L’Association des Maires Ruraux de France lors de la conférence sur « Les territoires oubliés de la République ».

Fanny Lacroix et Jean Pierre Agresti
Démocratie participative : à Châtel-en-Trièves, une expérience laborieuse
A Châtel-en-Trièves, en Isère, la liste citoyenne élue avait pour ambition d’impliquer les habitants dans la politique de ce village menacé par la désertification. Après un an de mandat, la maire tire de premiers enseignements contrastés.

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Cela fait un an que la liste citoyenne présentée par Fanny Lacroix, édile sans étiquette de 36 ans, est à la tête de ce village coincé entre trois montagnes. Huit femmes et sept hommes, âgés de 20 à 84 ans, ont été élus. Cette immense brune, passionnée de chevaux et passée par Paris, Lyon et Grenoble, répète à qui veut bien l’entendre son projet : «remettre les citoyens au cœur de la place publique». Elle a trouvé à 50 kilomètres de Grenoble un «territoire d’observation» avec des habitants plus «curieux» et «prêts à s’investir» que dans les grandes villes. Mais toujours la même «défiance» vis-à-vis de la politique.
«On tâtonne»
En ce début du mois d’août, la maire préside la réunion hebdomadaire, installée dans la nouvelle mairie, entièrement rénovée. Mais c’est surtout l’extérieur qui attire le regard, depuis la pièce entourée de baies vitrées. «On a voulu que la salle soit transparente pour que tous les curieux puissent voir, et entrer s’ils le souhaitent», explique Fanny Lacroix. Loin d’une agora politique, la place du village est vide. «On tâtonne», concède l’élue. Après un an de mandat, la maire tire ses premiers enseignements.
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Le manque de légitimité, d’abord. Selon elle, c’est le premier obstacle qui participe du fossé entre élus et électeurs. Florence Blanchet, 54 ans, maire adjointe, était déjà conseillère municipale les deux mandats précédents. «Tout était décidé d’en haut, c’était insupportable. Aujourd’hui, Fanny me pousse à prendre la parole. Les idées des anciens, comme des plus jeunes, ou même des femmes, sont respectées.» Pour les non-initiés, la maire rivalise aussi d’idées. Avec plus ou moins de succès. Les conférences populaires, où des experts sont invités à débattre de sujets concernant. Comme le professeur François Collart-Dutilleul, venu parler de l’alimentation et de ses enjeux. Ou encore les «apprentis élus», où un élu municipal accompagne un novice. «Ça ne fonctionne pas très bien, reconnaît la maire, car ce sont toujours les mêmes qui reviennent.»
«Une réappropriation des savoirs et des gestes est en jeu dans l’évolution de la démocratie»
Après une formation d’urbaniste et un emploi à Res Publica, l’un des cabinets de conseil qui a animé la Convention citoyenne pour le climat, Fanny Lacroix est arrivée à Châtel-en-Trièves en 2014 comme secrétaire de mairie. «C’était comme un ouragan», raconte son prédécesseur à la mairie, Jean-Pierre Agresti. Face au mal de la désertification, sa protégée sort la pelle et le râteau. Au sens propre. Une friche de trois hectares doit être érigée en place publique. C’est elle qui lui souffle l’idée de laisser les habitants s’en charger. «Le terreau de créativité est là. A la mairie, on doit juste nourrir les graines et laisser les fleurs pousser par elles-mêmes.»
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Des ateliers participatifs sont organisés pour soutenir les projets imaginés par les volontaires. Puis des associations créées de toutes pièces par les habitants pour les faire vivre. Soit des jardins partagés, une carrière équestre et un café épicerie associatif. Ce dernier est relié à la mairie par la salle de réunion. Fanny Lacroix, toujours en métaphore, l’imagine comme un passage entre les deux instances. «Dans le monde associatif, on acquiert de l’expérience et on se crée une légitimité pour s’imaginer pouvoir un jour être élu», estime la maire, qui se réjouit de voir un habitant sur deux s’être impliqué au moins une fois dans un dispositif.
Agriculture du cru et néoruraux
Cette panoplie d’outils participatifs ne séduit pas tous les habitants. Hervé Labadie reçoit son ami d’enfance, Jean-Louis Serre, dans sa cuisine pour l’apéro. D’enfants turbulents à maires délégués, ils travaillent aujourd’hui ensemble à Châtel-en-Trièves. Le premier revêt sa table d’une nappe parsemée de poules, lui qui vient de recevoir 15 000 volailles dans son exploitation en passe de devenir bio. Front dégarni, rire puissant, il tempête contre l’ouverture des commissions à tous les habitants. «Dans le temps, le maire décidait de tout au pays et personne n’avait rien à dire, c’était pas parfait. Mais aujourd’hui, on s’arrête sur des détails de rien du tout», lâche-t-il.
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Le principal problème du duo, ce sont les néoruraux. Les compères échangent des regards complices à l’évocation de ceux qu’ils surnomment les «écologistes extrémistes». Eteindre l’éclairage public la nuit, installer des panneaux solaires : ces propositions les font rire. De prochaines pourraient les inquiéter. Le Trièves, ses espaces vallonnés, ses rivières turquoise et son foisonnement de communautés alternatives, constitue un véritable éden pour les jeunes urbains diplômés en mal de verdure. «Face à eux, nous on a une… fragilité d’expression», hésite Hervé Labadie. Pour éviter la fracture, Fanny Lacroix a tenu à conserver un tiers d’anciens élus sur sa liste. «J’ai choisi la représentativité pour inclure les agriculteurs du cru et les nouveaux venus dans le changement», explique-t-elle.
Mais les commissions ne risquent pas de mettre en danger ces agriculteurs. «Quasi personne ne vient, pour le moment», pointe Jean-Louis Serre. La dernière réunion sur les transports n’a attiré aucun habitant. Après l’effet de surprise du début, le «souffle de Fanny», comme dit l’ancien maire, l’énergie semble retomber, accélérée par le repli sur soi lié à la pandémie. Mais pour l’élue, c’est surtout une question de méthode. «On a voulu faire trop de choses. Il faut sonner le tocsin une bonne fois, sinon la cloche résonne dans le vide», constate-t-elle.
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La leçon est retenue. La maire voudrait resserrer son appel à l’engagement autour de grandes réunions publiques centré sur un thème ambitieux et concernant. Voire clivant. Et quoi de plus polémique que l’installation d’éoliennes ? Elle sonnera la mobilisation générale en novembre pour laisser les habitants décider. «Je ne sais pas où ça va nous mener, et c’est ce qui est formidable.» Malgré les divisions idéologiques, Fanny Lacroix en est persuadée : le temps du débat et de la réflexion apaisera le sujet. Ce serait une première.