Neuf auteures, neuf romans…
Parmi les 521 romans de cette rentrée, ceux-ci parviennent à se distinguer haut la main.

«Dans la maison rêvée», mille styles pour une emprise
Les mots qui vont suivre sont soigneusement pesés: Carmen Maria Machado est l’une des plus grandes écrivaines en activité. Son corps et autres célébrations, ahurissant recueil de nouvelles, donnait déjà envie de créer l’adjectif «machadien» tout comme on parle d’univers lynchiens. Deux ans après la parution de ce monument, l’autrice américaine enfonce le clou avec Dans la maison rêvée, son premier roman, qu’on peut résumer comme une plongée au sein d’un couple lesbien où s’installent les violences conjugales.
Un résumé à la fois fidèle et réducteur, tant le livre est loin de se présenter comme un témoignage platement factuel. Machado saucissonne son récit en une multiplicité de courts chapitres (la plupart ne dépassent pas les deux pages) qui apparaissent comme autant de facettes d’une même histoire d’emprise. Les titres des chapitres («La Maison rêvée à la manière de Mon beau-père et moi», «La Maison rêvée à la manière d’un livre dont vous êtes le héros», «La Maison rêvée à la manière d’un classique lesbien culte»…) annoncent à chaque fois la couleur, puisque la forme diffère dans chacun d’entre eux.
Dans la maison rêvée n’a cependant rien d’un exercice de style un peu vain qui prendrait le pas sur son propos: même lorsqu’elle pousse par exemple l’expérience jusqu’à transformer son roman en Livre dont vous êtes le héros, Carmen Maria Machado ne se détourne pas de son sujet. Les ressorts de cette relation abusive sont décortiqués avec une précision qui sidère (le style est vraiment dingue) autant qu’elle accable (la violence psychologique est terrible). Immense bouquin.

Carmen Maria Machado.
Extrait:
Un jour, elle te demande: Qui est au courant pour nous deux? Ça devient une rengaine. C’est étrange, car pour les générations précédentes cela aurait pu vouloir dire tant de choses. Qui sait que nous sommes ensemble? Qui sait que nous sommes amantes? Qui sait que nous sommes gays? Mais quand elle te pose la question, le sous-entendu est affreux, dénué de toute noblesse, de tout romantisme: Qui sait que je te crie dessus? Qui est au courant de l’incident à Noël?
Elle ne l’exprime jamais ainsi, évidemment; elle veut seulement savoir à qui tu parles, qui elle devrait éviter, à qui il ne sert à rien de faire l’effort de plaire. N’importe quelle réponse la met dans une colère noire. Quand tu lui dis: «Personne», elle te traite de menteuse. Quand tu lui dis: «Juste mes colocs», ses yeux rétrécissent et deviennent durs comme du silex.
de Carmen Maria Machado (traduit par Hélène Cohen)
Christian Bourgois éditeur
384 pages
22,50 euros
Parution le 2 septembre
«Artifices», Banksy est une femme
Dans Rien n’est noir, son roman précédent, Claire Berest s’était interessée à la vie de Frida Kahlo, arpentant ses questionnements artistiques et sa grande histoire avec le peintre Diego Rivera. C’est à nouveau autour d’une artiste torturée que se construit Artifices. L’autrice y imagine un monde de l’art contemporain aussi surexcité que chamboulé par les installations d’une dénommée Mila, qui fait énormément parler mais dont personne ne semble connaître la véritable identité.
À travers Abel Bac, un personnage fascinant de flic asocial, obsédé par la centaine d’orchidées qui remplissent son domicile, l’autrice met en place un suspense haletant, mais qui ne prend jamais le pas sur son envie de raconter la façon dont un passé traumatisant peut marquer des êtres humains au fer rouge. Car si Artifices est frénétique comme un thriller, il est avant tout pétri de meurtrissures.
Ce qui rend les livres de Claire Berest si appétissants, c’est la manière qu’a l’écrivaine de rentrer dans le lard de ses protagonistes, de les faire accoucher de leurs contradictions les plus perturbantes et de leurs secrets les plus dingues. Abel et Mila ne sont d’ailleurs pas les seuls personnages de cette œuvre qui se déploie avec force en dépassant allègrement le stade du double portrait.

Claire Berest.
Extrait:
Pour venir à Londres deux ans plus tôt, elle avait dû quitter Lisbonne, déchirement. Les marches toniques pour aller au bas de la ville lui avaient manqué, le train qui serpente le long de la côte, Cascais et Belém, ses nages dans l’eau portugaise toujours fraîche et exaltante, sa Lisboa où l’amour est forcément dramatique, les plafonds déglingués et la nuit sans silence. Partir. Casser le sablier des quelques habitudes. Le même manège à l’envers. Quand elle avait déménagé à Londres, elle travaillait alors sur sa série des Martyrs. Elle accrochait aux monuments des effigies de martyrs célèbres, pendus comme à des gibets. Elle avait commencé avec des martyrs chrétiens: saint Sébastien couvert de flèches, saint Georges tenant sa tête décapitée, sainte Blandine…
«Grande Couronne», à l’arrière des berlines
Années 1990, dans une ville non identifiée de la banlieue parisienne. L’héroïne teen de Grande Couronne envie celles qui, parmi ses camarades, peuvent s’offrir biscuits non discount et sacs à main de marque. Sans réellement prendre la mesure de sa décision, elle accepte d’intégrer un réseau dans lequel des filles de son âge s’occupent des «zguègues» de clients venus s’offrir leur premier frisson sexuel.
Une étape parmi d’autres pour un roman d’apprentissage qui parvient souvent à rendre le sordide hilarant. La langue fleurie et imaginative de Salomé Kiner lui permet de tirer le meilleur de l’adolescence de ses personnages, celle-ci étant brillamment ramenée à sa plus simple expression: c’est l’exact croisement entre une enfance encore teintée d’innocence et un âge adulte aussi glauque que désabusé.
Francilienne installée en Suisse, Salomé Kiner signe des débuts de romancière fracassants: Grande Couronne est l’un des romans les plus féroces et ciselés de cette rentrée littéraire. Susceptible de fédérer plusieurs générations de spectatrices (et de spectateurs), atteignant une certaine forme d’universalité malgré son décor banlieusard, il pourrait sans nul doute devenir un film magistral si son adaptation était par exemple confiée à Rebecca Zlotowski.

Salomé Kiner.
Extrait:
Quatorze heures huit. La sueur perlait sur les tempes de Damien. Il était roux, les cheveux très épais, presque crépus, taillés en brosse.
– Moi c’est la première fois, j’avoue je sais pas trop quoi faire.
Des taches de rousseur parsemaient son visage, rampaient dans son cuir chevelu. Il avait l’expression d’un enfant.
– T’inquiète pas, c’est facile, faut juste que tu sortes… la… ta…
J’ai fait un signe vers sa braguette. Damien s’est débattu quelques secondes avec la ceinture de son jean et s’est déboutonné d’une main tremblante. Une forme enflait sous son boxer.
– Attends deux secondes.
Il a caché la bosse dans son poing, soufflé deux fois, tiré sur le boxer pour le décoller de sa peau. J’ai vu des poils roux. Quatorze heures douze d’après le tableau de bord.
– Attends deux secondes.
– Pardon.
J’ai regardé ailleurs. Il a poussé un râle.
– Putain. Désolé.
Il avait la main pleine de glaires. Je ne savais pas quoi faire.
– Tu veux que je la touche?
Il a dit Nan, désolé, je suis trop nul, je suis dégoûté.
Il a renversé la tête en arrière, comme Miguel aux Orangers, et il a encore soupiré en remontant son sous-vêtement. J’ai cru comprendre qu’on en resterait là. Il m’a demandé les mouchoirs qui étaient dans la boîte à gants, je lui ai tendu un paquet, c’était des Marque Repère, ma mère achetait les mêmes, ils me râpaient le nez. J’ai pensé qu’avec mon prochain billet bleu, j’achèterai des Kleenex menthol, comme ceux que Kat Linh respirait quand les profs puaient de la gueule.
de Salomé Kiner
Christian Bourgois éditeur
288 pages
18,50 euros
Parution le 19 août
«L’Intrusive», la science des rêves
Il y a quelque chose d’éminemment cinématographique dans le roman de Claudine Dumont. Une tristesse accablante et une noirceur épaisse qui siéraient mieux que bien à Claire Denis. L’écrivaine québécoise a une façon désarmante de mêler l’intime et le métaphysique. L’Intrusive est une aventure intérieure qui tient en haleine.
Au cœur du roman (le troisième de son autrice après notamment Anabiose, traduit en plusieurs langues), la quête de Camille, alias Mac: l’héroïne, qui ne dort plus depuis des semaines, a vu le manque de sommeil la pousser à commettre un acte inattendu de sa part. Sommée de consulter Gabriel, un spécialiste du sommeil et des rêves qui vit en ermite, elle va se frotter à sa personnalité rugueuse… et découvrir son incroyable machine à décrypter les rêves.
Comme Claire Berest dans Artifices, Claudine Dumont signe un roman de genre au suspense insoutenable, mais dont l’issue n’a rien d’une fin en soi. Au cœur de L’Intrusive, il y a aussi surtout le double portrait de Mac et de Gabriel, et la façon dont ces deux bêtes sauvages vont tenter de s’apprivoiser. Un page-turner d’une grande qualité esthétique.

Claudine Dumont.
Extrait:
Je devrais manger. Je sais que je devrais manger, mais je n’ai pas faim. Je fais bouillir l’eau, prépare l’infusion et me permets un peu de miel dans la camomille. Je retourne au salon avec ma tasse pour voir où en est rendu le soleil, juste au cas où il aurait essayé quelque chose de différent aujourd’hui. Il reste une lumière indécise entre les arbres, mais c’est tout. La nuit s’installe. Une autre nuit où je ne dormirai pas. Dire qu’avant, il me manquait de temps. Je travaillais, je m’occupais de tout et je n’avais plus de temps pour rien. Maintenant, les heures s’empilent, inutiles, parce que même si j’ai le temps, je n’ai plus l’envie. Je n’ai plus la force. Je ne peux rien entreprendre. Je peux seulement attendre. Regarder les minutes passer et souhaiter que quelque chose change, même si cela ne se produit pas. La nausée qui me tord l’estomac me prend par surprise. La tasse glisse de mes doigts et éclate contre le rebord de la fenêtre. la tisane explose sur toutes les surfaces avoisinantes, incluant mes cuisses et mon tricot blanc. Je regarde le liquide traverser mon pantalon. Je n’ai pas le temps de réagir à la sensation de chaleur, de brûlure, une autre contraction soulève mon estomac. Je veux empêcher ce qui veut remonter de franchir mes lèvres, mais rien ne vient, sauf une douleur aiguë qui me fait tomber à genoux dans les tessons, les mains dans le reste de tisane. Mes muscles se contractent, mais je ne vomis rien, même pas le liquide que je viens de boire, des efforts inutiles pour vomir quelque chose qui ne sort pas. Pour vomir du rien. Un autre effort. Pour vomir du vide. Je suis en sueur, tout mon corps travaille pour rendre quelque chose que je n’ai pas mangé. Je gémis. Le son est inhumain et résonne dans ma tête. Les larmes sur mes joues, la bave sur mon menton, une chaleur fiévreuse s’étend sous ma peau, puis se retire aussi vite, créant un froid humide, puis une sueur glacée.
«Memorial Drive», violent comme un homme
En 1985, la mère de Natasha Trethewey, prix Pulitzer de poésie en 2007, est morte assassinée par son deuxième mari. L’autrice raconte son enfance de jeune fille métisse (sa mère était noire et son père blanc), l’éloignement progressif de ses parents, puis la rencontre avec ce vétéran du Vietnam autoritaire et effrayant, qu’elle surnomme rapidement «Big Joe».
Écrit à la deuxième personne du singulier (l’emploi du «tu» lui permet de se raconter à elle-même), Memorial Drive raconte d’abord le racisme et le poids des cicatrices parentales, puis l’irruption de la violence dans le quotidien de Natasha et de sa mère, Gwendolyn Grimmette. Les enfants se rendent-ils compte que des violences conjugales se produisent sous leur toit? Oui, raconte l’écrivaine, même si la date de la première prise de conscience est sans doute loin de correspondre à la date des premières violences.
Lorsqu’il devient clair que Big Joe ne relâchera pas son emprise sur Gwendolyn et que cette dernière risque la mort s’il n’est pas totalement mis hors d’état de nuire, Memorial Drive devient littéralement révoltant. Ni la justice ni la police ne semblent pouvoir protéger durablement cette femme qui se sait en sursis. La retranscription intégrale des dernières conversations téléphoniques entre Big Joe et elle rend les violences masculines encore plus palpables. Être disposé à tuer plutôt que de laisser s’échapper celle qu’on dit aimer: c’est l’ahurissante logique des auteurs de féminicides.

Natasha Trethewey.
Extrait:
Mais ce jour-là, je suis trop excitée pour attendre que ma mère soit seule alors je leur déballe tout à peine sommes-nous assis. Non seulement j’ai été promue rédactrice en chef du journal, mais de plus, grâce à une nouvelle que j’ai écrite, on m’a proposé de rejoindre la Plume et le Parchemin, le club qui publie la revue littéraire de l’école. Je lis la joie sur le visage de ma mère. Elle me sourit et je suis come une jonquille tournée vers le soleil. Je leur raconte combien j’adore l’anthologie de nouvelles qui nous sert de manuel en cours d’anglais, que «A et P» de John Updike est ma préférée pour l’instant, que je prévois d’écrire une autre nouvelle pour le prochain numéro de la revue. «Je vais devenir écrivaine» dis-je.
«Tu feras rien de tout ça», déclare Joel en haussant les épaules. Il ne lève pas les yeux de son assiette en prononçant ces mots. Ma mère est assise à ma droite et je la vois du coin de l’œil, une ride profonde entre ses sourcils, sa mâchoire tellement contractée qu’elle semble parler la bouche fermée. «Elle. Fera. TOUT. Ce. Qu’elle. Veut.»
Je suis abasourdie, la tête baissée vers ma propre assiette, effrayée de la regarder ou de provoquer Joel en croisant son regard de l’autre côté de la table. Elle a tenu sa langue pendant des années, m’encourageant surtout en privé pour éviter la colère jalouse de son mari. Cet instant est différent des autres et j’en connais le coût. Il va la battre ce soir, me dis-je, le ton –y compris en mon for intérieur– résigné et neutre.
de Natasha Trethewey (traduit par Céline Leroy)
Éditions de l’Olivier
224 pages
21,50 euros
Parution le 19 août
«Traverser la foule», un deuil pas obséquieux
Début décembre 2017, alors qu’elle rentrait les bras chargés de cadeaux de Noël pour ses deux petites filles, Dorothée Caratini a trouvé son compagnon pendu dans la salle à manger familiale. C’est par cette découverte macabre et glaçante que démarre Traverser la foule, qui compose par petites touches la description d’un deuil fait d’accablement, de colère, et d’un milliard d’autres sentiments.
Mis en lumière par Titiou Lecoq dans sa newsletter, les billets signés par l’autrice sur son blog (actuellement indisponible) parvenaient à être aussi drôles que déchirants, ciselés sans être poseurs. Traverser la foule, qui transforme une partie du matériau bloguesque en un récit autobiographique homogène et cohérent, est à cette image: Dorothée Caratini y dynamite le stéréotype de la veuve digne et admirable qui ne souffre ni trop ni pas assez (car il ne faudrait pas mettre les gens mal à l’aise).
Cette traversée à l’écriture emballante est un petit miracle, qui ne se réfugie jamais derrière ses effets de style (qu’il s’agisse de listes à effet cumulatif ou d’un flashforward particulièrement bien senti). L’écrivaine porte un regard singulier sur le monde qui l’entoure, le rapport à la mort, les possibilités de reconstruction, la meilleure façon d’élever ses deux filles (A., aveugle de naissance, et sa petite sœur S.). Il est possible qu’on en sorte moins con·ne.

Dorothée Caratini.
Extrait:
C’est terrible pour moi, ce bagage. Il est laid. Il a la tronche de la mort. Une femme avec la mort en sac à dos. Une femme de quarante ans avec deux enfants et un mort dans sa salle à manger. Tu l’envisages, toi, la vie, avec ce bagage dont le contenu dégueule à la moindre occasion? Et le contenu, tu l’as vu, le contenu? Je fais quoi avec ce mort encombrant? Je lui voue un culte? Je lui octroie une médaille du courage? Je lui dresse un autel? Ce mort, ce nuage au-dessus de ma tête, je dois le vénérer et le remercier de faire de moi ce que je suis aujourd’hui? Pourquoi je dois garder cette marque à vie sur mon cœur? Une marque au fer rouge, «veuve» sur la peau.
Le quotidien avec ce bagage sur le dos. Se lever, préparer les petits déjeuners, veiller à ne pas oublier le livre de la bibliothèque de l’école, aux couches et au change, à bien mettre les chaussures à Velcro et pas à lacets, sourire à l’auxiliaire de puériculture à la crèche, oui elle a bien mangé ce matin et elle a bien dormi même si elle a toussé, et partir à l’heure pour ne pas éveiller des soupçons de fainéantise, parce que je ne travaille pas, moi, j’ai tout mon temps, je peux le regarder passer sur le balcon de mon appartement en fumant des clopes et en buvant des cafés. Les soupçons qu’on porte sur toi quand tu ne travailles plus et qui s’ajoutent au bagage de la mort, et de l’isolement, et de la solitude, en plus de pas être une maman très sophistiquée, pas la femme de quarante ans aux cheveux ondulés et entretenus, ce soupçon pèse lourd comme les reproches que tu te fais le matin, le midi, le soir.





