« Quel monde pour nos enfants ? » : quand le dérèglement climatique questionne la parentalité
Faire des enfants est-il encore responsable sur une planète au climat déréglé, menacée de surpopulation ? C’est la question que se posent de plus en plus de jeunes, de 18 à 30 ans. Quelques-uns ont accepté de témoigner.

Dans quel monde on va laisser nos enfants ?
, s’interroge Margaux, 24 ans, étudiante en mode à Bordeaux. La situation actuelle ne fait qu’empirer, il y a des incendies, des inondations, des ouragans… Ça fait peur. On se demande déjà comment ce sera pour nous dans vingt ans, alors dans soixante ans…
Comme Margaux, 24% de personnes de 18 ans et plus remettraient en question leur désir d’enfant par crainte du réchauffement climatique et de ses conséquences, selon un sondage YouGovFR et Huffington Post (1) d’octobre 2019.
Depuis l’enquête française Fecond, de 2010, qui chiffrait à 5% le nombre de personnes ne voulant pas expérimenter la parentalité en France, le désir d’enfant des 18-30 ans est percuté par l’évolution rapide du dérèglement climatique. Sans se transformer en lame de fond, la question traverse de plus en plus de conversations amicales et de repas de famille.
Un futur incertain
Émilie, 24 ans, étudiante en design à Paris, vit en couple. Elle veut un enfant, mais elle y renonce tant que les questions concernant le réchauffement climatique ne seront pas prises au sérieux par les politiques. J’ai peur pour moi, mon futur, alors j’imagine que dans plusieurs années ce sera pire, et je n’ai pas envie d’infliger ça à un enfant. Avoir un enfant c’est égoïste. Le faire en sachant que tu l’emmène dans un monde pas forcément viable, c’est doublement égoïste.
Loïc, 24 ans étudiant parisien en photographie, se dit sûr à 90 % de ne pas vouloir d’enfants. J’ai une petite sœur de 5 ans, et quand je vois dans quel environnement elle grandit… Tous les jours, on lui dit :
Fais attention. » C’
est hyper anxiogène. Trop de choses s’accumulent, on ne peut pas laisser un monde comme ça aux générations futures.
Le rapport du Giec, la goutte d’eau
Le dernier rapport du Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, a conforté les craintes. Publié il y a deux semaines, il établit la responsabilité indiscutable de l’activité humaine dans le réchauffemement climatique. Les scénarios possibles des trente prochaines années découragent Driss, 27 ans, journaliste à Paris. Dans le fond, j’ai envie d’avoir des enfants, mais en pratique ce n’est pas possible. C’est une question de réalisme. Je veux donner à mon enfant une meilleure vie que la mienne.
Être mère, oui, mais dans un monde comme celui-là, non. C’est pour le moment le choix de Lennie, Rennaise de 25 ans, décoratrice d’intérieur, issue d’une famille nombreuse. Est-ce responsable et bienveillant de mettre un enfant au monde maintenant ? J’aurais l’impression de lui donner la vie pour qu’il connaisse des guerres écologiques, qu’il plonge dans l’angoisse.
Et Lennie se montre particulièrement préoccupée par l’épuisement des ressources naturelles. Je crains qu’un jour, seuls les riches aient accès à l’eau.
Chauffeur-livreur de 24 ans, Romain rechigne à faire comme la génération de nos parents, qui ont laissé reposer sur nos épaules les problèmes environnementaux qu’ils n’ont pas traités
.
La crainte de la surpopulation
La question de la surpopulation revient aussi beaucoup : On est trop nombreux sur Terre, explique Loïc. Je suis partisan de ne plus avoir d’enfants, si on veut que les choses s’améliorent, quitte à sacrifier toute une génération. De plus, avoir un enfant a un impact important en termes de pollution…
Une étude suédoise et canadienne avait estimé, en 2017, que donner naissance figurait, avec 58 tonnes de CO2 par an et par bébé, parmi les actes les plus émetteurs. Elle avait été contestée pour avoir mis sur le même plan un droit fondamental (fonder une famille) et des gestes du quotidien (arrêter de prendre l’avion ou passer à la voiture électrique).
L’adoption, la solution ?
Emma, 19 ans, étudiante en biologie à Rennes, est la benjamine d’une fratrie de quatre. Elle a toujours aimé les grandes familles, mais très jeune, elle comprend que déjà trop d’enfants dans le monde ont besoin de parents
. L’adoption s’impose alors : C’est un acte militant. Et si j’avais un enfant à moi, dans un monde comme ça, j’aurais peur qu’il voie des choses horribles sans pouvoir rien faire. Je me sentirais coupable.
Un choix sur lequel elle ne reviendra pas : Mon copain veut des enfants à lui mais ça ne me fait pas du tout changer d’avis. Penser à ses enfants est une priorité, et si tu penses à eux, tu n’en fais pas. Les problèmes liés à l’environnement vont tellement s’accélérer que dans dix ans, on ne se posera plus la question, ce sera une évidence de ne plus avoir d’enfants.
Devenir parents à certaines condition
Entre méfiance temporaire et choix définitif, difficile de cerner la réalité de discours très présent. L’injonction à avoir des enfant reste puissante, surtout à l’approche de la trentaine. Certains, comme Ophélia, 29 ans, ne renoncent pas à devenir parents, mais avec des conditions : pas de grande famille et éduquer mon enfant à l’écologie, lui donner les armes pour vivre au mieux sur cette planète.
» Cette community manager parisienne vit en couple depuis huit ans. Il sera végétarien assez tôt, apprendra les gestes écoresponsables et on lui expliquera. On ne dira pas simplement « on ne mange pas de viande », mais on montrera
l’impact de l’élevage sur l’écologie.
Pour elle et son conjoint Alexandre, le vrai changement passera par le fait de consommer différemment en multipliant les petits gestes du quotidien.L’avenir n’est pas réjouissant, mais je reste optimiste. Les gens ont de plus en plus une conscience écologique, les choses avancent.
(1) Réalisé sur 1 027 personnes.
(2) Réalisée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et l’Institut national d’études démographique (Ined).