparés de cette mobilisation, lui donnant un écho disproportionné. Le décalage entre le phénomène et sa représentation cathodique invite à s’interroger sur leur fonctionnement, et plus encore sur celui de notre démocratie. Tocqueville, au lieu de s’inquiéter d’une possible dictature des majorités, aurait peut-être dû employer sa réflexion à nous prémunir de ce qui gangrène toujours plus nos sociétés et le débat public : l’atomisation et la polarisation.
Le plus étonnant est de voir ces rassemblements hétéroclites mêler antipasse vaccinés, antivax, anti-Macron ou antisémites. Avec cette interrogation au sujet de tous ceux qui dénoncent, la main sur le coeur, l’insupportable restriction de leurs libertés : où étaient-ils donc lorsqu’il s’agissait, il y a quelques mois à peine, de défendre l’accès aux droits des plus démunis, ou encore les atteintes aux libertés publiques, amputées par certaines lois sécuritaires ?
Ceux qui louent le Conseil d’Etat ou le Conseil constitutionnel aujourd’hui, lorsqu’ils viennent corriger la copie gouvernementale, nous expliquaient hier que ces institutions nous empêchaient de nous protéger du terrorisme, de l’hyperviolence, voire portaient atteinte à notre identité même en protégeant outrageusement ceux qui nous viennent d’ailleurs. Pour ces leaders de pacotille venus faire de la récup, la seule liberté qui compte est la leur.
Prendre un café en terrasse sans passe est devenu, à leurs yeux, un acte de courage suprême, hérité des résistants de la Seconde Guerre mondiale. N’est pas Charles de Gaulle ou Jean Moulin qui veut. Nous pourrions en rire si cette insulte à notre histoire, comme l’insupportable détournement de l’étoile jaune, n’était pas purement abjecte. Ces « héros » ne défendent rien d’autre, au fond, qu’un nouveau droit, celui de mettre en danger, voire potentiellement de tuer, au nom de leur bon plaisir. Les politiciens qui se sont emparés du sujet ne le font pas par conviction, mais par calcul : conquérir des parts de marché médiatique, dans l’espoir de les transformer en voix. L’épisode des gilets jaunes ne leur a visiblement pas enseigné l’humilité.
Les quelques dizaines de milliers d’antipasse, et leurs porte-voix autoproclamés, n’auraient pas l’importance qu’ils ont acquise si notre système médiatico-politique ne leur offrait pas un tel boulevard. Boulevard des réseaux sociaux et des chaînes d’info, avides de spectaculaire et d’émotions. Boulevard du système politique, ensuite : la crise des gilets jaunes comme la difficile communication gouvernementale sur la crise sanitaire illustrent l’incapacité des dirigeants et des partis à embarquer la nation de façon apaisée autour d’un objectif commun. Le marketing politique, fondé sur le ciblage de clientèles électorales, conduit à ce que le débat public soit convoqué puis confisqué par une succession de minorités très actives. La segmentation annihile le commun, qui est pourtant le fondement d’une démocratie vivante.
Macron clive et polarise le débat
Dès lors, les formations politiques font elles-mêmes figure de minorités qui répondent aux minorités. Les 215 000 manifestants recensés le 14 août ne font certes pas une majorité. Mais il y avait dix fois plus de personnes dans la rue que de participants à certains scrutins internes du parti présidentiel. La faiblesse de LREM, lourdement défaite aux municipales et aux régionales, et finalement du pouvoir actuel ne fait qu’illustrer l’effondrement des partis, qui concourt à l’éclatement du jeu politique. 
Emmanuel Macron, en montant seul en première ligne, clive et polarise le débat. Il soude autour de lui une majorité silencieuse, celle des Français proscience et provaccins, que les études nous montrent toujours plus solide. Cette stratégie de tension, aux bénéfices politiques évidents pour le président, risque toutefois d’aller à l’encontre de l’intérêt de la nation. Celui-ci passe en effet avant tout par le travail de conviction. Désigner des coupables est rarement efficace pour convaincre, aussi réelle que soit l’irresponsabilité des antivax.
Si la quête de l’homme providentiel nous obsède tous les cinq ans, c’est en partie à cause de notre incapacité de plus en plus flagrante à nous entendre sur des idées partagées par le plus grand nombre. Tant que les élites politiques passeront davantage de temps à diviser pour mobiliser, et exister, qu’à chercher à imposer une vision commune, notre démocratie continuera à creuser sa tombe.
Chloé Morin, femme de gauche, est spécialiste de l’opinion à la Fondation Jean Jaurès, elle alerte sur l’ampleur de la crise démocratique dans son dernier essai.
Diplômée de Sciences Po et de la London School of Economics, elle l’ancienne conseillère en charge de l’opinion publique au sein du cabinet du Premier ministre, Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls, de 2012 à 2016.
Elle est l’auteure de Les inamovibles de la République (Fondation Jean-Jaurès / Éditions de l’Aube, 2020), Être vieux : relégation ou solidarité, avec Daniel Perron (Fondation Jean-Jaurès / Éditions de l’Aube, 2021) et Le populisme au secours de la démocratie ? (Gallimard, 2021)
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26/08/1789 :
Article 4
La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.